Introduction

mercredi 24 janvier 2007
par  ps
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L’anarchisme fait l’objet d’un certain nombre de préjugés très tenaces de la part du grand public. Tantôt assimilé à une utopie, tantôt à un péril pour la société, il est le plus souvent tout simplement ignoré. Les historiens eux-mêmes s’y sont assez peu intéressés . Un intérêt personnel pour le sujet, une sympathie naturelle pour certains penseurs proches de cette idéologie et, par-dessus tout, une fâcheuse « manie » de toujours vouloir dépasser les idées reçues nous ont poussé à consacrer notre mémoire de licence à l’histoire du mouvement anarchiste.

Nous avons décidé de centrer notre étude sur le cas belge francophone et de prendre pour cadre temporel la période qui s’étend de 1945 à 1970. Il convient évidemment de justifier ces choix. Au niveau du cadre géographique, celui-ci a été guidé par la volonté de trouver le plus de sources possibles et de pouvoir les exploiter au mieux. Notre restriction au domaine francophone s’explique par le fait qu’il nous est vite apparu que l’activité anarchiste belge se concentrait à l’époque surtout sur la Wallonie et sur Bruxelles. De plus, les sources que nous avons exploitées ainsi que nos outils de recherche nous fournissaient principalement des informations sur cette région. Cela ne nous empêchera pas de faire parfois, quand ce sera nécessaire, quelques incursions hors de ce territoire, principalement dans des pays européens (France, Espagne et Italie surtout), notamment dans le cadre d’un chapitre que nous avons consacré à l’action internationale des anarchistes belges.

Les limites temporelles de cette étude ont pour raison d’être l’absence de travail scientifique se rapportant à cette période. Cette situation s’explique sans doute par le fait que celle-ci est souvent jugée inintéressante. L’idée (fausse) selon laquelle la guerre d’Espagne et la défaite anarchiste qui s’y produisit aurait sonné le glas de ce mouvement est très répandue. Notre choix se justifie également par un désir d’englober et de confronter deux dates essentielles dans l’histoire du mouvement : 1945 et 1968.

Nous avons néanmoins un peu poussé notre étude au-delà des événements de mai afin de pouvoir évaluer l’influence que ceux-ci ont exercée et aussi dans le but de « faire rond », c’est-à-dire de décrire « vingt-cinq ans d’anarchie », comme Marcel DIEU , personnage clé de notre recherche, décrivit jadis « Quarante ans d’anarchie ». Cet intervalle peut paraître assez réduit mais, étant donné le caractère relativement « récent » du mouvement, cela nous a paru suffisant [1]

Dans le cadre défini ci-dessus, nous avons cherché à relever toutes les manifestations de l’activité anarchiste (ou du moins le maximum). Nous entendons par « manifestations » des réalités très diverses : groupes plus ou moins structurés, personnalités plus ou moins emblématiques, actions plus ou moins spectaculaires, publications plus ou moins importantes, prises de position plus ou moins écoutées. Notons que nous mentionnerons aussi bien les manifestations émanant ouvertement du mouvement anarchiste que celles où la « voix » libertaire a pu s’exprimer. Souvent en effet, les anarchistes se sont associés à des combats autres que l’opposition à l’État, en gardant cependant toujours ce principe à l’esprit. L’anarchie constitue un projet tellement vaste et tellement vague qu’elle peut intégrer de nombreux débats. Pendant la période qui nous intéresse, c’est surtout la question de l’anti-militarisme et de l’objection de conscience qui a focalisé les attentions des anarchistes. Notre projet initial était d’ailleurs de réaliser un mémoire sur les anarchistes pacifistes. Partant du constat que ces deux termes paraissaient antinomiques pour de nombreuses personnes, nous voulions montrer qu’ils formaient au contraire une alliance logique. Au fur et à mesure de l’avancement de nos recherches, il nous est apparu qu’il était dommage et réducteur de se limiter à ce seul aspect. Durant cette période, le mouvement anarchiste brassait de très nombreux débats et tendances différentes, qui étaient parfois entremêlés. Nous avons décidé de tenter de dresser un tableau le plus complet possible de cette activité anarchiste multiforme. Il est possible cependant, même si nous avons fait de notre mieux pour que cela n’arrive pas, que ce biais initial se ressente à la lecture de notre mémoire.

D’autres avertissements doivent encore être faits. Avant tout, nous tenons à signaler que si ce mémoire a pour ambition de donner la vision la plus complète du mouvement à cette époque et est le fruit d’un travail relativement important, il ne prétend en aucun cas constituer une étude exhaustive et définitive sur le sujet. Par exemple, pour ce qui est des groupes et acteurs étudiés, nous avons essayé de n’oublier personne mais il existe certainement des personnes, des associations ayant eu une activité éphémère ou très locale dont nous n’avons pas eu vent. De plus, nous sommes tributaire de l’information que nous a fournie nos sources et de nos outils de recherche. Ainsi, pour ce qui concerne la presse anarchiste, nous nous sommes servi comme nous l’expliquerons dans notre méthodologie d’un ouvrage répertoriant les revues francophones, en prenant le parti de lui faire confiance, décision évidemment dictée par le temps et les moyens dont nous disposions pour réaliser notre recherche. Il y a sûrement des revues, des tracts, des communiqués, des prises de position que nous n’avons pas mentionnés. Tout dire est impossible et n’aurait de toute façon eu aucun sens.

Après un chapitre décrivant la méthodologie employée et une mise au point terminologique sur les différentes notions évoquées (anarchisme, libertarisme, individualisme, anarcho-syndicalisme, non-violence,…), nous entreprendrons de dresser ce tableau de la manière la plus complète et la plus objective possible. Le but de notre travail sera de montrer la richesse de cette période pour le sujet. Une activité anarchiste assez importante sera constatée. Cela ne signifie pas nécessairement que cette époque a vu de grandes avancées dans le domaine de l’anarchie. Nous verrons que ces années se sont caractérisées par d’incessantes disputes au sein des groupes, qui ont fait que les historiens ont pu tirer la conclusion que rien d’intéressant ne s’y était passé. Nous pensons au contraire que tous ces débats sont très intéressants. Ils tiendront une grande place dans notre mémoire. Nous tâcherons également de dégager d’autres caractéristiques du mouvement à cette époque, de dégager des constantes. Enfin, nous examinerons l’évolution qui s’est produite au sein du mouvement. Notre objectif final sera de déterminer si, entre les bornes temporelles que nous avons fixées, on peut observer une rupture ou bien une continuité.


[1Marcel DIEU (30/05/1902 – 14/08/1969) dit Hem DAY, libraire, franc-maçon, militant anarchiste depuis la première guerre mondiale, il collabora à de nombreuses revues durant toute l’entre-deux-guerres et finit par créer la sienne pour y diffuser sa propagande anti-communiste, anti-fascisme et pacifiste. En 1933, lui et Léo CAMPION renvoyèrent leur carnet militaire au Ministre de la Défense nationale pour se délier de toutes obligations militaires et signaler ainsi leur refus de participer aux guerres à venir. Ils furent finalement, après quelques mois de prison, exclus de l’armée. Durant la guerre d’Espagne, il partit à Barcelone œuvrer à la propagande révolutionnaire anarchiste, de manière pacifique et non-violente. De retour en Belgique, il se consacra entièrement à la propagande, continua ses publications et fit jusqu’à sa mort de nombreuses conférences. Celles-ci étaient principalement consacrées à l’histoire de l’anarchisme ou à ses personnalités importantes. Il réalisa aussi énormément de recherches sur des sujets divers et devint pour certains, Belges ou étrangers, une référence intellectuelle (Jean-François FUËG, « Hem DAY » in Nouvelle biographie nationale, vol. 5, 1999, pp.199-201)