Conclusion

jeudi 14 juin 2007
par  ps
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Les thèmes avancés au cours des événements de Mai 68 confirment l’évolution d’une frange de la pensée anarchiste, largement influencée par la génération des années soixante. Le gauchisme des années soixante bouleverse les rapports traditionnels entre militants. Pierre D’Ovidio remarque pour cette période que : “les clivages déterminant la formation des diverses tendances se sont transformés et multipliés au cours de cette période ” . La recherche d’une actualisation des théories, au nom de l’efficacité, pousse nombre de militants à remettre en question les principes des tendances et à puiser dans les théories révolutionnaires la solution adéquate. Ainsi, cela amène nombre d’anarchistes à dialoguer avec le marxisme. D’un autre côté, la faillite des conceptions marxistes-léninistes, en URSS notamment, amènent l’ultra-gauche marxiste à redécouvrir les aspects libertaires de l’œuvre de Marx. L’élan novateur est-il venu pour autant de l’extérieur du mouvement ? Si les crises qui surgissent au sein de la Fédération anarchiste en 1953, 1964 puis en 1967, s’apparentent à un réflexe sécuritaire de certains militants, elles témoignent également de la volonté, de certains groupes et de certains individus, de redéfinir les théories, ce qui démontre que le débat a eu lieu dans la FA.

Néanmoins, la solidarité de l’âge et le souci de rompre définitivement avec la démarche intellectuelle du marxisme déterminent une scission sans nuance entre l’anarchisme traditionnel et ce “ marxisme libertaire ”. La nature même du gauchisme impose une redéfinition des clivages au sein du mouvement anarchiste. Les revendications gauchistes, critiques face à l’économisme marxiste, sont dans une large mesure en symbiose avec celles de l’anarchisme tel qu’il s’est esquissé depuis le début des années soixante, mais aussi avec celles de la jeune génération contestataire. Certes, les gauchistes et les jeunes anarchistes n’ont pas privilégié une tendance particulière, mais par leurs positions révolutionnaires, autogestionnaires et spontanéistes, ils condamnent définitivement l’humanisme libertaire comme une simple prise de position philosophique sans projet social et révolutionnaire.

Tout au long de la période, les oppositions sur les modes d’organisation, à savoir la synthèse et la plate-forme, se cristallisent et restent les mêmes qu’avant la guerre et qu’à l’aube des années cinquante. On peut dire, jusqu’en 1970, que l’organisation pour les anarchistes est bien un “ permanent problème ”. Y a-t-il incompatibilité entre organisation et anarchisme ? Tous les anarchistes s’accordent sur le fédéralisme comme seul principe valable d’organisation, mais il y a surtout incompatibilité absolue entre l’organisation fédéraliste telle que la conçoivent les synthésistes et l’organisation fédéraliste telle que la conçoivent les plateformistes. Il n’est donc pas étonnant qu’il y ait un conflit insoluble à propos de cette question. En tout cas, les problèmes et les oppositions d’organisation et de tendances ne témoignent pas de la formation d’un nouvel anarchisme face à l’anarchisme traditionnel, car le premier reprend nombre d’analyses anciennes, et parce que la Fédération de 1970 ne peut être celle de 1953. D’ailleurs, quelques-unes des figures marquantes du mouvement des années cinquante et soixante, comme Maurice Fayolle ou André Prudhommeaux, s’éteignent à l’aube des années soixante-dix. De plus, on a vu que quelques éléments n’hésitent plus à se réclamer de Marx à la fin de la décennie.

Pourtant, si on ne peut pas parler réellement d’un nouvel anarchisme, il apparaît des nouvelles catégories de militants qui correspondent à la mutation marxiste vers l’anarchie, la “ revanche ” de Bakounine dans l’Histoire. L’exemple de Daniel Guérin est symbolique de cette situation.

Certains auteurs et militants ont voulu voir dans les événements de Mai 1968 les prémices de l’individualisme anarchiste des années soixante-dix. Les nouvelle luttes “ anarchistes ” qui se développent autour de la libération sexuelle, du Mouvement de libération de la femme ou de l’écologisme, se situent dans l’héritage des luttes néo-malthusiennes, pacifistes du mouvement anarchiste du XXème siècle et de ce mouvement anarchiste qui a toujours privilégié l’individu contre les classes. Pour être précis, il faut s’attacher à deux points d’importance ; d’une part la systématisation de la pensée anarchiste après 1968, et d’autre part les changements de comportement des militants après Mai. Apparemment, les anarchistes de la fin du XIXème siècle et probablement jusqu’à la fin de l’expérience des collectivités libertaires en Espagne, en 1939, croyaient en l’Anarchie, en la possibilité de créer un paradis sur terre. Avec les événements de mai-juin, ce mythe renaît et est repris par l’ensemble des nouveaux mouvements sociaux, mais en déplaçant l’espoir d’un lendemain incertain, d’une nouvelle révolution à venir, vers une “révolution ici et maintenant” qui se veut liée à des pratiques quotidiennes, antiautoritaires, contradictoires, expérimentales et communautaires. Celles-ci ont contribué considérablement à transformer la vie de milliers d’individus, notamment parce qu’elles peuvent s’appliquer dans un cadre… individualiste.

Une question se pose enfin sur la réelle audience, ou plutôt la force idéologique et quantitative de l’anarchisme au seuil des années soixante-dix. Indéniablement, Mai 68 était marqué par l’esprit libertaire. Doit-on en conclure pour autant que le nombre des anarchistes a augmenté ? Jean Maitron réfute cette hypothèse. Paradoxalement à cette embellie de l’audience des idées libertaires, le mouvement ne cesse de décroître. Que l’on compare les données de 1970, en quelques domaines que ce soit, à celles du siècle dernier, de 1913 ou de 1938, la régression est évidente : moins d’adhérents, moins de groupes, moins d’abonnés à la presse anarchiste. On peut dire, avec J. Maitron, que les adhérents anarchistes sont quatre à cinq fois moins nombreux qu’en 1938 ou 1913. Ainsi, à première vue, il s’établit une contradiction d’importance entre un mouvement en permanente régression, mais qui bénéficie en tant qu’esprit, d’une renaissance intellectuelle et d’un prestige indéniable.

Le problème réside dans la définition de l’esprit libertaire. On qualifie souvent les mouvements contestataires d’esprit libertaire. Mais les militants et historiens de l’anarchisme ont toujours insisté sur la nécessaire distinction entre cet esprit et l’esprit de révolte, inhérent à l’homme. Il ne fait aucun doute que l’esprit qui anime les contestations des années soixante est de caractère spontanéiste, antiétatique, autogestionnaire, mais est-il pour autant anarchiste ? L’esprit anarchiste est daté avec Proudhon et Bakounine, tandis que l’esprit de révolte est de tous les temps. Seulement, par l’intermédiaire de la jeunesse contestataire des années soixante, ces deux esprits se rencontrent pour ne plus en former qu’un seul. Pour cette génération, l’anarchisme apparaît d’une part comme l’idéologie qui traduit le mieux cet esprit de révolte, mais aussi comme la plus apte à l’exprimer.

Dans les années soixante, l’anarchisme renaît d’avoir toujours privilégié les libertés de l’homme, sous tous ses aspects, contre les formes autoritaires des sociétés.




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