Les Cahiers socialistes, Revue indépendante de critique sociale

samedi 27 janvier 2007
par  ps
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Cette revue n’est pas d’expression anarchiste mais nous avons néanmoins décidé de l’aborder car, comme son sous-titre l’indique, elle se veut indépendante et tournée vers la critique sociale. De plus, un certain nombre d’anarchistes y collaborèrent, notamment ERNESTAN, personnalité importante du mouvement que nous étudions dans ce mémoire. Cette revue entretenait en outre des relations étroites avec d’autres groupes et organes de presse se réclamant quant à eux clairement de l’anarchie. Dans notre exposé, après avoir présenté brièvement l’historique et les caractéristiques « matérielles » de la revue , nous tâcherons d’en décrire l’idéologie et de montrer en quoi celle-ci est conciliable avec l’anarchisme et ce qui l’en distingue. Nous attirerons également l’attention sur l’évolution de la ligne éditoriale de la revue au cours du temps.

Les Cahiers socialistes ont été créés pendant la seconde guerre mondiale, sous l’impulsion d’un groupe de personnes qui s’étaient rencontrées à l’U.L.B. avant sa fermeture par l’occupant nazi , au sein de la mouvance « de gauche » . Ils furent bientôt rejoints par d’autres, plus âgés, appartenant au courant socialiste depuis de nombreuses années .

Les responsables de la revue ne changèrent jamais durant les neuf années de sa publication. L’éditeur responsable était Raymond RIFFLET , qui figurait également parmi les principaux rédacteurs de la revue , et le secrétariat était pris en charge par R. MERJAY . Le comité de rédaction était à l’origine composé de six personnes - E. TELLIER, G. VANDALE , R. MERJAY, J. MAURICE , Pierre DUMONT , G.G. BRULAND - auxquelles vinrent très vite s’ajouter R. DALLAS et P. OMER . Ce n’est qu’à partir du numéro 18, à la fin de l’année 1947, qu’ERNESTAN, qui avait déjà écrit de nombreux articles, et Raymond RIFFLET s’associèrent au comité de rédaction. On peut constater que tous les auteurs, au moins dans un premier temps, utilisaient un pseudonyme pour se préserver d’éventuelles représailles. Il ne faut pas oublier que la première publication sortit des presses en novembre 1944, alors que la guerre n’était pas encore terminée, la Bataille des Ardennes n’avait même pas encore eu lieu.

La revue se présentait sous forme de cahiers d’un format de page A4 pliée en deux dans une couverture cartonnée . Le nombre de pages n’était pas fixe ; celui-ci variait de trente-six à cinquante-six selon les numéros. Il n’y avait pas réellement de périodicité, même si on perçoit au début la volonté d’en faire un mensuel, objectif qui va très vite s’avérer irréalisable. Dès lors, les parutions s’espaceront pour atteindre le nombre de trois numéros par an à partir de 1950 et ce jusque 1953. Malgré tout, on peut dire que la revue se portait plutôt bien du point de vue des ventes . Les auteurs ne furent jamais rétribués ; dans certaines circonstances exceptionnelles, ils n’hésitaient pas au contraire à apporter leur soutien financier à la revue ou à s’occuper eux-mêmes de la distribution ou de la vente . On constate qu’il y avait une certaine stabilité au niveau du prix de vente de la revue même si toutefois, en 1949, le montant fut adapté « en raison de l’augmentation générale des frais d’impression ». Pour maintenir ses ventes, le Bureau mit sur place un abonnement qui offrait un numéro gratuit par année au contractant. Cela permettait à la revue d’avoir une bonne rentrée d’argent et de prévoir les coûts. A la même date, soit un an après la parution d’un double numéro spécial Congo, qui connut un grand succès, apparut aussi un prix spécial pour la diffusion vers le Congo belge. Il faut également signaler que la revue se vendait aussi en France à partir de 1945.

Le but de la revue était d’amener la réflexion et le débat au sein de la mouvance socialiste. En dignes libre-exaministes, les auteurs refusaient tout dogme, même socialiste. Leur but était de créer le dialogue, d’amener à des réflexions constructives. Tous se regroupaient autour de la même idée, le refus du totalitarisme, qu’il soit de gauche ou de droite. La montée du fascisme et du stalinisme incita donc ses rédacteurs à vouloir susciter un débat sur la question de la démocratie véritable. Pour eux en effet, ni les institutions dites démocratiques, ni les partis dits socialistes ne sont capables de « défendre efficacement les bases matérielles des principes de libertés et de dignités humaines ». L’autoritarisme apparaît inévitablement comme le stade historique succédant au capitalisme libéral, comme cela s’est passé avant-guerre. Selon eux, ce mécanisme risque fortement de se reproduire après la libération, les principes de base de la société n’ayant toujours pas été transformés. Dès lors, le but du groupe, pour contrecarrer cette évolution, est de créer un mouvement, le « mouvement socialiste », dont les principes étaient énoncés dans la charte publiée dans le premier numéro de la revue sous le nom de Manifeste aux hommes de bonne volonté , intitulé qui dénote bien le caractère très « ouvert » de la revue. Celle-ci se voulait l’expression d’un mouvement de pensée basé sur des valeurs communes d’actions (destruction par tous les travailleurs de la domination du capital et prise en main de l’outil de travail) et de morale (responsabilité et dignité dans le travail, épanouissement de l’individu, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, établissement de relations pacifiques , émancipation des minorités,…).

Les anarchistes pouvaient parfaitement adhérer aux idées figurant dans la charte fondatrice de l’organisation. En effet, si la ligne éditoriale de la revue était loin d’être anarchiste, celle-ci prônait malgré tout un socialisme libertaire qui tentait de donner une approche critique du marxisme. Pour ses auteurs, l’essence même du marxisme a été occultée par la doctrine trop rigide des socialistes et des partis. Il est important de laisser plus de liberté aux socialistes, comme aux travailleurs. Cette approche résolument libertaire les amena à adopter, à propos du débat sur la participation à l’État, conflit qui est à la base de la scission de la Première Internationale , un point de vue plutôt nuancé. Pour eux, les communistes, en conservant la notion d’État, perpétuent un système oppresseur tandis qu’en réaction, les anarchistes prônent un individualisme « petit-bourgeois » dont les dérives ne sont à leur avis plus à démontrer. La solution résiderait selon eux dans une alternative : l’autogestion. La revue ne s’affichait certainement pas comme une revue étatiste. En effet, pour ses auteurs, « l’État n’est ni une forme du socialisme ni un moyen de le réaliser ». Malgré tout, ils estimaient que chaque individu avait le droit de faire valoir son idéal socialiste au sein d’un parti . Bref, la revue s’opposait catégoriquement à l’autoritarisme, elle se situait donc dans l’idéologie des socialistes libertaires, sans toutefois tomber dans « l’extrémisme » des anarchistes, qu’elle considérait comme les « champions de la fainéantise universelle et de la dissolution des obligations morales ».

La revue connut de par son esprit critique un succès certain auprès de nombreuses tendances. Ainsi elle devint la lecture des « marxistes, […] anarchistes, […] syndicalistes, […] indépendants "de gauche", […] radicaux, […] "laïcs" militants, […] chrétiens engagés », qui n’hésitèrent pas à participer ensemble à cette revue en dépit de leurs divergences d’opinion sur certains sujets. Cette revue, de par son éclectisme, permit à certains anarchistes de s’exprimer par le biais d’articles très engagés qui, sous couvert d’un socialisme libertaire, développaient très clairement leurs idées anarchistes. De plus, nous retrouvons ici des auteurs qui, loin d’être eux-mêmes des anarchistes et s’en défendant d’ailleurs, collaboreront plus tard dans des publications à tendance libertaire plus « extrémiste » .

La publication s’étendit sur la période de novembre 1944 à novembre 1953, après quoi celle-ci fusionna avec la revue Socialiste en janvier 1954, dirigée par René EWALENKO, qui était le directeur de l’Institut Emile Vandervelde depuis 1953. Son comité de rédaction était au départ relativement indépendant du parti mais, au cours du temps, s’en rapprocha fortement. Cette fusion traduit la volonté affichée du groupe de fortifier le socialisme par l’unification des forces. Pourtant, malgré la volonté du comité de rédaction des Cahiers socialistes de garder leur ton critique et leur liberté d’expression, une fois la fusion consommée, la revue rompit complètement avec toute idéologie libertaire. Plus aucun militant anarchiste n’écrivit dans ses pages. Idéologiquement, la revue s’orienta uniquement vers le socialisme étatique et s’attacha beaucoup plus au marxisme que ne le faisait la revue des Cahiers Socialistes. L’accrochage que connut Omer PIRON avec les autres auteurs lorsqu’il dénonça, dans son article Le marxisme, mythe moderne , le dogmatisme marxiste , clôtura définitivement la période de critique et de liberté que permettait la revue Les Cahiers socialistes.