Chapitre 1(suite) : Eugène Gaspard Marin et l’anarchisme en Belgique. Les relations extérieures

samedi 8 novembre 2008
par  R.C.
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}a. Relations avec le voisinage.

A Stockel, les colons semblent avoir entretenu de bonnes relations avec leurs voisins et beaucoup des visiteurs qui venaient les voir le dimanche habitaient dans les alentours. Et cette sympathie paraissait très poussée car même quand la colonie eut des ennuis avec les autorités, les voisins continuaient à leur rendre visite : “ Quand la police secrète et la prêtraille ont commencé contre nous leur campagne de basse diffamation, voisins et fournisseurs se bornèrent à sourire ; seules quelques vieilles ne passaient plus la maison maudite sans faire un signe de croix. Et depuis quelques jours nous recevons tous les jours de nombreux visiteurs” [1] . Le même jour, alors qu’Emile Chapelier faisait une conférence, la femme du propriétaire de la maison dans laquelle les colons habitaient, fit des commentaires désobligeants devant les habitants de Stockel venus assister à la réunion : “ Elle leur expliqua que cet homme aux longs cheveux noirs semait une mauvaise graine, qu’il récolterait plus tard dans les flammes de l’Enfer ; elle leur disait en gesticulant de rage que ces ‘gens-là’ étaient des monstres d’autant plus dangereux qu’ils se présentaient sous des apparences paisibles [...] enfin que ces sales anarchistes étaient des fainéants, et qu’ils ne rêvaient que de massacrer les riches, ceux qui avaient eu le courage de gagner de l’argent” [2]. Et, malgré ces propos pour le moins insultants, les auditeurs restèrent sceptiques et finalement pénétrèrent dans “ l’enceinte infernale”. Après avoir vu la manière dont les colons vivaient, ils leur manifestèrent leur sympathie, ce qui semble prouver que malgré les opinions négatives que certains émettaient à propos de la colonie, les voisins lui témoignèrent toujours de la bienveillance. Les seuls à faire exception à cette bonne entente furent les “ petits vicaires des campagnes environnantes” qui envoyaient “ chaque dimanche des espions chargés de relever les noms de ceux de leurs co-paroissiens qui assistent à nos meetings” [3].

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B.4. Les réactions extérieures.

a. Relations avec le voisinage.

A Stockel, les colons semblent avoir entretenu de bonnes relations avec leurs voisins et beaucoup des visiteurs qui venaient les voir le dimanche habitaient dans les alentours. Et cette sympathie paraissait très poussée car même quand la colonie eut des ennuis avec les autorités, les voisins continuaient à leur rendre visite : “ Quand la police secrète et la prêtraille ont commencé contre nous leur campagne de basse diffamation, voisins et fournisseurs se bornèrent à sourire ; seules quelques vieilles ne passaient plus la maison maudite sans faire un signe de croix. Et depuis quelques jours nous recevons tous les jours de nombreux visiteurs” [4] . Le même jour, alors qu’Emile Chapelier faisait une conférence, la femme du propriétaire de la maison dans laquelle les colons habitaient, fit des commentaires désobligeants devant les habitants de Stockel venus assister à la réunion : “ Elle leur expliqua que cet homme aux longs cheveux noirs semait une mauvaise graine, qu’il récolterait plus tard dans les flammes de l’Enfer ; elle leur disait en gesticulant de rage que ces ‘gens-là’ étaient des monstres d’autant plus dangereux qu’ils se présentaient sous des apparences paisibles [...] enfin que ces sales anarchistes étaient des fainéants, et qu’ils ne rêvaient que de massacrer les riches, ceux qui avaient eu le courage de gagner de l’argent” [5]. Et, malgré ces propos pour le moins insultants, les auditeurs restèrent sceptiques et finalement pénétrèrent dans “ l’enceinte infernale”. Après avoir vu la manière dont les colons vivaient, ils leur manifestèrent leur sympathie, ce qui semble prouver que malgré les opinions négatives que certains émettaient à propos de la colonie, les voisins lui témoignèrent toujours de la bienveillance. Les seuls à faire exception à cette bonne entente furent les “ petits vicaires des campagnes environnantes” qui envoyaient “ chaque dimanche des espions chargés de relever les noms de ceux de leurs co-paroissiens qui assistent à nos meetings” [6].

Il semble que la situation fét un peu différente à Boitsfort : quand ils arrivent, “ la population semble inquiète de savoir si nous sommes russes, chinois ou congolais et ce que nous sommes venus faire ici ; les bruits les plus fantastiques et les plus effrayants circulent, d’autre part, sur notre compte” [7] . Emile Chapelier organisa alors une conférence qui réunit beaucoup de monde et qui eut pour résultat que les auditeurs, d’abord sceptiques, se montrèrent finalement sympathiques et enthousiastes. Mais un peu plus tard, un jeune Boitsfortois de 18 ans fut sévèrement puni par ses parents parce que ceux-ci l’avaient vu parler avec les colons. Il se rendit dès lors auprès des colons qui lui offrirent l’hospitalité, et ce après l’intervention du curé du village, qui fit un sermon sévère aux paroissiens : “ Un diable noir (Chapelier) est venu s’établir dans notre paroisse et commence déjà à causer ses ravages. Une brebis a déjà déserté le troupeau du Seigneur et pour celle-là, il est trop tard, il n’y a déjà plus rien à faire [...] [8] l’autre (le jeune homme en question est sur le bord de l’abîme : il est encore temps de le retenir, aussi faut-il que ses parents le tiennent à la maison pendant ses heures de loisir et qu’il brûle tous ses mauvais livres” [9]. Toute la famille du jeune homme se rendit ensuite à la colonie pour manifester son mécontentement. Peut-être cette réaction excessive est-elle le résultat des articles peu tendres que la presse, notamment catholique, avait publiés en septembre suite à l’incident Schoutetens [10]. Car la presse joue un rôle important dans la réputation d’une expérience de ce genre [11].

Dans l’ensemble, les voisins de la colonie semblent donc avoir bien accepté le fait que des anarchistes communistes vivent près de chez eux, et même y avoir été sympathiques, sauf rares exceptions. Et cette sympathie est sans aucun doute liée au fait que les colons sont des anarchistes non-violents et qu’ils s’efforcent d’afficher ce pacifisme pour se différencier nettement des partisans de la propagande par le fait. De plus, ils s’efforçaient d’améliorer leur image en organisant des visites le dimanche, ce qui est une pratique courante dans ce type de communautés [12]. Les voisins finissaient donc par s’accommoder de cette présence intruse et leur sympathie pouvait parfois aller loin : ainsi ce boulanger qui fit à la colonie un crédit illimité pour l’achat de pain et qui leur prêta la somme nécessaire à l’acquisition de matériel d’imprimerie [13].

b. Relations avec les propriétaires.

Le 11 mai 1906, les colons, qui habitent toujours à Stockel, reçoivent une lettre recommandée, adressé à Eugène Gaspard Marin [14], émanant du propriétaire, Louis Seghers. Celui-ci leur dit qu’il ne peut continuer à leur louer la maison qu’ils occupent et qu’ils doivent la quitter à la fin du trimestre qu’ils ont payé. “ Je vous ai loué la maison pour y faire l’élevage des poules [...] mais je viens de savoir que maintenant il y a autre chose qui se fasse chez vous [...] Quant à moi, vous me mettez bien dans l’embarras et nous voulons rester toujours en bon accord avec les lois et le règlement ici en vigueur”. Lorsque les colons lui demandent des explications, il leur dit que la police secrète lui rend des visites quotidiennes, qu’il est terrorisé et que, pour conserver sa place (de garde-chasse), il est obligé de les expulser, bien qu’il les considère comme de bons locataires [15]. Au mois de juillet il se ravise et accepte que les colons continuent à occuper la maison jusqu’à ce qu’ils en aient trouvé une autre2 [16]. Il s’avère en fait que Louis Seghers travaille pour le compte d’un certain Monsieur Wauters-Dustin, entrepreneur du roi, et que c’est ce dernier qui a ordonné l’expulsion des colons : “ La vérité, c’est que nous sommes une entrave assez sérieuse au bonheur de ce malheureux ; il paraît en effet que depuis quelque temps déjà il s’abstient de venir massacrer le gibier dans nos parages pour ne pas avoir à rougir devant ses amis, du fait d’héberger d’honnêtes gens sur ‘son territoire’” [17]. Le garde-chasse s’adressa donc à la justice pour ne pas être expulsé à son tour. Les colons décident alors de déménager au plus vite, afin d’éviter “ tout démêlé inutile avec les autorités”.

Nous avons vu quelles difficultés ils eurent à trouver un nouveau logement. Ils ne louèrent en effet la maison de Boitsfort que grâce à la sympathie du propriétaire pour leur idées. Le contrat de location autorisait même les colons à installer un théâtre démontable dans le terrain qui entourait la maison [18].

Quant au nouveau locataire de la maison de Stockel-Bois, il ne put louer celle-ci qu’après avoir signé un contrat l’engageant à ne loger personne sans y être autorisé et à ne pas faire de propagande anarchiste [19].

Les ennuis que rencontrèrent les colons avec le propriétaire de la maison qu’ils louaient à Stockel sont monnaie courante pour les anarchistes, qu’ils louent des locaux pour y fonder des colonies ou simplement pour y placer une imprimerie. Les anarchistes qui ont essayé de monter leur propre imprimerie se sont souvent heurtés à l’hostilité des propriétaires, comme c’est le cas ici. Ceux-ci craignent qu’on les soupçonne d’être complices des activités qui se déroulent dans les habitations qu’ils louent et, par peur de la répression, préfèrent donc éviter que des anarchistes y séjournent [20].

c. Relations avec les autorités.

Le 10 juin 1906, Eugène Gaspard Marin note dans le journal de la colonie que “ la police secrète et la prêtraille ont commencé contre nous leur campagne de basse diffamation” [21] sans donner plus de précisions. Il est vrai que les anarchistes sont constamment surveillés par la police et que des agents rôdent souvent autour d’eux, mais, comme le précise René Bianco, leur rôle est souvent exagéré : la police préfère souvent agir concrètement, par exemple en mettant à sac des imprimeries ou en arrêtant les responsables, ou encore en exerçant des pressions sur un imprimeur [22] .

Cependant, les colons se méfiaient en permanence de la police. Par exemple, ils conseillèrent aux déserteurs hollandais qu’ils avaient accueillis au mois de juillet 1906 de partir assez rapidement parce qu’ils “ n’étaient plus en sûreté à la colonie à cause des nombreux mouchards qui fréquemment nous honorent de leur visites” [23]. Il en va de même au mois de septembre 1906, lorsque plusieurs articles calomnieux (ou jugés par eux comme tels selon le point de vue duquel on se place) sont publiés sur la colonie : “ Comme il s’agit évidemment d’une manoeuvre policière, il faudra se montrer adroit. En effet, aussi longtemps que l’opinion publique est avec nous, la police n’ose rien faire” [24].

Pourtant la police ne leur posa directement des problèmes que lorsqu’ils emménagèrent à Boitsfort. Leur nouveau propriétaire fut convoqué au commissariat de police : on le renseigna sur les activités de ses nouveaux locataires et sur la part de responsabilité qui pouvait lui incomber dans certains cas. Mais le propriétaire, ayant lui-même un penchant pour l’anarchisme, ne se laissa pas impressionner et se contenta de répondre que les colons avaient un bail réglementaire [25]. Emile Chapelier loua alors une salle afin d’y faire une conférence, non seulement pour contrer les rumeurs qui couraient dans le voisinage à propos des colons, mais aussi pour protester publiquement contre ces agissements de la police. Le commissaire voulait qu’il demande l’autorisation de parler en public aux autorités locales mais Emile Chapelier outrepassa “ cet ordre arbitraire” et la conférence eut lieu, en présence du commissaire et de quelques-uns de ses agents : “ C’est contre lui qu’en terminant, Chapelier exerce toute sa verve. Chaque accusation et chaque sarcasme contre cet homme que bien peu osaient regarder en face, étaient soulignés par les applaudissements et l’hilarité générale, dans lesquels on sentait la revanche du faible, de celui qui a toujours dé courber la tête”. Le commissaire refusa finalement de venir à la tribune pour se justifier [26].

D’autre part, ils eurent à deux reprises des ennuis avec la police dans le cadre des représentations théâtrales qu’ils donnaient à divers endroits du pays, mais qui n’eurent aucune conséquence grave. Au mois de décembre 1906, ils annulèrent une représentation de La nouvelle clairière qu’ils devaient donner à Revin pour éviter des bagarres entre la gendarmerie qui les attendait à la gare et les révolutionnaires [27]. Et un an plus tard, à Dolhain : les colons y avaient donné plusieurs représentations et comptaient revenir ; le curé s’adressa au procureur du roi pour que les deux pièces qui devaient être données, L’amour en Liberté et de La Sacrifiée, soient censurées. Quand les colons reçurent d’un policier le télégramme du procureur leur demandant de lui envoyer les deux pièces afin qu’elles “ puissent être appréciées du point de vue légal” [28], ils répondirent par lettre qu’ils ne respecteraient aucune interdiction parce que la Constitution ne permet pas la censure [29] . Dans la matinée du jour où le spectacle devait avoir lieu, Eugène Gaspard Marin et Marcel Byllon vendirent un texte dans lequel Emile Chapelier s’opposait au curé de Dolhain. Celui-ci remarqua leur présence et alerta les autorités locales. Le commissaire les arrêta pour les relâcher aussitôt : “ Ce fonctionnaire n’avait pas le Bon Dieu en odeur de sainteté et la lecture du pamphlet le fit tant rire qu’il nous avoua malicieusement que nous avions tout autant le droit que les ratichons de faire des sermons et de la propagande” [30].

Les rares accrochages que les colons eurent avec la police ne permettent donc pas de dire qu’ils étaient particulièrement malmenés par les autorités. Cependant, il est certain que la police fit des recherches à leur sujet à plusieurs reprises. Plusieurs d’entre eux ont en effet un dossier au Bureau des Etrangers de la police, qui contient leur signalement et différents renseignements les concernant. Mais ces éléments ne semblent avoir été réunis que dans un but d’information de la part de la police. Par exemple, le dossier d’Eugène Gaspard Marin, pour cette période, ne mentionne que son nom, son adresse, les coordonnées de ses parents, son signalement, le nom d’autres membres de la colonie et le fait qu’il habite avec Emile Chapelier dans la colonie libertaire de Stockel [31], c’est-à-dire des renseignements sans grande importance. Ces colons furent convoqués : leur signature se trouve en effet au bas des documents mais le fait qu’Eugène Gaspard Marin n’en parle pas dans le journal de la colonie est révélateur de leur insignifiance.

d. La colonie vue à travers la presse.

Dans un premier temps, les articles publiés dans la presse, principalement socialiste et libérale, sont assez favorables à la colonie, bien qu’ils émettent à peu près tous des réserves. Comme le dit Eugène Gaspard Marin lui-même : “ En ces derniers temps la presse a beaucoup parlé de la colonie libertaire de Stockel-Bois. A peu près tous les journaux socialistes et libéraux ont publié des articles intéressants et sympathiques” [32]. Cette remarque date du mois d’aoét 1906, après que plusieurs journaux avaient consacré un article à la colonie, suite à la visite que lui rendit Emile Vandervelde au mois de juillet. Dans un article du Peuple qu’il consacre à la communauté [33], ce dernier se déclare en effet assez favorable à l’expérience communiste tentée à Stockel : “ Si je n’aime guère la besogne que font les anarchistes dans les syndicats, je suis de tout coeur avec eux lorsqu’ils font des expériences communistes”. Cependant, il juge que l’expérience ne peut être concluante du fait du petit nombre de personnes qui y sont impliquées : “ En tant qu’expérience sociale, la colonie de Stockel n’a donc, et ne peut avoir qu’une portée restreinte. C’est moins important qu’un couvent, moins nombreux que beaucoup de fermes [...]”. Mais il dit néanmoins avoir été sympathique au projet : “ C’est un spectacle réconfortant, au point de vue moral, que cette réunion -si petite soit-elle -d’hommes et de femmes qui veulent vivre leurs idées, expérimenter leurs théories, faire effort pour réaliser une parcelle de leur rêve”. Plus loin il parle des ennuis que les colons ont avec leur propriétaire et espère que quelqu’un voudra bien leur céder un emplacement : “ Il serait profondément regrettable qu’une expérience intéressante soit condamnée à un échec, non pour des causes intrinsèques, mais parce que l’on refuserait à des anarchistes la terre et l’eau, même en payant !”.

Tous les articles publiés à ce moment font implicitement référence à celui d’Emile Vandervelde et tous tirent plus ou moins les mêmes conclusions. Un article de La Chronique, journal libéral, insiste particulièrement sur le pacifisme des colons de Stockel [34] : “ On ne fabrique point de bombes ni d’explosifs à Stockel”, “ Comment ! Voici des hommes n’admettant ni Dieu ni ma”tre et qui, pourtant, paient leur loyer comme tout le monde et se défendent de toute idée meurtrière à l’adresse des bourgeois !”. Plus loin l’auteur parle encore des “ honnêtes anarchistes de Stockel” et regrette qu’ils aient été chassés de leur maison par le propriétaire. Et il termine en souhaitant “ bonne chance aux paisibles anarchistes de Stockel !”.

Un article du Matin d’Anvers, libéral lui aussi, va dans le même sens [35] : il différencie les anarchistes de Stockel des “ lanceurs de bombes” et va même jusqu’à dire, après avoir exposé les principales idées anarchistes, que ce mouvement, quand il est pacifiste, est préférable au socialisme qui, lui, est basé sur l’autoritarisme. Cependant, cet article déplore aussi que l’expérience “ ne porte pas sur un plus grand nombre de personnes, car cela seul pourrait être concluant” et tire cette conclusion : “ Il n’y a malheureusement [...] aucune indication sociale à tirer de ce phalanstère rural. Si peu d’harmonie qu’il y ait dans notre société, il y a toujours moyen de trouver une demi-douzaine d’individus qui sympathisent et à qui l’idée de vivre en commun puisse sourire !”. D’autant plus que “ tout le monde convient que la généralisation du système n’est pas possible”.

Les mêmes éléments se retrouvent encore dans un article du Petit Bleu [36], libéral encore, qui déplore le fait que les colons doivent déménager alors qu’ils paient “ rubis sur l’ongle” et qu’ils sont paisibles : “ Comment ! nous avons la bonne fortune d’avoir à nos portes des anarchistes qui, au lieu de s’aigrir, dans la solitude, contre la société, et de faire des études comparées sur la force d’expansion des explosifs et la résistance des bombes, préfèrent cultiver la terre en commun et vivre de leur travail en payant bourgeoisement leur loyer. Et voilà qu’on contrecarre leur projet, qu’on paralyse leurs efforts, qu’on empêche leurs expériences ! En quoi cela peut-il troubler l’ordre social ?”.

Enfin Le Soir consacra également un article à la colonie [37] et approfondit un peu son approche. Après avoir exposé en bref les idées sur lesquelles se basent les colons pour fonder une communauté communiste et avoir insisté sur fait qu’ils sont pacifistes (“ De près, ces ‘farouches libertaires’ ont l’air de jouer une pastorale”), l’auteur de l’article parle de la pauvreté dans laquelle ils vivent. Il remarque que la maison est “ de grandeur moyenne, très pauvre et très délabrée” et que et “ le potager de nos colons leur vient en aide pour le moment, mais la terre est mauvaise, trop sèche, sur le plateau trop incliné : c’est de la terre argileuse de brousse”, et plus loin, “ les jeunes gens aux grands espoirs n’ont rien à faucher, n’auront rien engrangé pour l’hiver ; et le même linceul neigeux tombera [...] sur le paysan enrichi par l’été, et sur la petite colonie qui [...] n’aura pour se réconforter que sa foi en l’avènement d’une société future où les rouages pourraient tourner sans plus écraser la moitié de l’humanité !”. Mais il se demande si la bonne entente qui règne entre les colons persistera.

Tous ces articles insistent énormément sur le caractère paisible des anarchistes de Stockel et c’est compréhensible : à cette époque, les esprits sont encore marqués par les attentats à la bombe qui ont secoué toute l’Europe dans les années 1890. Toutefois, s’ils applaudissent ce pacifisme, ils ne croient pas tellement en la réussite de l’expérience, ni même, si elle devait réussir, en sa valeur : selon eux, le nombre de personnes n’est pas suffisamment élevé pour que l’expérience fournisse une preuve tangible de ce que le communisme est réalisable. Et cette objection se retrouve même chez certains anarchistes ; L’Affranchi par exemple, journal anarchiste, avait raconté sa visite à la colonie dans un article [38] et, dans un premier temps, s’était déclaré ravi : “ Leur grande confiance dans l’avenir, et le spectacle de cette sublime fraternité nous avaient à tel point touché, que c’était presqu’à regret que nous reprenions le chemin de la ville”. Mais plus tard, dans un note [39] qu’il consacre à la publication de la brochure d’Emile Chapelier sur la colonie [40] , le journal précise son point de vue : “ Sans envisager l’importance démonstrative que peut avoir la réussite d’une colonie libertaire dans la société actuelle, l’essai des colons de Stockel-Bois n’en est pas moins intéressant” ; remarque qui laisse présager du scepticisme qui règne au sein même du mouvement anarchiste quant à la réussite de l’expérience et à la valeur de cette réussite. Et même L’Insurgé, qui est pourtant le journal de Georges Thonar, un des instigateurs de la colonie, reste prudent : “ Quant à la réalisation pratique, force nous est de réserver notre opinion jusqu’à ce que l’Expérience ait été menée plus loin” [41].

A ce moment, les journaux catholiques gardent le silence, sauf le Journal de Bruxelles qui, dans un article qu’il consacre à la communauté [42], compare les colons à des moines. La seule différence qu’il trouve entre eux est le fait que les moines croient au Ciel et passent donc sur les inconvénients de la vie terrestre, au contraire des anarchistes qui cherchent à atteindre leur idéal sur terre parce qu’ils ne croient pas au Ciel. “ C’est ce qui les rend inférieurs aux moines [...] Ils n’ont pas pour les soutenir le spectacle de la Béatitude entrevue”. Et c’est pourquoi, continue l’auteur de l’article, les difficultés qu’ils rencontrent prennent une importance énorme. Le journal fait allusion aux ennuis qu’ils ont avec le propriétaire : “ La difficulté rencontrée en leur couvent laïc va droit à l’encontre du seul but qu’ils recherchent. Il s’ensuit que les anarchistes les plus fervents se dégoûtent bien vite et que leurs communautés ne vivent généralement que quelques années, tandis qu’après des siècles, les institutions religieuses sont encore en pleine jeunesse, en pleine prospérité”.

Cette comparaison avec les moines fit dire à Eugène Gaspard Marin : “ La semaine dernière, le Journal de Bruxelles publiait un article qui mérite de passer à la postérité. Ne riez pas ! nos arrières neveux auront besoin de lire des oeuvres de ce genre pour se rendre compte de la singulière compréhension que les plus brillants publicistes catholiques avaient de nos idées et de nos oeuvres” [43].

Or ce rapprochement avec les moines avait déjà été fait auparavant, dans un article publié dans le Matin d’Anvers, et avait suscité la colère d’Emile Chapelier, à tel point que ce journal s’excusa quelques jours plus tard. L’ensemble de l’article [44] n’est d’ailleurs pas très élogieux. Il commence par traiter les colons de “ toqués” et de “ mabouls”, avant de faire le lien entre leur communauté et les couvents : “ Qu’est-ce que ces bonshommes veulent démontrer ? Que l’on peut vivre en commun, à quelques-uns, sans biens, sans propriété individuelle ? çà n’est pas précisément nouveau. Il y a longtemps que ce genre de communauté est pratiqué...dans les couvents”. La seule différence qu’il relève entre les moines et les colons est le fait que ceux-ci ne sont pas soumis à des règles strictes, et que, par exemple, “ les statuts de leur association prévoient -hem ! -l’amour libre”. Ensuite, il s’oppose à la clause de leurs statuts prévoyant le bannissement en cas de désaccord entre des colons : “ Pourquoi, diable, je vous le demande, puisque vous êtes libertaires, n’aurait-on pas la liberté de se disputer ? Est-ce que vous avez la prétention d’être éternellement d’accord non seulement sur l’organisation sociale, mais sur les questions artistiques, littéraires et toutes les autres en général ?” Emile Chapelier leur envoya une lettre dans laquelle il s’oppose aux affirmations qui avaient été faites. Le journal publia cette lettre quelques jours plus tard en précisant que son collaborateur, Jean Mathieu, avait parlé avec un peu trop de verve [45] . Emile Chapelier précise d’abord que les colons n’ont rien à voir avec les moines et en explique les principales raisons :

- les moines fabriquent de l’alcool et s’enrichissent aux dépens de la santé publique alors que les anarchistes combattent l’alcoolisme ;

- ils sont mystiques alors que les anarchistes sont positivistes ;

- ils croient en un paradis illusoire ; les anarchistes “ veulent jouir rationnellement de tout ce que la nature et la vie vraiment sociale offrent de beau et de grand à ceux qui savent la comprendre” ;

- ils doivent souscrire à une réglementation de fer alors que le but des anarchistes est le développement intégral de l’individu.

Emile Chapelier rajoute ensuite que, malgré le fait qu’ils sont favorables à l’amour libre, ils sont monogames et très moraux ; et que d’autre part l’ostracisme ne frappe que les individus qui menaceraient de faire s’effondrer la communauté et non ceux qui se disputeraient pour des questions d’art ou de littérature. Le journal termine en souhaitant “ à la colonie libertaire de Stockel d’avoir la vie un peu plus longue que les communautés analogues qui l’ont précédée. Nous en reparlerons dans un an” ; paroles qui sont révélatrices du scepticisme du Matin.

Cette période idyllique, pendant laquelle les journaux libéraux et socialistes écriront des articles enthousiastes tandis que les journaux catholiques garderont le silence, ne durera pourtant pas longtemps. Et les journaux catholiques en particulier se déchaîneront à l’occasion de l’incident Schoutetens. Ils s’agit d’un incident tout à fait banal mais qui suscita de nombreuses réactions dans la presse.

L’incident éclate à la fin du mois de juillet 1906 lorsqu’Alphonse Schoutetens, membre de la colonie depuis le mois de février, part avec une somme de 75 francs qui lui avait été confiée pour payer l’imprimeur [46]. Quelques jours plus tard, il reparaît à la colonie et explique à Eugène Gaspard Marin qu’il avait dépensé l’argent qui lui avait été confié dans le but d’éprouver les colons : “ Comme je lui reprochais sa folie et son acte de lèse-camaraderie, écrit ce dernier, il ne fut pas long à conclure que nous n’étions plus une colonie libertaire et que, dès lors, il ne voulait plus revenir parmi nous” [47]. Alphonse Schoutetens quitta donc la colonie avec son fils Georges. Le 11 août 1906, les colons publièrent dans le premier numéro de L’Emancipateur un avis destiné à prévenir les lecteurs de l’abus de confiance dont a été coupable Alphonse Schoutetens : “ Nous considérons comme un devoir impérieux de mettre le public en garde contre le nommé Alphonse Schoutetens. Nous avons eu le tort d’admettre parmi nous un inconscient dont nous avons eu pitié. Cela ne nous arrivera plus [...]” [48]. L’après-midi du même jour, Alphonse Schoutetens s’installe près de la colonie avec l’annonce de L’Emancipateur et un certificat de bonne conduite émanant de la police de Schaerbeek. Il raconte aux gens qu’il rencontre qu’il vient d’être chassé de la colonie par Emile Chapelier et qu’il veut créer une nouvelle colonie, vraiment libertaire [49] . Le feu est mis aux poudres : plusieurs personnes viennent voir les colons et ensuite, des articles opposés à la colonie paraissent, principalement dans la presse cléricale.

Cette série commence avec un article publié dans L’Affranchi1 qui raconte qu’Alphonse Schoutetens est entré à la colonie avec une somme de 20 francs et qu’après quatre mois de labeur, il repart avec 70 francs pris dans la caisse commune, somme qu’il estime être en droit de prendre après le travail qu’il a effectué dans la colonie. “ Devant cet acte de communisme pur, le grand chef de la colonie s’insurgea, et le digne Chapelier, si connu pour son honnêteté, s’écria à l’estampage, de sa pleine autorité, sans demander l’avis des autres colons, il chassait Schoutetens, allant même le menacer d’un revolver s’il osait remettre les pieds dans la colonie”. L’auteur de l’article se dit prêt à défendre Schoutetens : “ Depuis quand ceux qui se réclament du principe de la communauté de biens se récrient, lorsque l’un d’entre eux s’avise de prendre une somme infime dans la caisse commune, somme qui est loin d’être l’équivalent du travail qu’il a produit ?”

Suite :

05. Chapitre 1 (fin) : Eugène Gaspard Marin et l’anarchisme en Belgique. La dissolution de la communauté.

06. Chapitre 2 : Eugène Gaspard Marin et l’Université Nouvelle.

07. Chapitre 3 : La place des trente années belges d’Eugène Gaspard Marin dans ses engagements ultérieurs.

08. Chapitre 4 : L’originalité du travail anthropologique d’Eugène Gaspard Marin.

09. Conclusion

10. Bibliographie


[1Journal d’une colonie, p. 21, note datée du 10 juin 1906.

[2Ibidem,, p. 21.

[3Ibidem, p. 33.

[4Journal d’une colonie, p. 21, note datée du 10 juin 1906.

[5Ibidem,, p. 21.

[6Ibidem, p. 33.

[7Ibidem, p. 41.

[8Eugène Gaspard Marin dit qu’il est la brebis égarée en question et qu’il est un des paroissiens ; c’est étonnant parce qu’il dit ailleurs avoir été “ de bonne heure écoeuré par les sophismes de l’apologétique romaine et par les procédés éhontés que les prêtres empoient pour exploiter tous les sentiments humains” (Journal d’une colonie, p. 8). Probablement n’assistait-il aux messes que dans un souci d’information ; le prêtre aurait alors peut-être fait allusion à son passé catholique. En outre, il serait pour le moins surprenant qu’un anarchiste, par définition anticlérical, assistât à la messe par conviction religieuse. D’autant plus qu’il n’hésite pas à qualifier les prêtres de “ prêtraille” ou de “ rats d’église”.

[9Ibidem,, p. 46.

[10Voir ci-dessous.

[11J. C. PETITFILS, op. cit., p. 222.

[12Ibidem, p. 224.

[13Voir supra.

[14Voir annexe no. 2.

[15Journal d’une colonie, p. 18.

[16Ibidem, p. 23.

[17Ibidem, p. 39.

[18Voir annexe no. 2 : contrat de location de la maison située 57 rue Verte

[19Journal d’une colonie, p. 40.

[20R. BIANCO, op. cit., Annexes au répertoire, p. 300.

[21Journal d’une colonie, p. 21.

[22R. BIANCO, op. cit., Annexes au répertoire, pp.284-286.

[23Journal d’une colonie, p. 40.

[24Ibidem, p. 32.

[25Ibidem, p. 41.

[26Ibidem, p. 42.

[27Ibidem, p. 45.

[28Voir annexe no. 2.

[29Journal d’une colonie, p. 63.

[30Ibidem, p. 64.

[31Dossier no. 16898 du Bureau des Etrangers de la police. Les papiers mentionnés ici datent de janvier 1906.

[32G. MARIN, “ A propos de la colonie”, in : L’Emancipateur, n¡2, 18 août 1906, p. 3.

[33E. VANDERVELDE, “ Un repaire d’anarchistes. Stockel-Bois”, in : Le Peuple, 22e année, n¡199, 18 juillet 1906, p. 1.

[34T. N., “ Les anarchistes de Stockel”, in : La Chronique, 33e année, no. 194, 20 juillet 1906, p. 1.

[35Sancho, “ Les colons de Stockel”, in : Le Matin, Anvers, 21 juillet 1906, p. 1.

[36Michel GUDULE, “ Propos d’un Bruxellois”, in : Le Petit Bleu, 22 juillet 1906, p. 2.

[37R. N., “ Les communistes libertaires de Stockel”, in : Le Soir, 22 juillet, 1906, p. 2.

[38R. F., “ A Stockel-Bois”, in : L’Affranchi, no. 4, 15 mai 1906, pp. 1-2.

[39R. F., “ Une colonie communiste”, in : L’Affranchi, n¡7, 1er juillet 1906, p. 4.

[40Une colonie communiste. Comment nous vivons et pourquoi nous luttons ?, Bruxelles, 1906.

[41“ Un phalanstère aux portes de Bruxelles. Le communisme en pratique”, in : L’Insurgé, 4e année, no. 22-23, 9

[42X., “ Communistes”, in : Journal de Bruxelles, 80e année, no.220, 8 août 1906, p. 1.

[43G. MARIN, “ A propos de la colonie”, in : L’Emancipateur, op. cit.

[44Jean MATHIEU, “ Les ermites de Stockel”, in : Le Matin, Anvers, 19 janvier 1906, p. 1.

[45“ Les ermites de Stockel”, in : Le Matin, Anvers, 25 janvier 1906, p. 2.

[46Journal d’une colonie, p. 27.

[47Ibidem, p. 30.

[48L’Emancipateur, no.1, 11 août 1906, p. 1.

[49Journal d’une colonie, p. 31.