Solidarité Internationale Anti-fasciste (S.I.A.)

vendredi 26 janvier 2007
par  ps
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Outre le pacifisme, l’autre cheval de bataille des anarchistes belges au sortir de la seconde guerre mondiale était l’anti-fascisme, cause qui était la raison d’être du groupe Solidarité Internationale Anti-fasciste (S.I.A.), au sein duquel un certain nombre de militants anarchistes étaient actifs. Il s’agit d’une association internationale ayant une « branche » belge. Néanmoins, nous avons décidé de l’aborder dans ce chapitre, et non dans le suivant, qui concerne entre autres la participation belge aux groupes internationaux, car la section belge de la S.I.A. possédait un siège en Belgique et développait une activité tout à fait indépendante . Par cette activité, elle a pris une part assez importante dans le renouveau du mouvement anarchiste en Belgique francophone.

La première S.I.A. a été créée en juin 1937 en Espagne pendant la guerre civile. Il s’agissait d’un réseau international de solidarité contre le fascisme. A cette époque, ses membres entendaient réagir aux agissements de certains organismes de secours, qui n’étaient en fait bien souvent que des appendices de partis politiques pratiquant la solidarité dans une volonté de propagande. A l’inverse, la S.I.A. se proposait de s’occuper des « victimes du fascisme et de l’impérialisme multiforme, sans se préoccuper de leurs tendances syndicales, politiques ou philosophiques ».

La section belge de la S.I.A., a.s.b.l. dont les statuts ont été publiés dans le Moniteur du 18 mai 1946 , faisait partie de ce vaste réseau de lutte contre le fascisme qui comptait plus de cinq cent cinquante sections et douze mille adhérents et était l’héritier de celui créé en 1937. Selon ses statuts, et dans la lignée philosophique de la première S.I.A., la section belge se proposait de « secourir les individus et les organisations anti-fascistes dans la mesure du possible et sous tous les aspects que peut revêtir la solidarité ». Le soutien aux anti-fascistes comportait aussi bien une aide économique que juridique.

A l’origine de l’a.s.b.l. « Section belge de Solidarité Internationale Anti-fasciste » se trouvait un trio organisateur : Jean DE BOË, qui devint le secrétaire et le rédacteur responsable de la revue, Joseph DE SMET , qui s’occupait de la comptabilité, et François KOECK , qui en était le trésorier. Ces fondateurs eurent énormément de pouvoir dans l’organisation. A eux trois, ils formaient un comité qui prenait seul la décision d’autoriser ou pas l’adhésion d’un nouveau membre. Il est important de souligner l’appartenance idéologique de ces fondateurs au courant anarchiste. Comme son nom le laisse suggérer, l’organisation regroupait tous les anti-fascistes, quelle que soit leur tendance politique, mais dans les faits elle se limitait à rassembler des anti-fascistes non-staliniens. Notons également que l’association constituait aussi un lieu de rencontre pour les immigrés qui avaient fui leur pays et leur régime totalitaire, principalement durant l’entre-deux-guerres mais aussi après la deuxième guerre mondiale. C’est pourquoi l’association prit aussi la défense des demandeurs d’asile . Ainsi, on verra de nombreux Espagnols dans l’organisation et il ne fut pas rare que la S.I.A. se réunisse et travaille en commun avec les anarcho-syndicalistes espagnols de la Confédération Nationale des Travailleurs (C.N.T.) , une des raisons sans doute de la participation active de Jean DE BOË, qui se réclamait aussi de cette tendance.

La guerre d’Espagne et l’exil républicain qui la clôtura amena un peu moins de huit cents personnes à trouver refuge en Belgique, sans compter les trois mille enfants adoptés. Cette « vague » d’immigration constitua les premières bases des organisations anti-franquistes en Belgique. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, le gouvernement espagnol en exil encouragea le rassemblement de toutes les tendances de la gauche espagnole (communistes, socialistes et anarchistes) au sein d’un seul et même groupe pour les rendre plus fortes. Ainsi se créa, dans un premier temps, une junte espagnole de libération qui publia notamment, en mai 1945, un tract expliquant l’intérêt d’une union entre tous les anti-fascistes espagnols. Selon eux, cela permettrait « d’aider d’une manière plus efficace les compatriotes d’Espagne qui continuent sans cesse à lutter contre l’odieux régime fasciste » mais aussi « de veiller à la défense des intérêts appartenant aux réfugiés politiques et autres émigrés espagnols ». Ce tract publié en espagnol et en français mentionnait le fait qu’ailleurs dans le monde aussi de nombreuses autres associations de regroupement étaient en train de se mettre en place. Ce tract était signé par le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, la Confédération Nationale du Travail, l’Union Générale des Travailleurs et le Mouvement Libertaire .

Selon certains historiens, le nombre d’anarchistes espagnols en Belgique serait minime durant la période que nous étudions, il serait même quasiment nul. Pourtant, le nombre d’Espagnols dans le pays depuis la deuxième guerre mondiale ne cessa d’augmenter surtout à partir du début des années soixante et si cette immigration n’était plus politique mais essentiellement économique, la population espagnole resta toujours très politisée. Aussi, nous retrouvons les traces de la C.N.T. en 1960 comme éditeur d’un tract sorti à l’occasion du mariage royal de Baudouin et Fabiola en collaboration avec d’autres organisations espagnoles (le Club Federico Garcia Lorca et la Fraternelle hispano-belge pour la troisième République) et la S.I.A. Celui-ci avait pour but de dénoncer aux citoyens belges les pénibles conditions de vie du peuple espagnol sous la dictature franquiste et la collaboration passive de la famille royale et des milieux cléricaux . Plus tard encore, en novembre 1965, des représentants de la C.N.T. ouvrirent un nouveau local, le Centre Libertaire, à la rue des Tanneurs à Bruxelles . Cette activité nous a été confirmée lors de nos interviews. Certaines personnes nous ont en effet signalé l’existence d’un assez important groupe d’Espagnols actifs dans les milieux anarchistes et dont la réflexion et l’action étaient centrées sur les évènements d’Espagne. Ceux-ci auraient principalement diffusé les revues de la C.N.T. en exil et d’autres groupes anarchistes espagnols.

Les bénéfices des diverses activités de la S.I.A. étaient destinés intégralement à aider directement les anti-fascistes espagnols qui souffraient dans les prisons et les hôpitaux d’Espagne . Pour coordonner les activités du groupe, une réunion trimestrielle était organisée avec tous les membres au local de la S.I.A. qui se trouvait au Café des deux Bécasses à Bruxelles. Une permanence y fut tenue pendant de longues années tous les mardis à 20 heures.

En 1950, l’association sortit une publication qui fut principalement rédigée par Jean DE BOË. Ce petit fascicule traitait presque exclusivement de la répression policière contre les militants anarchistes en Espagne et plus particulièrement de l’assassinat des quatre militants anarchistes espagnols Luciano ALPUENTE, Wenceslao GIMENEZ, Francisco MARTINEZ et José SABATE qui avait été perpétré cette année-là .

Le groupe avait une certaine envergure puisque, si on en croit les archives que nous avons consultées, lors de l’une des premières fêtes organisées à la salle des Tramways par la section belge de la S.I.A, plus de quatre cents personnes furent présentes et trois cent dix-huit d’entre elles payèrent un prix réduit, avantage sans doute réservé aux membres. Pourtant, petit à petit, l’organisation va commencer à rencontrer des problèmes financiers dûs principalement à l’absentéisme de ses membres et à leur abandon de la cause anti-fasciste. La S.I.A. va donc devoir réagir et faire des efforts de propagande pour faire revenir les anciens militants. Le 25 janvier 1958, Jean DE BOË rédigea un manifeste pour tirer la sonnette d’alarme . Un appel « au secours de la dignité humaine » est lancé pour ramener d’anciens camarades .

Dès ses débuts, l’association rassemblait principalement des intellectuels. On comptait dans ses rangs peu de travailleurs ou de jeunes, ce que regrettaient d’ailleurs ses dirigeants . Pour essayer d’assurer une relève à la S.I.A., l’organisation va élargir sa gamme d’activités, qui jusque là consistaient surtout en conférences ne rencontrant plus guère de succès, en organisant des ciné-clubs .

En 1958, un changement important de direction va s’opérer au sein de la S.I.A. puisque Jean DE BOË semble jeter l’éponge. Il décida de laisser la place à la jeunesse, en l’occurrence à Stéphan HUVENNE. Un changement de local semble aussi s’effectuer à la même époque, le groupe se réunissant dorénavant au Café de la Paix . Le nom du nouveau local du groupe traduit la nouvelle orientation de l’association, qui va élargir son champ de préoccupations pour s’investir de plus en plus dans les milieux pacifistes. Ainsi, par exemple, le 23 avril 1960, la S.I.A. invita Jacques LEJEUNE, objecteur de conscience et auteur du livre Tu ne tueras point, à venir parler du péril atomique lors d’une conférence au Centre International Présence Africaine . La S.I.A. s’est encore investie dans différentes manifestations pacifistes. Ainsi, en 1960, le groupe a envisagé d’apporter son soutien à l’organisation de la marche antiatomique de Mol à Anvers. Finalement, la S.I.A. se retira de ce projet pour ne pas être mêlée aux « trotskistes » qui se trouvaient parmi les Jeunes Gardes Socialistes et parce qu’elle ne pouvait décemment s’associer à l’Initiative Bruxelloise pour la Détente Internationale, qui comptait faire participer le comité organisateur de la marche à divers groupements patriotiques lors d’une veillée nocturne aux flambeaux autour de la tombe du Soldat inconnu , chose évidemment impensable pour les libertaires de la S.I.A. La S.I.A. s’investit aussi dans la coordination d’actions pour la paix lancées par L’Anti-antitoutiste pour la paix . Enfin, le groupe entra en relation avec des personnalités comme l’anarchiste pacifiste français Louis LECOIN, lequel envoya quatre mille affiches éditées par le comité pour l’Espagne libre à Bruxelles, qui seront saisies à leur arrivée le 7 mars 1964 par les services de douane belge , ce qui montre bien le caractère subversif que celles-ci devaient avoir à l’époque.

Durant cette période, la S.I.A. travaillait toujours main dans la main avec les organisations anarchistes belges. Ainsi, par exemple, elle organisa des séances communes de discussion avec le groupe Pensée et Action ainsi qu’avec le Cercle la Boétie, dont nous parlerons par la suite . De même, les conférenciers invités à s’exprimer lors des réunions de la S.I.A. furent souvent des personnalités bien connues des milieux libertaires ou du moins des sympathisants. Citons notamment Hem DAY , Louis BONFANTI , Georges LORPHÈVRE ou Jean VAN LIERDE , tous membres de l’I.R.G. ou de Pensée et Action .

A la fin des années 1960, une rupture importante semble avoir lieu au sein de la S.I.A. entre l’ancienne et la nouvelle génération d’anti-fascistes. Certains, emmenés par Stephan HUVENNE, étaient d’avis qu’il fallait organiser des actions plus spectaculaires voire violentes, ce qui ne fut pas du goût de tous et principalement des membres non-violents. C’est pour cette raison sans doute que les jeunes anti-fascistes espagnols membres de la S.I.A. décidèrent de quitter celle-ci et de se retrouver au sein de la Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires (F.I.J.L.) alors en exil sur notre territoire dont nous reparlerons