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E. Armand et "la camaraderie amoureuse" Le sexualisme révolutionnaire et le combat contre la jalousie

Gaetano Manfredonia et Francis Ronsin

Communication présentée à l’atelier "Amour libre et mouvement ouvrier" , 2° Atelier, "Socialisme et sexualité," Institut International d’Histoire Sociale, Amsterdam, 6 oct. 2000

Publié in Research papers, n° 40, Amsterdam, International
Institute of Social History, 2001.

L’amour libre
"En amants de la vie, par camaraderie, nous formons l’Anarchie."

Ernest Juin, dit E. Armand (1872-1962), était membre de l’Armée du Salut, lorsqu’il découvrit la pensée anarchiste, vers 1896, en lisant Les Temps nouveaux que venait de fonder Jean Grave. Il écrivit dans Le Libertaire de Sébastien Faure avant de fonder avec sa compagne, Marie Kugel, L’Ere nouvelle, un journal qui, de 1901 à 1911, évolua d’un socialisme mystique chrétien à la philosophie et la morale communiste libertaire, enfin à l’anarchisme individualiste.

En 1907, il consacre une première brochure à la sexualité : De la liberté sexuelle, où il se prononce en faveur, non seulement d’un vague amour libre mais de la multiplicité des partenaires, ce qu’il appelle « l’amour plural ». En dépit d’un ton nettement plus tranché que la plupart de ce type de publications, les thèses défendues par Armand ne sont pas alors très éloignées de celles que répètent, inlassablement, les multiples compagnons et compagnes partisans de l’amour libre.

Ce n’est qu’après avoir fondé L’En dehors (1922) qu’Armand va progressivement développer une conception de la sexualité libertaire de plus en plus originale.

I. LA CREATION DE L’EN DEHORS ET LA PROPAGANDE EN FAVEUR DU SEXUALISME REVOLUTIONNAIRE

L’En dehors ne se place pas d’emblée sous le signe du sexualisme révolutionnaire. Au cours de ses vingt premiers mois d’existence, les articles faisant expressément référence aux questions « d’éthique sexuelle » sont relativement rares. Armand cherche tout d’abord à préciser sa conception de l’individualisme anarchiste en prenant ses distances tant du courant végétalien que des interprétations « héroïques » de l’individualisme. Il s’emploie également à combattre André Lorulot, accusé d’avoir tourné en ridicule les milieux illégalistes d’où était issue la bande à Bonnot, ainsi que Victor Serge et les anarchistes ralliés aux bolcheviques.

Dès les numéros 6 et 7, pourtant, il se livre à une première critique de la pratique de l’union libre (ce qu’il appelle « l’unicité en amour ») en vigueur dans la colonie « L’Intégrale ». A cette expérience - jugée « imparfaite au point de vue éducatif » - il oppose la supériorité des « unions libres plurales ». Mais ce n’est véritablement qu’au cours de l’année 1924 que le débat autour des questions « d’éthique sexuelle » devient permanent au sein de L’En dehors. Il le restera jusqu’à la disparition de cette publication en octobre 1939.

C’est d’abord dans les lettres de lecteurs qu’il publie et dans les réponses qu’il leur apporte qu’Armand expose des thèses de plus en plus radicales en matière de sexualité. Le prétexte pour engager la discussion est offert par la publication, en février 1924, d’une lettre signée « Raphaële ». Dans ce texte, l’auteure, conformément au point de vue amour libriste habituel, affirme qu’il lui est impossible « sans amour, d’accomplir les gestes de l’amour » car le faire équivaudrait pour elle à se « prostituer ». Saisissant l’occasion Armand y répond en esquissant une première ébauche de ses thèses en faveur du sexualisme révolutionnaire et de la « camaraderie amoureuse » qui rompent sur bien des points avec les conceptions traditionnelles des partisans de l’amour libre. Armand développe l’idée qu’il n’y a rien de répréhensible, du point de vue individualiste, à accomplir « les gestes de l’amour » même si l’on n’éprouve pas de très vifs sentiments pour son partenaire. Les « camarades » telles que Raphaële ont tort d’accorder trop d’importance aux différents actes ou manifestations érotico-sexuels car ceux-ci sont, du point de vue biologique, « tout ce qu’il y a [de] plus sain et normal ». Il faut donc que l’on cesse de les considérer comme étant une « action exceptionnelle ou extraordinaire ». Aussi, convie-t-il « nos congénères de sexe féminin » à ne pas exagérer la valeur qu’elles accordent « à l’octroi de leurs faveurs ». Mais surtout, Armand affirme ne pas comprendre pourquoi une fille affichant des idées avancées refuserait a priori - au nom d’une conception petite-bourgeoise des relations sexuelles - de procurer les joies de l’amour « à un camarade » pour qui elle éprouverait seulement de l’estime ou de la sympathie. Accepter par camaraderie de satisfaire les désirs sexuels d’autres personnes partageant les mêmes conceptions idéologiques ne lui paraissent pas, en tout cas, une attitude plus déshonorante que celle d’accepter d’être « fonctionnaire de l’Etat ». Armand affirme, de plus, que, s’il était « femme », il éprouverait « une grande félicité intérieure » à se « créer la force de volonté voulue pour donner de la joie amoureuse » à un ami qui ne lui « inspirerait pas une absolue répugnance » et avec lequel il se « sentirait suffisamment d’affinités de sentiment et d’esprit ». Le débat sur la « camaraderie amoureuse » venait d’être lancé.

La tenue de tels propos, ne pouvait que choquer la majorité des militants pour qui l’amour libre était plus une référence idéale, passablement entachée de romantisme, qu’une pratique effective, l’exercice de cette conception large de la camaraderie, englobant aussi les relations sexuelles, posait en fait - y compris pour les partisans des thèses individualistes - toute une série de problèmes théoriques et pratiques que les contradicteurs d’Armand ne manquèrent pas de soulever tant dans les colonnes de L’En dehors que dans les autres publications du mouvement libertaire. Fallait-il par exemple que la camarade « agréable physiquement » accepte des relations sexuelles avec tous les camarades qui ne lui paraîtraient pas absolument répugnants ? dans quelles conditions pouvait-elle (ou il) refuser des avances ? Accepter d’avoir des relations sexuelles avec quelqu’un pour qui on n’éprouve pas d’attirance physique ne constitue-t-il pas un « sacrifice » pour celui ou celle qui offre son corps ? Ne court-on le risque d’imposer une sorte de communisme sexuel étouffant la liberté individuelle ?
Armand va, au cours des mois suivants, progressivement approfondir et préciser ses idées en s’efforçant de leur donner une caractère plus systématique. L’aboutissement de ces réflexions sera la parution dans L’En dehors du 10 juillet 1924 d’une première étude, « Comment nous concevons la liberté de l’amour », aussitôt publiée en brochure (1).

Lors d’une polémique avec Han Ryner, il précise que le but de la campagne qu’il poursuit dans L’En dehors est « d’abattre la cloison étanche laquelle, même en des milieux comme les nôtres, sépare les démonstrations amoureuses des autres manifestations de la camaraderie ». Il s’étonne, dit-il, que des camarades s’ingénient à établir des distinctions entre « faire plaisir » dans les domaines intellectuel ou économique et « faire plaisir » dans le domaine sexuel. « Il m’est souvent arrivé de demander à des camarades qui avaient invité chez eux un ami qu’ils savaient de "complexion voluptueuse" [...] pourquoi ils ne s’étaient pas préoccupés de lui procurer une joie adéquate à son tempérament amoureux. Je n’ai jamais pu obtenir une réponse qui me satisfasse. » (2). Par la suite, Armand va devenir beaucoup plus précis et affirmer vouloir refuser « une camaraderie limitée, une hospitalité incomplète », car, « en ne voulant rien savoir d’un accueil où on m’offrirait de me mettre à l’aise sur tous les points, sauf le sexuel, j’exerce autant ma liberté de choix que le plus individualiste des individualistes » (3). Ou encore, dans « Lettre d’un philosophe à un camarade qui l’avait invité à une partie de plaisir » : « Tu ne trouveras donc pas étonnant que je te demande si dans ton entourage immédiat, ou parmi les compagnes que tu fréquentes, il ne se trouve pas une camarade disposée, pour ces deux jours, à tenter en ma compagnie une expérience de "camaraderie amoureuse." » (4).

Armand toutefois se défend de vouloir préconiser que les individus (hommes ou femmes) aient des relations sexuelles contre leur gré. « [...] Notre conception de l’amour, précise-t-il, implique liberté entière de se donner à qui vous plaît, liberté absolue de se refuser à qui vous déplaît. » (5). Loin d’aboutir au « communisme sexuel », la pratique de la camaraderie amoureuse ne pouvait revêtir qu’un caractère volontaire. Il n’était pas moins fermement convaincu que, « hors la question du tempérament amoureux unique », celle-ci devait être considérée comme étant la norme régissant les relations entre camarades, ce qui lui faisait écrire : « [...] aucune et aucun camarade sain, normal [souligné par nous] ne se refusera a priori à tenter l’expérience de la camaraderie amoureuse dès lors qu’elle est proposée par un ou une camarade avec qui on sympathise, avec lequel on se sent suffisamment d’affinités affectives, sentimentales, intellectuelles - qui en retirerais une très grande joie, la vôtre n’étant pas moindre » (6).

Armand va donc vouloir démontrer que la pratique de la camaraderie amoureuse n’est que l’application, au domaine particulier des relations sexuelles-affectives, des idées contractuelles et associationnistes qu’il avait développées, en 1923, dans son principal écrit théorique : L’Initiation individualiste anarchiste. La camaraderie amoureuse, doit être envisagée, au même titre que les autres formes de camaraderie entre individualistes anarchistes, comme une sorte « d’association volontaire » dont les composants auraient conclu un accord tacite « aux fins de s’épargner mutuellement toute souffrance évitable. » (7). Conformément à ses thèses sur le garantisme, la pratique de la camaraderie amoureuse ainsi entendue constitue un moyen supplémentaire par lequel les individualistes, constamment en butte aux « tracasseries, ( …) empiétement, (…) attaques, (…) persécutions » du milieu « archiste » (qui, chacun le sait, est le contraire de l’anarchie), cherchent à se protéger, à se secourir et à se réconforter réciproquement (8).

« [La] thèse de la camaraderie amoureuse, précisait-il, comporte un libre contrat d’association (résiliable selon préavis ou non, après entente préalable) conclu entre des individualistes anarchistes de sexe différent, possédant les notions d’hygiène sexuelle nécessaires, dont le but est d’assurer les co-contractants contre certains aléas de l’expérience amoureuse, entre autres : le refus, la rupture, la jalousie, l’exclusivisme, le propriétarisme, l’unicité, la coquetterie, le caprice, l’indifférence, le flirt, le tant pis pour toi, le recours à la prostitution. » (9).

Cette interprétation « contractuelle » de la camaraderie amoureuse constitue sans doute le principal argument théorique avancé par Armand en vue d’inclure ses thèses dans le champ de l’individualisme anarchiste. Dés lors, il multiplie les prises en positions en faveur de la camaraderie amoureuse en y consacrant un grand nombre d’articles dont la plupart font l’objet d’un tirage séparé ou bien sont réunis en volume. C’est ainsi qu’en 1926, il fait paraître Le Combat contre la jalousie et le sexualisme révolutionnaire, suivis au cours des années suivantes de Ce que nous entendons par liberté de l’amour (1928), La Camaraderie amoureuse (1929), La Camaraderie amoureuse. Camaraderie amoureuse ou « chiennerie sexuelle » (1930) et, enfin, La Révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse (1934), un livre de près de 350 pages dans lequel il réunit la majorité de ses écrits consacrés aux questions sexuelles.

Dans ces textes, le nombre de redites est considérable. Chaque publication lui sert toutefois de prétexte pour apporter des nouvelles précisions ou des nouvelles nuances à ses thèses. Cela le conduira au gré des discussions à infléchir sensiblement son argumentation de départ et à adopter en bien des circonstances un point de vue plus proche du mutuellisme proudhonien que de l’association des égoïstes de Stirner.
Logiquement, Armand va, dès lors, comparer les associations de camaraderie amoureuse à des « coopératives de production et de consommation amoureuses ». « Producteurs et consommateurs, écrit-il, n’en font partie que pour en tirer les bénéfices attendus, étant convenu qu’ils supportent les désavantages éventuels. » (10). Il est donc exclu que le « coopérateur », sauf cas de force majeure, refuse de produire ou s’abstienne de « consommer. » Derrière ces exigences plutôt strictes se trouve l’idéal fouriériste du droit à la jouissance pour tous.

En effet, la camaraderie amoureuse implique que l’on ne s’arrête pas sur « l’apparence extérieure ». Armand est intarissable sur ce point : « Comme toute camaraderie sérieuse, [la camaraderie amoureuse] ne se fonde pas sur la nuance de la peau, la forme du nez, la couleur de l’œil, une constitution corporelle réglée sur la statuaire grecque, le plus ou moins de poils blanc ou colorés » (11) (il a alors 58 ans !). Dans Notre individualisme, un texte de 1937, il mentionne un « principe de compensation » dont le but est d’empêcher que la pratique de l’amour libre ne conduise à favoriser « arbitrairement » les mieux dotés du côté de l’intelligence, de la beauté ou de la force, « aux dépens du moins avantagé extérieurement » (12).

Même s’il ne veut pas l’admettre, Armand introduit dans sa manière d’envisager la camaraderie amoureuse une forme de solidarité beaucoup plus proche de l’entr’aide préconisé par les communistes anarchistes que de l’association des égoïstes de Stirner. Déjà dans le chapitre de L’Initiation individualiste anarchiste consacré à la « réciprocité », il avait exposé des thèses qui se refusaient d’envisager les liens de solidarité unissant les individus comme étant le résultat d’un simple calcul d’équivalence comptable entre ce que l’on donnait et ce que l’on recevait. [...] La notion de réciprocité n’apparaît plus alors comme une notion purement utilitaire, au sens grégaire et vulgaire du terme (13) », précisait-il. Errico Malatesta, en faisant le compte rendu de l’ouvrage d’Armand écrira que ce dernier venait de livrer « une espèce de manuel de morale anarchiste - non point anarchiste individualiste, mais anarchiste en général -. Plus même qu’anarchiste, une morale largement humaine parce que fondée sur des sentiments humains qui rendent désirable et possible l’anarchie. » (14).

Enfin, « l’amoralisme sexuel détruit en l’unité humaine des valeurs de servitude comme le vice, la vertu, la pureté, la chasteté, la réserve, la retenue, la fidélité et tant d’autres qui rendent nécessaires l’Etat ou l’Eglise dans leur rôle de gardiens ou de professeur de moralité. Là où l’amoralité est courante quant aux relations sexuelles, il n’y a plus besoin de conservateurs des traditions morales, de préservateurs de bonnes mœurs. C’est pourquoi le sexualisme que nous propageons est révolutionnaire (15). » Révolutionnaire et formateur : « Il convient aux individualistes que nous sommes ici de rechercher une conception des relations intersexuelles qui nous fasse plus anarchistes, plus "ni dieux ni maîtres", plus hors-moralité, plus hors-légalité, plus hors-sociabilité - mais plus sociables aussi quand nous nous associons (16). »

Fort de ces convictions, à partir de 1925, Armand multiplie dans L’En dehors les prises de position en faveur de l’instauration d’une nouvelle éthique sexuelle. Exigence qui va le conduire, à côté de la défense de ses thèses sur la camaraderie amoureuse, à s’attaquer d’une manière de plus en plus directe tant à la famille qu’aux innombrables préjugés en matière sexuelle largement partagés par la plupart des libertaires eux-mêmes. Parmi ceux-ci ceux liés à l’âge occupent une place particulière, et pour cause ! Il écrit qu’aucun individualiste anarchiste ne pouvait être considéré comme étant trop jeune ou trop vieux pour « désirer connaître toutes les jouissances, tous les bonheurs, toutes les sensations » (17). Accusé de légitimer-préconiser la pédophilie, loin de s’en offusquer, Armand mobilise des arguments empruntés tout à la fois à la science sexologique et à Fourier pour montrer comment à côté du désir pédophile il était possible de trouver un sentiment analogue chez certaines jeunes filles attirées par les vieillards, sentiment qu’il appelle la « presbyophilie ». Par conséquent, « dans un milieu logiquement constitué », plutôt que de réprimer ces différents penchants il suggérait de mettre en rapport « pédophiles et presbyophiles ». « Il suffit de bien posséder la question, concluait-il, pour se rendre compte que chaque "passion" pourrait trouver ainsi une réponse sans qu’il en résulte aucun trouble "moral" pour le milieu (18). »

L’exigence de promouvoir une nouvelle éthique sexuelle le porte également, au fil des numéros, à élargir le champs de ses préoccupations. En 1931, il consacre à l’homosexualité, thème à peine abordé au cours des premières années de L’En dehors, une brochure : L’homosexualité, l’onanisme et les individualistes (19). Partisan de la plus large tolérance en ce domaine comme en tout autre, Armand considère encore l’homosexualité (masculine ou féminine) comme une forme d’anomalie sexuelle. Mais, dans un texte de 1937, il mentionne clairement, parmi les objectifs individualistes la constitution d’associations volontaires aux fins purement sexuelles pouvant regrouper selon les tempéraments des hétérosexuels, des homosexuels, des bi-sexuels ou des « unions mixtes » (20). Il prend également position en faveur du droit des individus à changer de sexe, et proclame hautement sa volonté de réhabiliter les plaisirs défendus, les caresses non conformistes (lui même aurait eu des préférences pour le voyeurisme) ainsi que la sodomie. Cela le conduit à accorder de plus en plus de place à ce qu’il appelle les « non conformistes sexuels », en excluant toutefois la violence physique. Pour Armand, en effet, la " recherche voluptueuse " dans le domaine des relations sexuelles ne pouvait être considérée comme légitime qu’à condition que les résultats de ces pratiques ne privent celui qui les commettait de son " auto-contrôle " ou n’entament " sa personnalité " (21). Ses positions sur l’inceste, en revanche, étaient des plus tranchées : « Toute conception de la liberté des relations sexuelles qui proscrirait l’inceste n’aurait de liberté que le nom [...]. [...] Il n’y a rien de plus moral que la pratique de l’inceste en vue de se procurer du plaisir mutuel, rien de plus immoral que l’intervention qui a pour but d’interdire ce plaisir, dont la consommation ne porte aucun préjudice à autrui (22). »

II. LA PRATIQUE DE LA CAMARADERIE AMOUREUSE : « LES COMPAGNONS DE L’EN DEHORS »

Si, en individualiste conséquent, Armand se tient à l’écart des organismes qui se sont alors fondés autour d’une réflexion sur les questions sexuelles - en France : l’Association d’Etudes sexologiques, et au niveau international : la Ligue mondiale pour la Réforme sexuelle sur une base scientifique – il va collecter dans la presse européenne et d’outre-Atlantique les informations ou les articles qui lui semblent corroborer, même partiellement, ses thèses. Il traduit et reproduit ainsi des textes de Kollontaï et de Reich. Il ouvre ses colonnes à la collaboration de militants anarchistes italiens en exil tels Ugo Treni (Ugo Fedeli) et surtout Camillo Berneri qui écrira pour L’En dehors une série d’études sur des questions religieuses et sexuelles dont la plus significative portait sur l’inceste.

Reste un dernier point. Sa conception de la liberté sexuelle, présentait, de plus, l’avantage de pouvoir être immédiatement « expérimentée » entre individus partageant les mêmes convictions, sans besoins d’être remise « au lendemain de la révolution ». « S’il est des réalisations éthiques immédiatement réalisables, ce sont celles d’ordre sexuel ; s’il est des préjugés dont on peut se débarrasser immédiatement, ce sont bien ceux-là ; s’il y a des expériences susceptibles d’être tentés en camaraderie, sans publicité et sans bouleversement, ce sont bien celles-là (23). » Restait à le prouver !

Dès octobre 1924, Armand propose la constitution de nombreuses associations, dont une qui serait consacrée à « l’étude des questions d’éducation et d’éthique sexuelles ». La formulation reste vague mais dans le même numéro, se trouve fort opportunément reproduite une lettre d’un certain « Club Atlantis » pratiquant, hors d’Europe, l’échangisme et déclarant s’inspirer des thèses d’Armand (24).

En juin 1925 paraissent dans L’En dehors les statuts des « Compagnons de L’En dehors », association définie comme un milieu de camaraderie pratique (25). Elle s’adresse à des individus qui partagent les opinions d’Armand. L’article 7 précise qu’en matière sexuelle le milieu préconise l’amour plural ainsi que la lutte contre la jalousie. Il est prévu que le nombre des adhérentes devait être égal à celui des adhérents. Pour adhérer, il suffit d’être abonné à L’En dehors, mais les demandes d’adhésions peuvent être ajournées. Une cotisation annuelle est prévue ainsi que l’édition de cartes qui servent de passeport aux compagnons se déplaçant en France ou à l’étranger pour se rendre visite mutuellement. Des listes de noms de compagnons et compagnes peuvent être distribuées à ceux qui en font la demande. Il faut prévenir les hôtes choisis huit jours avant la visite. Les personnes sollicitées ne peuvent se dérober, sauf problèmes de santé ou nécessité de la propagande. La durée de ces visites est limitée à 12 heures en ville et à 24 heures à la campagne. L’exclusion n’est pas prévue, mais la carte d’adhésion peut être annulée en cas de violence physique ou de prostitution.

Ces statuts abondent de détails tatillons en vue de préserver l’autonomie, la liberté individuelle voire l’anonymat de chacun des contractants, tout en cherchant à éviter qu’il y ait dérobade de dernière minute à propos de la mise en pratique effective de la camaraderie, y compris à caractère amoureux. Le tout aboutissait à renfermer les relations inter-individuelles dans un cadre fort rigide, voire carrément bureaucratique, entaché de juridisme, qui contrastait avec les intentions affichées du milieu visant l’épanouissement de formes de camaraderies les plus libres et les plus complètes. Les modalités de fonctionnement interne des C.E.D. restaient en outre passablement obscures. Toute demande de renseignement et d’adhésion devait être envoyée à l’adresse d’Armand, le seul maître d’œuvre du projet, à la fois l’instigateur et l’animateur d’après des critères qu’il avait lui-même définis et auxquels il n’avait nullement l’intention de renoncer.

Les adhérents, d’ailleurs, ne semblent pas s’être bousculés. En avril 1926, L’En dehors fait état de 33 adhésions aux « Compagnons de L’En dehors », répartis en France, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Brésil, en Suisse, en République Argentine, au Maroc, à peu près une vingtaine d’adhérents pour la France. A la mi-juillet 1926 ils auraient été de 45, pour monter à 53 à la mi-février 1927…

La reconnaissance de l’échec sera patente lorsque, devant le nombre infime de compagnes, la décision est prise, en janvier 1928, de suspendre les adhésions masculines « sauf si celles-ci se produisaient parallèlement à une candidature féminine ». Les problèmes de fonctionnement rencontrés par les C.E.D., mis à part « l’abstention de l’élément féminin », sont en fait essentiellement de deux ordres : d’une part le refus d’un certain nombre de compagnons à se plier aux dispositions trop rigides prévues par les statuts ; d’autre part la tendance à la reconstruction du couple au sein même de cette association. A ces trois raisons, il faut rajouter la conception purement personnelle qu’Armand se fait du fonctionnement des « compagnons », qui est source de désaffection et de conflits à répétition. Pourtant, il ne manifeste jamais la moindre l’intention d’amender son projet ou de lui donner un fonctionnement moins sectaire. Bien au contraire, devant la multiplication des critiques, il réagit en réaffirmant le bien fondé de ses options.

Ces maigres résultats n’empêchent pas non plus Armand de multiplier les initiatives en créant une association contre la jalousie (fin mai 1926), l’Association internationale de combat contre la jalousie sexuelle et l’exclusivisme en amour (A.I.C.C.J.E.A.) (50 adhérents à la mi-février 1927). En mars 1927, c’est le tour du « Club Atlantis », réservé aux abonnés de la région parisienne., qui se présente comme « un groupe de réalisation sélectionné ». En avril-mai 1928, est fondé « Les Amis de L’En dehors » chargés de diffuser et de soutenir financièrement le journal. A partir du 30 juin 1928 ne sont plus admis dans A.I.C.C.J.E.A. que les abonnés à la revue appartenant déjà depuis un certain temps aux Amis de L’En dehors. Ce n’est qu’après avoir successivement été membre de ces deux groupes, qu’on peut être accepté aux Compagnons de L’En dehors (26).

A la mi-février 1930, paraît un projet de modification des statuts pour la période 1931-1935 (27). Désormais les Compagnons de L’En dehors éventuels doivent fournir un certificat médical et on récuse les « nomades ». Parallèlement on cherche à remédier à l’absence de l’élément féminin en proposant des formules intermédiaires. C’est ainsi qu’un « compagnon » propose de demander comme premier « parvis de camaraderie amoureuse », afin de vaincre les réticences des femmes moins « évoluées », de commencer par « une anudation en petit comité » qui leur permette « une contemplation esthétique mutuelle » (28). Parallèlement, le Club Atlantis se transforme en un groupe réservé exclusivement aux couples (septembre 1933). En janvier 1936, une 186e adhésion à l’Association contre la jalousie est signalée mais à partir de mai 1936 les annonces pour les « Compagnons » disparaissent ainsi que celles pour l’Association internationale de combat contre la jalousie qui semblent avoir fusionné pour donner naissance aux « Compagnons du combat contre la jalousie et pour une nouvelle éthique sexuelle » (29).

C’est la guerre qui va interrompre l’activité propagandiste d’Armand et mettre fin à ses multiples initiatives. Encore à la veille du conflit mondial, dans le numéro d’août-septembre 1939, il est fait état d’une 199e adhésion aux « Compagnons du combat », la dernière mouture des rêves d’Armand.

Le bilan d’ensemble de ses activités reste toutefois bien mitigé. Les informations fournies par les rapports de police corroborent, à leur façon mais assez bien, les indications que nous avons pu glaner dans les publications d’Armand. Un rapport réalisé en mars 1933 pour le Préfet de police par le directeur des renseignements généraux (B/a 1900) souligne la bonne santé de L’En dehors. « La situation financière de L’En dehors n’est pas déficitaire, comme la plupart des autres feuilles anarchistes (il serait tiré à 6 000 exemplaires). Le bénéfice des conférences organisées en son profit, le produit de sa vente et les abonnements, suffisent à lui assurer une publication régulière. D’ailleurs, la majeure partie de ses lecteurs est composée surtout d’intellectuels anarchistes qui lui restent fidèle. »

Par contre, l’anémie chronique des associations créées par Armand est décrite – par le même, pour le même- de façon impitoyable.

Rapport de 1928 :

« Individualiste antirévolutionnaires, partisans du "débrouillage individuel" justifiant même la prostitution et la pédérastie, dont le théoricien est Emile [sic] Armand lequel a fondé diverses organisations "amours-libristes" : "Compagnons de L’En dehors", "Groupe Atlantis". Les adhérents à ces groupements entendent supprimer la jalousie et, dans leurs sorties, leurs réunions, doivent se livrer aux actes sexuels avec la plus grande licence. Armand paie lui-même de sa personne et n’hésite pas, sous le pseudonyme de "Fred Esmarges" à recourir à la publicité des journaux pornographiques tel "JeanQui Rit", pour recruter des adhérents. On peut évaluer à une centaine pour Paris le nombre des partisans des théories d’Armand, bien que le groupe des "Compagnons de L’En dehors" ( ...) ne réunisse guère qu’une vingtaine d’adhérents. »

Rapport de 1933 :

« Une cinquantaine de personnes, dont un assez grand nombre d’individus de mœurs spéciales, assistent à ces réunions au cours desquelles sont discutées les problèmes se rapportant à la sexualité, le végétarisme, etc… (…) D’autre part, les "Amis de L’En dehors" combattent la jalousie sentimentale et revendiquent toutes les libertés sexuelles, dès lors qu’elles ne sont entachées ni de violence, ni de dol, ni de fraude ou de vénalité. Au cours de l’été, ils organisent des balades champêtres dans la banlieue parisienne, qui ne sont suivies que par un nombre restreint d’adhérents. En résumé, les "Amis de L’En dehors" ne sont pas des révolutionnaires ; ils ne participent pas aux meetings ou démonstrations des divers groupements anarchistes de la région parisienne. »

La théorie était plus séduisante que la pratique. On est bien loin, en tout cas, des rêves un peu fous d’Armand affirmant que seule l’application à l’échelle mondiale de la camaraderie amoureuse aurait pu permettre de lutter efficacement contre la montée des dictatures et du totalitarisme en assurant « une meilleure entente, soit entre les unités sociables ; soit, par la suite, entre les peuples » (30). Quant aux causes véritable de cet échec, elles sont à rechercher tout autant dans le caractère novateur ou excessif de son entreprise que dans la démarche suivie par Armand lui-même, refusant d’envisager ses réalisations autrement que comme étant l’émanation directe de son bon vouloir. Mais en agissant de la sorte, en refusant de voir ses initiatives évoluer, en voulant les renfermer dans un cadre trop rigide, il tuait à proprement parler ce que pouvait y avoir de véritablement subversif dans ses idées. A l’épreuve des faits, les grandes envolées d’Armand à propos de l’élargissement des liens de camaraderie par la pratique de la camaraderie amoureuse se révélèrent n’être que des petits calculs d’épicier voulant rester maître dans sa boutique, cherchant à profiter d’abord pour lui-même des avantages hypothétiques qu’il envisageait pour les autres.

Son travail propagandiste n’a pas été pour autant inutile car il a indiscutablement servi de révélateur des craintes et de la pudibonderie en vigueur y compris au sein des milieux libertaires de son époque.

Gaetano Manfredonia, Institut d’Etudes Politiques de Paris

Francis Ronsin, université de Dijon

Notes

1. Ce texte paraîtra en brochure aux éditions de L’En dehors avec comme titre : Entretien sur la liberté de l’amour.

2. L’En dehors, n° 44, 1 octobre 1924.

3. Le Combat contre la jalousie et le sexualisme révolutionnaire. Poèmes charnels et fantaisies sentimentales, Orléans : éd. de L’En dehors, [1926], p. 8-9.

4. L’En dehors, n° 61-62, 30 juin 1925. Permettez-moi une anecdote à ce sujet. Lors de plusieurs de mes discussions avec Jeanne Humbert, elle m’a dit : « - Armand, c’était un type extraordinaire, mais quel emmerdeur ! Chaque fois qu’on l’invitait à manger, il répondait : "- Oui, mais vous savez que je ne mange pas chez les bourgeois. Si je partage votre pain, votre vin, je dois aussi partager votre lit !" » Puis, visiblement, elle attendait une question de ma part. A chaque fois, je l’ai taquinée, je ne lui ai jamais demandé si Armand avait mangé chez les Humbert. C’est dommage, mais, maintenant, il est trop tard ! [Note de Francis Ronsin].

5. L’En dehors, n° 40, 30 juillet 1924.

6. Ibid.

7. Ibid., n°39, 10 juillet 1924.

8. Ibid.,

9. Ibid., n° 136, mi-juin 1928.

10. La Camaraderie amoureuse, Paris et Orléans : éd. de l’en dehors, 1930, p. 3.

11. L’En dehors, n° 155, mi-mars 1929.

12. Notre individualisme : ses revendications et ses thèses par demandes et réponses, [1937], p. 6-7.

13. L’Initiation individualiste anarchiste, Paris et Orléans : éd. de L’En dehors, 1923, p. 202.

14. L’En dehors, n° 40, 30 juillet 1924

15. Ibid., n° 79-80, mi-mai 1926.

16. Ibid., n° 70, 15 novembre 1925.

17. Ibid. n° 77-78, fin avril 1926.

18. L’Emancipation sexuelle, l’amour en camaraderie et les mouvements d’avant-garde, Paris, Limoges et Orléans : éd. de L’En dehors, [1934], p. 18.

19. Gérard de Lacaze-Duthiers, E. Armand, Abel Léger, Des préjugés en matière sexuelle. L’Homosexualité, l’onanisme et les individualistes. La Honteuse hypocrisie, Paris et Orléans : éd. de L’En dehors, 1931, 32 p.

.
20. Notre individualisme, op. cit., p. 7.

21. cf. L’Homosexualité, l’onanisme et les individualistes, op. cit., p. 28.

22. L’En dehors, n° 270, mi-mai 1934.

23. L’Emancipation sexuelle, op. cit., p. 4.

24. L’En dehors, n° 44, 1 octobre 1924.

25. Ibid., n° 60, 12 juin 1925.

26. Ibid., n° 135, fin-mai 1928.

27. Ibid., n° 176-177, mi-février 1930.

28. Ibid., n° 242-243, mi-novembre 1932.

29. Ibid., n° 301, mi-décembre 1936.

30. Les Tueries passionnelles et le tartufisme sexuel, Paris, Limoges et Orléans : éd. de L’En dehors, [1935], p. 8-9.


Mis en ligne par : CREAGH Ronald

Pour citer cet article :
E. Armand et "la camaraderie amoureuse" Le sexualisme révolutionnaire et le combat contre la jalousie,
Dernières modifications : 5 mai 2015. [En ligne].
http://raforum.info/spip.php?article3
[Consulté le 26 juin 2017]



RONSIN, Francis (27 mars 1943 - ....)
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