Pensée et Action

vendredi 26 janvier 2007
par  ps
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Le groupe Pensée et Action, à l’inverse de ce qui a précédé, appartient quant à lui clairement au courant anarchiste et constitue même notre principale référence dans l’étude des anarchistes belges durant l’époque prise en compte. Si Les Cahiers socialistes, par l’espace d’expression qu’ils ont offert à certains auteurs anarchistes, contenaient des germes d’un renouveau de ce mouvement, c’est véritablement Pensée et Action qui marque la renaissance de l’anarchie en Belgique au sortir de la seconde guerre mondiale. Ce groupe a été fort actif et a compté parmi ses animateurs certaines figures de proue du courant qui nous intéresse, personnalités qui reviendront constamment au fil de notre passage en revue des différents « lieux de rencontre » des acteurs du mouvement. Nous faisons évidemment ici allusion à Hem DAY, dont nous avons expliqué dans notre introduction la place essentielle qu’il tiendrait dans notre travail, mais aussi d’autres personnalités qui joueront également un rôle assez important. De nombreuses personnes ayant côtoyé de près ou de loin le groupe se retrouveront par la suite dans d’autres associations appartenant à la tendance anarchiste. Nous pourrons ainsi nous rendre compte du caractère fortement imbriqué des relations qui existent dans ce milieu, élément essentiel que nous voudrions mettre en évidence dans notre mémoire. En raison de son importance et de l’influence considérable que ce groupe exerça, nous nous y attarderons plus particulièrement. Nous en présenterons l’origine, l’histoire, la composition, les tendances idéologiques, les débats et les projets qui y ont été menés. Le groupe fut fondé le 28 mars 1945 à la suite d’une conférence de son animateur, Marcel DIEU, dit Hem DAY, intitulée « Pour rompre le silence ». Le but du groupe était d’éveiller et de développer la conscience individuelle et intellectuelle pour lutter contre toutes les formes d’autoritarisme . Ils avaient en point de mire la révolution mais leur contribution à l’avènement de celle-ci consistait en un travail sur l’individu et non sur la mobilisation d’un mouvement de masse : « Il faut […] mettre l’accent sur l’individu. Là est l’essentiel, là est notre but ». L’élément fédérateur au sein du groupe était l’Humanisme.Une fois par semaine, le groupe se réunissait au premier étage de la Brasserie Flamande , dans le quartier de la Bourse. Ces réunions prenaient le plus souvent la forme de conférences. En tout, plus d’une centaine de conférences furent données sur divers sujets touchant à des domaines aussi variés que la sociologie, la politique, l’économie, la psychologie, la littérature, la philosophie, les sciences, les Beaux Arts,… Les causeries étaient généralement l’œuvre d’un des membres érudits du groupe, sympathisant ou ami . Elles étaient suivies par une trentaine de spectateurs, parfois une centaine . Ces conférences étaient accessibles à tous moyennant un droit d’entrée de cinq francs pour les membres et de dix francs pour les non-membres.La composition du groupe était assez hétéroclite. On retrouvait parmi les membres de nombreux anarchistes ou libertaires comme ERNESTAN, Joseph DE SMET, Jean DE BOË, George SIMON, le docteur Jean CORDIER, Georges LORPHÈVRE, Louis BONFANTI , Jean VAN LIERDE, ainsi que des Espagnols et des Italiens issus généralement de l’immigration ayant fuit ou fuyant le fascisme comme notamment Corrado PERISSINO . Les anarchistes français Bernard SALMON ou Léo CAMPION participèrent également parfois aux réunions du groupe. Hem DAY voyageait souvent à Paris pour les rencontrer. Ils étaient très liés et appartenaient d’ailleurs tous trois à la confrérie burlesque du « Taste Fesses » , qui fut fondée notamment par l’artiste Boris VIAN et Henri MONIER, dessinateur au Canard Enchaîné . Sur la trentaine de membres permanents de Pensée et Action, la moitié était issue de l’immigration . Notons néanmoins que le nombre d’anarchistes italiens avait fortement diminué depuis la deuxième guerre mondiale. Beaucoup furent en effet déportés par les Allemands sur dénonciation de fascistes italiens ou expulsés de Belgique après la guerre en raison de leur activisme, même si ceux-ci avaient apporté une aide précieuse à la Résistance .

Bien que ces personnes provenaient d’horizons très différents, elles se réunissaient autour de l’idée du libertarisme. Ajoutons encore que parmi les personnes assistant aux causeries de Pensée et Action, les seuls qui n’appartenaient pas de près ou de loin aux milieux anarchistes étaient pour la plupart des francs-maçons. L’appartenance de HEM DAY à la franc-maçonnerie n’était un mystère pour personne à l’époque. Il avait été initié en 1932 à la Loge « Vérité » n°852, du Droit Humain, à Bruxelles . ERNESTAN avait quant à lui été initié à la Loge « Action et Solidarité » n°2, du Grand Orient de Belgique. Certains considéraient même Pensée et Action comme un « repère » de francs-maçons . Cette accointance des milieux anarchistes avec la franc-maçonnerie était parfois assez mal vue par certains, qui la trouvaient contre-nature. Pourtant, il y a toujours eu des anarchistes au sein de la franc-maçonnerie. Les loges maçonniques accueillirent notamment Pierre-Joseph PROUDHON, Michel BAKOUNINE, Louise MICHEL, les frères RECLUS (Elie, Elisée et Paul), Sébastien FAURE, Francisco FERRER, VOLINE,… Certains considèrent cette appartenance comme tout à fait normale, car ces deux groupements se rejoignent au moins sur un point essentiel : « Pour les anarchistes comme pour les francs-maçons, le dénominateur commun est l’homme ». De plus la franc-maçonnerie érige en principe la liberté individuelle de chacun et se base sur la Raison, ce qui ne peut que convenir aux anarchistes. La loge présenterait, selon les partisans de cette union, à peu près les mêmes caractéristiques que la société libertaire : « Un maçon libre dans une loge libre ». Mais cette vision des choses n’est pas partagée par tous les anarchistes, pas plus que par tous les francs-maçons. Les anarchistes maçons vont donc tenter d’expliquer à leurs opposants les raisons de leur adhésion à cet ordre. Ainsi, Hem DAY fera un exposé sur ce sujet dans sa loge . Léo CAMPION, lui-même franc-maçon , écrira quant à lui deux ouvrages sur le sujet, ou plutôt deux versions d’un même texte : la première version, qui date de 1969 , était destinée aux initiés tandis que la seconde version, parue en 1978, était réservée aux « profanes » . Entre les deux versions, on constate, outre une typographie différente (la version « à usage interne » utilisait des abréviations familières aux maçons, qui sont « traduites » dans la seconde version pour rendre possible pour tous la bonne compréhension), l’omission de détails ou de noms pour garantir l’anonymat de certaines personnes. Cet ouvrage, assez amusant par les multiples anecdotes qu’il relate, ne suffira évidemment pas à convaincre tous les sceptiques. La question de la compatibilité de l’anarchisme avec l’organisation maçonnique constituera un débat récurrent tout au long de l’histoire du mouvement anarchiste . Hem DAY sut habilement tirer profit de son appartenance à la franc-maçonnerie dans son combat pour l’anarchie. Il n’hésitait jamais à faire jouer ses relations, qui étaient nombreuses et parfois assez haut placées, pour aider des camarades dans le besoin. Ainsi, selon Jean VAN LIERDE, il n’était pas rare que Marcel DIEU recommande l’un ou l’autre ami à ses relations appartenant à la magistrature afin de régler certains problèmes administratifs . De même, les militants anarchistes comptaient souvent sur son aide pour régler leurs ennuis avec l’administration ou même parfois pour trouver du travail !

La communication du groupe avait pour support la revue Pensée et Action. Une revue qui portait le nom de Vie et Action paraissait déjà avant-guerre, sous la forme d’un journal. HEM DAY en était l’éditeur et l’auteur. Fin 1945, Marcel DIEU, aidé d’un autre anarchiste, Georges SIMON, entreprit de se lancer dans la publication d’une revue mensuelle, Pensée et Action, qui se voulait l’héritière de la précédente et avait pour objectif de servir de tribune aux idées développées au sein du groupe. Cela n’était pas évident à l’époque étant donné les multiples contraintes administratives et matérielles exigées pour avoir l’autorisation de fonder un périodique à la libération (rationnement du papier, certificat de civisme, enquête et autorisations en tous genres,… ). Les deux hommes, en vrais libertaires, décidèrent de passer outre ces contraintes et cela ne leur causa jamais aucun problème.

Cette revue devait servir de « lien entre tous ceux qui, par-delà les mêlées d’aujourd’hui et de demain recherchent les bases possibles d’une libre évolution des hommes dans les sociétés ». Elle se déclarait donc ouverte à tous, comme l’atteste encore la formule inscrite sur la quatrième de couverture de chaque numéro de la revue : « Pensée et Action entend chercher, par-delà tout sectarisme, toute idéologie politique ou dogmatique, les éléments d’une culture authentiquement révolutionnaire, défendre le bien-fondé des revendications essentielles de l’esprit et des hommes ! ». La revue connaîtra un nombre important de collaborateurs . Nous retrouverons parmi ceux-ci des écrivains non-anarchistes , invités à s’exprimer sur des sujets très variés. Les auteurs anarchistes présentaient quant à eux dans leurs articles une vision fortement intellectualisée de l’anarchisme. A cet égard, il est important de noter que si la revue et le groupe s’appelaient Pensée et Action, le groupe travaillait bien plus dans le sens de la pensée et de la réflexion que de l’action. La majeure partie des articles ou des causeries abordaient des sujets philosophico-politiques. Peu étaient d’actualité. Les auteurs de ces différents articles réalisaient en fait bien souvent un travail d’historiens. Ils faisaient œuvre d’actualisation des penseurs qui leur étaient chers. Ainsi, de nombreux articles (et conférences) traiteront de Sébastien FAURE, Han RYNER, Eugène HUMBERT, Francisco FERRER, Max NETTLAU, GANDHI, KRISNAMURTI, Runham BROWN ou Etienne de La BOËTIE. Une partie importante des articles va aussi être consacrée à l’histoire des mouvements sociaux (le 1er mai, la Commune,…) ou à la culture (l’existentialisme, le surréalisme, ZOLA, BALZAC,…). A côté de ces textes et exposés à vocation culturelle, on trouvait quand même des articles plus engagés. Ainsi, les thèmes de l’anti-communisme étatique et de l’anti-soviétisme tiendront une place importante dans les articles de Pensée et Action, surtout ceux écrits par Hem DAY. Une grande attention était aussi accordée aux idées pacifistes. Une chronique pacifiste trouvait d’ailleurs sa place dans tous les numéros de la revue.

Le groupe connut un succès international. Sa revue fut envoyée partout dans le monde : en Italie , en Suisse , au Vietnam , au Costa Rica . On peut d’ailleurs en retrouver des exemplaires dans de nombreuses bibliothèques étrangères, en France, en Hollande, en Suisse, en Angleterre, en Suède, au Danemark, aux États-Unis et en Urugay . Un compte en banque géré par Bernard SALMON fut d’ailleurs ouvert en France pour les abonnements des Français.

Les publications atteignirent quarante-six numéros sur la période de septembre 1945 à décembre 1952. Au début, Hem DAY comptait faire de sa revue un mensuel, projet auquel il parvint à se tenir jusqu’en 1947. Par après, à la suite de difficultés financières, le bulletin devint double et bimensuel. A partir de novembre 1948, la revue fut confrontée à de graves problèmes économiques qui ne furent résolus que grâce à l’aide de « quelques amis […] à liquider les arriérés d’imprimerie ». Dès lors, la revue continua à paraître tous les deux mois pendant cinq numéros après quoi elle ne parut plus qu’épisodiquement. Bref, en dépit du fait qu’aucun rédacteur n’était rétribué , tout au long de son existence, la revue a été confrontée à des problèmes d’argent, dus notamment à l’augmentation du prix des matières premières et de la main-d’œuvre . De plus, on constate dès le début des publications que de nombreuses personnes ne payaient pas complètement leur abonnement, phénomène qui est prouvé par les nombreux rappels aux lecteurs parus dans différents numéros . Enfin, la revue se vendait aussi en France, mais à perte . Pour essayer de limiter les pertes, Hem DAY, qui se plaignait de devoir tout faire seul , dut dans un premier temps diminuer le nombre de pages. Ainsi, par exemple, les numéros 9 et 10 passèrent de trente-deux à vingt-quatre pages. Il jumela ensuite les numéros, ce qui permit de toujours conserver un nombre raisonnable de pages tout en limitant les frais de port. La correspondance de la revue étant très élevée, il sera aussi demandé à toutes les personnes qui écrivent au journal et qui souhaitent une réponse de joindre un timbre à leur lettre . Bref, petit à petit, le groupe va s’enfoncer dans des gouffres financiers à cause de la publication de la revue, si bien que celle-ci dut s’arrêter en 1952. La revue mensuelle coûtait très cher et demandait un investissement en temps très important. De plus, Marcel DIEU, malade, ne pouvait plus en assurer la publication .

Cette année-là voit donc apparaître, dans la ligne de Pensée et Action, Les Cahiers de Pensée et Action. Jusque 1970 , des cahiers vont être édités sur des thèmes divers. Ils reprenaient des œuvres ou des extraits d’œuvres écrites par des penseurs que Hem DAY admirait et qui avaient d’ailleurs déjà souvent été abordés dans les colonnes de Pensée et Action.

Là encore, des problèmes d’argent vont apparaître comme en témoigne le manque de périodicité des cahiers. Ces difficultés semblent venir du fait que de nombreux numéros étaient envoyés à titre publicitaire à des sympathisants potentiels ou amis, procédé très répandu dans les milieux anarchistes . De plus, il y avait des problèmes de comptabilité importants et une grande désorganisation. Ainsi, par exemple, des exemplaires des Cahiers étaient encore envoyés à des personnes qui ne payaient plus leur abonnement et qui parfois écrivaient à la rédaction en s’étonnant de continuer à recevoir les nouvelles publications. Pour faire des économies, à l’occasion, Hem DAY rachetait des stocks d’ouvrages invendus traitant des idées anarchistes, en arrachait les couvertures et les remplaçait par celles de ses cahiers. Ce fut notamment le cas en 1964 avec le cahier n°26-27 sur Socialisme et liberté, Marx et Bakounine, James Guillaume, soixante ans d’hérésie, publié initialement aux éditions de la Bacounière à Neuchâtel ou encore le cahier n°32-33 de 1966 intitulé U.R.S.S., un état patron édité au départ par la Ruche ouvrière à Paris. A côté de ces rééditions de textes d’auteurs célèbres, Les Cahiers de Pensée et Action publièrent aussi des études, des biographies, des biobibliographies ainsi que des travaux plus modestes sur certains collaborateurs et amis de Hem DAY , qui nous furent d’ailleurs bien utiles pour trouver des renseignements biographiques sur les acteurs du mouvement.

A partir de 1950, l’activité du groupe ne va pas tarder à décliner. Même si des réunions se tiendront toujours après cette date, leur nombre semble moins important. Seul Hem DAY va continuer son travail de propagande. On retrouvera malgré tout encore Pensée et Action lors des rencontres internationales soit pacifistes , soit anarchistes.