RECLUS, Élisée. L’Homme et la Terre Conclusion (Vol. 6 Chap. 12) [Début]

mardi 10 avril 2007

Reclus, Elisée L’Homme et la Terre. Première édition, Paris : Librairie universelle, 33, rue de Provence IX°, en date du 25 octobre 1905. T.VI Chapitre XII, p. 501-541.

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Illustr. : F. Kupka

Pris dans un sens absolu, le mot de « progrès » n’a point de signification, puisque le monde est infini et que, dans l’immensité sans borne, on reste toujours également éloigné du commencement et de la fin. Le mouvement de la société devant se décomposer en ceux de ses éléments constitutifs qui sont les individus, quel progrès en soi peut-on déterminer pour chacun de ces êtres dont la courbe totale s’achève en quelques années, de la naissance à la mort ? Quel progrès que celui d’une étincelle jaillissant d’un caillou et s’éteignant aussitôt dans l’air froid !

C’est donc en un sens beaucoup plus restreint qu’il faut comprendre l’idée de « progrès ». La valeur usuelle de ce mot, tel qu’on l’emploie généralement, est celle que nous a donnée l’historien Gibbon en admettant que, depuis le commencement du monde, chaque siècle a augmenté et augmente encore la richesse réelle, le bonheur, la science, et peut-être la vertu de l’espèce humaine ». Cette définition, qui renferme un certain doute au point de vue de l’évolution morale, a été reprise et diversement modifiée, étendue ou rétrécie par les écrivains modernes, et il en reste ce fait constant que le terme de progrès comporterait bien, dans l’opinion commune, l’amélioration générale de l’humanité pendant la période historique. Mais il faudrait se garder d’attribuer à d’autres cycles de la vie terrestre une évolution nécessairement analogue à celle que l’humanité contemporaine a parcourue. Les hypothèses très plausibles qui se rapportent aux temps géologiques de notre planète donnent une grande probabilité à la théorie d’un balancement des âges, correspondant en de vastes proportions au phénomène alternant de nos étés et de nos hivers. Un va-et-vient comprenant des milliers ou des millions d’années ou de siècles amènerait une succession de périodes distinctes et contrastantes, déterminant des évolutions vitales fort différentes les unes des autres. Que deviendrait l’humanité actuelle dans un âge de « grand hiver », alors que, peut-être, une nouvelle période glaciaire aurait recouvert les îles Britanniques et la Scandinavie d’un manteau continu de glace, que nos musées et nos bibliothèques auraient été détruits par les frimas ? Faut-il espérer que les deux pôles ne se refroidiront pas simultanément et que l’homme pourra survivre en s’adaptant peu à peu aux conditions nouvelles et en déplaçant vers les pays chauds les trésors de notre civilisation actuelle ? Mais si le refroidissement est général, est-il admissible q’une diminution sensible de la chaleur solaire, source de toute vie, et l’épuisement graduel de nos réservoirs d’énergie puissent coïncider avec un développement incessant de la culture dans le sens du mieux et avec un véritable progrès. Déjà, dans la période contemporaine, nous pouvons constater que les conséquences normales de la dessiccation tellurique succédant à l’époque glaciaire ont causé des phénomènes incontestables de régression dans les contrées de l’Asie centrale. Les fleuves et les lacs taris, les rangées de dunes envahissantes ont entraîné la disparition des villes, des civilisations et des nations elles-mêmes. Le désert de sable a remplacé les campagnes et les cités. L’homme n’a pu se maintenir contre la nature hostile.

Quelle que soit la notion que l’on se fasse du progrès, un point semble tout d’abord hors de doute. C’est qu’à diverses époques des individus ont surgi qui, par quelque trait, se placent au premier rang parmi les homes de tous temps et de tous pays. Les noms se pressent par vingtaine des personnages, qui par la perspicacité, la puissance de travail, une bonté profonde, la vertu morale, le sens artistique, ou tout autre aspect du caractère ou du talent, constituent, dans leur sphère particulière, des types parfaits, insurpassables. L’histoire de la Grèce surtout nous en montre de grands exemples, mais d’autres groupements humains en ont possédé, que nous avons souvent à deviner sous les mythes et les légendes.Qui pourrait se prétendre meilleur que Çakya-Muni ? plus artiste que Phidias, plus inventif qu’Archimède, plus sage que Marc-Aurèle ? Le progrès durant les trois mille années récentes consisterait, s’il existe, en une diffusion plus large de cette initiative autrefois réservée à quelques-uns et en une meilleure utilisation par la société des cerveaux de génie.

Quelques grands esprits ne se contentent point d’admettre ces restrictions capitales à la notion du progrès, ils nient même qu’il puisse y avoir amélioration réelle dans l’état général de l’humanité. Toute impression de progrès serait d’après eux une pure illusion et n’aurait qu’une valeur toute personnelle. Chez la plupart des hommes ,le fait du changement se confond avec l’idée de progrès ou de régrès suivant qu’il se rapproche ou s’éloigne du degré particulier occupé par l’observateur sur l’échelle des êtres. Les missionnaires qui rencontrent de superbes sauvages, se mouvant librement dans leur nudité, croient les faire « progresser » en leur donnant des robes et des blouses, des souliers et des chapeaux, des catéchismes et des bibles, en leur enseignant à psalmodier en anglais ou en latin. De quels chants de triomphe en l’honneur du progrès n’ont pas été accompagnées les inaugurations de toutes les usines industrielles avec leurs annexes de cabarets et d’hôpitaux ! Certes, l’industrie amena de réels progrès dans son cortège, mais avec quel scrupule il importe de critiquer les détails de cette grande évolution ! Les misérables populations du Lancashire et de la Silésie nous montrent que tout n’a pas été progrès sans mélange dans leur histoire ! Il ne suffit pas de changer d’état et d’entrer dans une classe nouvelle pour qu’on acquière une plus grande somme de bonheur ; il est maintenant des millions d’ouvriers industriels, de couturières et de servantes qui se rappellent avec larmes la chaumière maternelle, les danses en plein air sous l’arbre patrimonial et les veillées le soir auprès de l’âtre. Et de quelle nature est le prétendu progrès pour les gens du Kamerun et du Togo qui ont l’honneur d’être abrités désormais par l’étendard germanique, ou pour les Arabes algériens buvant l’apéritif et s’exprimant élégamment en argot parisien ? Le mot de « civilisation », qu’on emploie d’ordinaire pour indiquer l’état progressif de telle ou telle nation est, comme le terme de « progrès », une de ces expressions vagues dont les divers sens se confondent. Pour la plupart des individus, il caractérise seulement le raffinement des mœurs et surtout les habitudes extérieures de politesse, ce qui n’empêche que des hommes à maintien raide et à manières brusques puissent avoir une morale bien supérieure à celle des gens de cour qui tournent d’élégants madrigaux. D’autres ne voient dans la civilisation que l’ensemble de toutes les améliorations matérielles dues à la science, à l’industrie moderne : chemins de fer, télescopes et microscopes, télégraphes et téléphones, dirigeables et machines volantes et autres inventions leur paraissent des témoignages suffisants du progrès collectif de la société ; ils ne veulent point en savoir davantage et pénétrer dans les profondeurs de l’immense organisme social. Mais ceux qui l’étudient dès ses origines constatent que chaque nation « civilisée » se compose de classes superposées représentant dans ce siècle-ci toute la série des siècles antérieurs avec leurs cultures intellectuelles et morales correspondantes. La société actuelle contient en elle toutes les sociétés antérieures à l’état de survivances et, par l’effet du contact immédiat, les situations extrêmes présentent un écart saisissant.

Evidemment, le mot de « progrès » peut causer les plus fâcheux malentendus suivant l’acception dans lequel il est pris par ceux qui le prononcent. C’est par milliers que les bouddhistes et les interprètes de leur religion pourraient compter les définitions diverses du nirvana ; de même, suivant l’idéal qu’ils donnent à leur vie, les philosophes peuvent considérer comme « marche en avant » les évolutions les plus différentes, voire les plus contradictoires. Il en est pour lesquels le repos est le souverain bien et qui font des vœux, sinon pour la mort, du moins pour la tranquillité parfaite du corps et de l’esprit, pour l’ « ordre », quand bien même il ne serait que la routine. Le progrès, tel que le comprennent ces êtres fatigués, est certes tout autre que pour les hommes préférant une périlleuse liberté à une paisible servitude. Toutefois l’opinion moyenne relative au progrès coïncide bien avec celle de Gibbon et comporte l’amélioration de l’être physique au point de vue de la santé, l’enrichissement matériel et l’accroissement des connaissances, enfin le perfectionnement du caractère, devenu certainement moins cruel, même plus respectueux de l’individu, et peut-être plus noble, plus généreux, plus dévoué. Considéré ainsi, le progrès de l’individu se confond avec celui de la société, unie par une force de solidarité de plus en plus intime.

En cette incertitude, il importe d’étudier chaque fait historique d’assez haut et d’assez loin pour ne pas se perdre dans les détails et trouver le recul nécessaire d’où l’on puisse établir les vrais rapports avec l’ensemble de toutes les civilisations connexes et de tous les peuples intéressés. Ainsi parmi les hommes de haute intelligence qui nient absolument le progrès, même toute idée d’une évolution continue dans le sens du mieux, Ranke, pourtant un historien de haute valeur, ne voit dans l’histoire que des périodes successives ayant chacune son caractère particulier et se manifestant par des tendances diverses qui donnent une vie individuelle, imprévue, « piquante » même, aux différents tableaux de chaque âge et de chaque peuple. D’après cette conception, le monde serait une sorte de pinacothèque. S’il y avait progrès, dit l’écrivain piétiste, les hommes, assurés d’une amélioration de siècle en siècle, ne seraient pas « en dépendance directe de la divinité », qui voit d’un même regard, et comme si elles avaient une valeur exactement égale, toutes les générations qui se suivent dans la série des temps. Cette opinion de Ranke, si en désaccord avec celles qu’on est habitué d’entendre depuis le dix-huitième siècle, justifie une fois de plus la remarque de Guyau, d’après laquelle « l’idée du progrès est en antagonisme avec l’idée religieuse ». Si elle est restée longtemps dormante, à peine éveillée chez les philosophes du monde ancien les plus libres d’esprit, si elle n’a pris vis et pleine conscience d’elle-même qu’avec la Renaissance et les révolutions modernes, la cause en est à l’empire absolu des dieux et des dogmes, qui dura pendant les âges antiques et médiévaux. En effet, toute religion procède de ce principe que l’univers sortit des mains d’un créateur, c’est-à-dire qu’il commença par la perfection suprême. Ainsi que le dit la Bible, Dieu regarda son œuvre et vit qu’elle était « bonne », même « très bonne » Partant de ce premier état, marqué du sceau de la divinité, le mouvement ne peut, sous l’actions des hommes imparfaits, se continuer que dans le sens de la décadence et de la chute : le régrès est fatal. De l’âge d’or, les créatures finissent par tomber dans l’âge de fer ; elles sortent du paradis, où elles vivaient heureuses, pour aller s’abîmer dans les eaux du déluge, d’où elles n’émergent que pour végéter dorénavant.

D’autre part, les institutions fixes des monarchies et des aristocraties, tous les cultes officiels et fermés, fondés et comme maçonnés par les hommes ayant la prétention, même la certitude d’avoir réalisé la perfection, présupposaient que toute révolution, tout changement doit être une chute, un retour vers la barbarie. De leur côté, les aïeux et les pères, « louangeurs du temps jadis », contribuaient avec les dieux et les rois à dénigrer le présent en comparaison du passé et à préjuger dans les idées la fatalité de la régression. Les enfants ont une tendance naturelle à considérer leurs parents comme des êtres supérieurs, et ces parents en avaient fait autant pour leurs pères ; le résultat de tous ces sentiments, se déposant dans les esprits comme des alluvions sur les bords d’un fleuve, eut pour conséquence de faire un véritable dogme de la déchéance irrémédiable des hommes. De nos jours encore, n’est-ce pas une coutume générale de discourir en prose et en vers sur la « corruption du siècle » ?Ainsi, par un manque absolu de logique, presqu’inconscient toutefois, ceux mêmes qui vantent les « progrès irrésistibles de l ‘humanité », parlent volontiers de sa « décadence ». Deux courants contraires se croisent dans leur langage ainsi que dans leurs impressions. C’est que, en effet, les anciennes conceptions se heurtent contre les nouvelles, même chez ceux qui réfléchissent et qui ne parlent pas à la légère. L’affaiblissement des religions est coupé de réveils soudains, mais elles doivent céder quand même sous la poussée des théories qui expliquent la formation des mondes par une évolution lente, une émergence graduelle des choses hors du chaos primitif. Or, quel est ce phénomène, si ce n’est, par définition, le progrès lui-même ? qu’on l’admette implicitement, comme le fit Aristote, ou qu’on le reconnaissent en paroles précises, éloquentes, ainsi que le fit Lucrèce.

L’idée qu’il y a eu progrès pendant la durée des courtes générations humaines et dans l’ensemble de l’évolution des hommes doit en grande partie sa prise sur les esprits à ce fait que les recherches géologiques nous ont révélé dans la succession des phénomènes, sinon un « plan divin », comme on disait autrefois, mais une évolution naturelle affinant de plus en plus la vie en des organismes toujours plus complexes.Ainsi les premières formes vitales dont on voit les débris ou les traces dans les assises de la terre les plus anciennes présentent des traits rudimentaires, uniformes, peu différenciés, constituant comme autant d’ébauches de mieux en mieux réussies des espèces qui se montreront ultérieurement durant la série des âges.Les plantes feuillues viennent après les végétaux sans feuilles ; les animaux vertébrés suivent les invertébrés ; de cycle en cycle, les cerveaux se développent, et l’homme,j dernier venu, à l’exception de ses propres parasites , est le seul de tous les animaux qui ait acquis par la parole la pleine liberté d’exprimer sa pensée et par le feu la puissance de transformer la nature.

En reportant la pensée sur un champ plus étroit, celui dans lequel l’histoire écrite des nations se trouve limitée, le progrès général n’apparaît pas avec la même évidence, et nombre d’esprits chagrins ont pu se dire que l’humanité ne progresse point, mais se déplace seulement, gagnant d’un côté, perdant de l’autre, s’élevant par certains peuples, se gangrenant par d’autres. A l’époque même où les sociologues les plus optimistes préparaient la Révolution française au nom des progrès indéfinis de l’homme, d’autres écrivains, impressionnés par les récits des explorateurs qu’avait séduits la vie simple des peuplades lointaines, parlaient de retourner au genre d’existence de ces primitifs. « Revenir à la nature », tel fut le cri de Jean-Jacques, et, chose bizarre, cet appel, pourtant si contraire à celui des « Droits de l’Homme et du Républicain », se retrouve dans le langage et les idées du temps. Les révolutionnaires veulent à la fois retourner vers les siècles de Rome et de Sparte, ainsi que vers les âges heureux et purs des tribus préhistoriques.

De nos jours, un mouvement analogue de « retour à la nature » se fait sentir et même d’une manière plus sérieuse qu’au temps de Rousseau, car la société présente, élargie jusqu’à embrasser l’entière humanité, tend à s’assimiler d’une manière plus intime les éléments ethniques hétérogènes dont les civilisés progressifs étaient restés longtemps séparés. D’autre part, les recherches anthropologiques, les études relatives à la psychologie de nos frères primitifs ont été poussées beaucoup plus avant, et des voyageurs de premier ordre sont venus apporter dans le débat le poids décisif de leur témoignage.

[…]

Telle peuplade est en pleine évolution progressive, telle autre en incontestable déchéance ; l’une en est à sa période de devenir, l’autre sur la route du déclin et de la mort. Chacun des exemples que les divers auteurs présentent dans la grande enquête du progrès devrait donc être accompagné de l’histoire spéciale du groupe humain dont il est question, car deux situations presqu’identiques en apparence peuvent avoir cependant une signification absolument opposée, si l’une se rapporte à l’enfance d’un organisme et si l’autre appartient à sa vieillesse.

Un premier fait ressort avec évidence des études d’ethnographie comparée. La différence essentielle entre la civilisation d’une peuplade primitive, encore peu influencée par ses voisines, et la civilisation des immenses sociétés politiques modernes, aux ambitions démesurées, consiste dans le caractère simple de l’une, et dans le caractère complexe de l’autre. Le première, peu développée, a du moins l’avantage d’être cohérente et conforme à son idéal : la deuxième, immense par le cycle embrassé, infiniment supérieure à la culture primitive par les forces mises en mouvement, est complexe et diverse, obérée de survivances, forcément incohérente et contradictoire, sans unité, poursuivant à la fois des objectifs opposés. Dans les sociétés de la préhistoire et du monde encore réputé sauvage, l’équilibre peut s’établir facilement parce que l’idéal en est simple et par suite telles peuplades, telles races primitives, très peu développées par les connaissances scientifiques, n’ayant que des arts rudimentaires et menant une vie sans grande variété, ont pu néanmoins atteindre un stade de justice mutuelle, de bien-être équitable et de bonheur dépassant de beaucoup les caractères correspondants de nos sociétés modernes, si infiniment complexes, entraînées par les découvertes et les progrès partiels dans un élan continuel de rénovation, mêlé diversement à tous les éléments du passé. Aussi, quand nous comparons notre société mondiale, si puissante, aux petits groupes imperceptibles des primitifs qui ont réussi à se maintenir en dehors des « civilisateurs » - trop souvent destructeurs – nous pouvons être portés à croire que ces primitifs nous étaient supérieurs et que nous avons rétrogradé sur le chemin des âges. C’est que nos qualités acquises ne sont pas de même ordre que les qualités anciennes ; la comparaison, par conséquent, ne peut se faire d’une manière équitable. Le bagage primitif s’est grandement accru. Du moins est-il fort agréable de reporter ses yeux sur quelques dizaines ou centaines d’individus qui s’étaient harmoniquement développés dans le cercle de leur étroit cosmos et qui avaient eu la chance de réaliser en petit ce que nous essayons maintenant d’accomplir dans l’ensemble de notre univers humain. En ces sociétés dont tous les membres se connaissaient comme faisant partie de la même famille, le but qu’il s’agissait d’atteindre était sous la main, pour ainsi dire. Il en est autrement pour notre société moderne : elle embrasse un monde, mais ne l’étreint pas encore. En prenant l’humanité dans son ensemble, même en remontant jusqu’aux origines des êtres vivants, on peut envisager tous les groupements sociaux comme s’étant constitués normalement en petites colonies distinctes, depuis les salpes flottant en rubans sur la mer jusqu’aux essaims d’abeilles qui s’agglomèrent en une même ruche, et aux peuples qui cherchent à se délimiter avec précision dans un cercle de frontières. Les premières associations sont d’abord microcosmiques, puis elles se font de plus en plus étendues et leur complexité ne cesse de s’accroître avec le temps, en proportion de l’idéal qui s’élève et devient plus difficile à conquérir. Le propre de chacune de ces sociétés minuscules est de constituer un organisme indépendant se suffisant à lui-même ; cependant aucune n’est complètement fermée, à l’exception de celles qui sont cantonnées en des îles, des péninsules ou des cirques de montagne dont la route est perdue. Des rencontres, des relations directes et indirectes se produisent d’un groupe d’hommes à un autre, et c’est ainsi que, suivant les changements internes et les événements du dehors, chaque essaim a pu interrompre son évolution spéciale, individuelle, en s’associant de gré ou de force à un autre corps politique, puis en s’intégrant avec lui en une organisation supérieure ayant une nouvelle carrière de vie et de progrès à parcourir. C’est un avatar analogue à celui par lequel une graine se transforme en arbre, un œuf en animal : un état de structure homogène se modifie en un état de structure hétérogène. Mais les destins sont divers. Parmi ces petites sociétés isolées, un grand nombre périssent d’épuisement sénile par quelque sanglant conflit avant d’avoir pu réaliser l’objectif plus ou moins élevé vers lequel tendait leur fonctionnement normal. D’autres microcosmes, mieux protégés par les circonstances du milieu dans leur développement harmonique, ont pu heureusement atteindre à la réalisation de leur idéal, vivre conformément aux règles de la sagesse, telles que les comprenaient leurs anciens. C’est ainsi que nombre de peuplades, simples dans leur organisation sociale, naïves dans leur conception générale de l’univers, pures de mélanges avec d’autres éléments ethniques, sont arrivées à constituer de petites cellules bien achevées dans leur contour, bien distribuées dans leurs organes, conscientes de leur solidarité entre tous les membres de la tribu, et jouissant par chaque individu d’une liberté personnelle absolument respectée, d’une justice inviolée, d’une vie calme et tranquille, rapprochée de l’état qu’on pourrait appeler le « bonheur », si ce mot devait impliquer seulement la satisfaction des instincts, des appétits, des sentiments d’affection.

Dans l’histoire de l’humanité plusieurs types sociaux ont atteint successivement leur floraison définitive, de même que dans les mondes, d’origine plus ancienne, de la flore et de la faune, nombre de genres et d’espèces ont accompli leur idéal de force, de rythme ou de beauté, sans qu’on puisse même imaginer rien de supérieur : la rose, devancière de tant de formes postérieures, n’en reste pas moins parfaite, insurpassable. Et, parmi les animaux, peut-on imaginer des organismes plus achevés, chacun dans son genre, que des crinoïdes, des scarabées, des hirondelles, des antilopes, que des abeilles et des fourmis ? L’homme, encore imparfait à ses propres yeux, n’a-t-il pas autour de lui d’innombrables êtres vivants qu’il peut admirer sans réserve s’il a les yeux et l’intellect ouverts ? Et même s’il fait un choix dans l’infinité des types qui l’entourent, n’est-ce pas en réalité par l’impuissance dans laquelle il se trouve de tout embrasser ? Car chaque forme, résumant en elle toutes les lois de l’univers qui concourent à la déterminer, en est une conséquence également merveilleuse.

C’est donc seulement par la plus grande complexité des éléments qui entrent dans sa formation que la société moderne peut revendiquer une supériorité particulière sur les sociétés qui l’ont précédée ; elle a plus d’ampleur, s’est constituée en un organisme plus hétérogène par l’assimilation successive des organismes juxtaposés. Mais d’autre part, cette vaste société, tend à se simplifier ; elle cherche à réaliser l’unité humaine en devenant graduellement la dépositaire de toutes les acquisitions du travail et de la pensée dans tous les pays et dans tous les âges. Tandis que les diverses peuplades vivant à part représentent la diversité, la nation qui vise à la prééminence, et même à l’absorption des autres groupes ethniques, tend à constituer la grande unité ; de fait, elle cherche à résoudre à son profit toutes les antinomies, à faire la vérité une de toutes les petites vérités éparses ; mais combien le chemin qui mène à ce but est difficile, semé d’obstacles, et surtout sillonné de sentiers perfides qui semblent d’abord parallèles à la voie majeure et où l’on s’engage sans crainte ! L’histoire nous a montré comment chaque nation, si bien douée, si joyeuse de force et de santé qu’elle fût dans son bel âge, finissait par s’attarder, après un certain laps de décades ou de siècles, puis se décomposait en bandes qui par les brousses riveraines allaient se perdre de droite et de gauche ; parfois même elle essayait de retourner vers les origines : les diversités de langues, de partis, d’intérêts locaux l’emportaient sur le sentiment de l’unité humaine qui avait soutenu pour un temps la nation progressive.

De nos jours, les divers groupes ethniques civilisés sont déjà tellement pénétrés de cette idée de l’unité humaine qu’ils sont, pour ainsi dire, immunisés contre la décadence et contre la mort. A moins de grandes révolutions cosmiques dont l’ombre ne s’est pas encore projetée devant nous, les nations modernes échapperont désormais à ces phénomènes de ruine, définitive en apparence, qui se sont produits chez tant de peuples anciens. Certes, les « transgressions » politiques, analogues aux transgressions marines sur les rivages, auront lieu sur les frontières des Etats, et ces frontières elles-mêmes disparaîtront en maints endroits, en attendant le jour où elles cesseront partout d’exister ; divers noms géographiques pourront être effacés des cartes, mais cela n’empêchera point que les peuples embrassés dans le domaine de la civilisation moderne, part très considérable des terres émergées, continueront de participer aux progrès matériels, intellectuels et moraux les uns des autres. Ils sont ans la période de l’entr’aide et, même quand ils s’entre-heurtent en chocs sanglants, ils ne cessent de travailler partiellement à l’œuvre commune.Lors de la dernière grande guerre européenne entre la France et l’Allemagne, des centaines de miliiers d’hommes périrent, des récoltes furent ravagées et des richesses détruites ; on s’exécra et se maudit de part et d’autre, mais cela n’empêcha point que le travail de la pensée se continuât des deux côtés, au profit de tous les hommes y compris les adversaires mutuels. On se disputa patriotiquement pour savoir où le sérum de la diphtérie avait été efficacement découvert et appliqué pour la première fois, à l’est ou à l’ouest des Vosges, mais, en France comme en Allemagne, le médicament accrut la puissance de l’homme solidaire sur la nature indifférente.C’est ainsi que mille autres inventions nouvelles sont devenues le patrimoine commun des deux nations voisines, ennemies rivales, il est vrai, mais, au fond très intimement amies, puisqu’elles travaillent avec acharnement à l’œuvre générale qui doit profiter à tous les hommes. Et là-bas, du côté de l’Extrême Orient, la guerre sourde ou déchaînée entre Japonais et Russes ne peut arrêter les progrès étonnants qui s’accomplissent en ces régions du monde dans le sens de la répartition de la culture et de l’idéal humains. Déjà une période historique a mérité le nom « d’humanisme », parce qu’elle unissait tous les hommes affinés par l’étude du passé grec et latin dans la jouissance commune des hautes pensées exprimées par de belles langues ; combien plus notre époque aurait-elle droit à une appellation analogue puisqu’elle associe en un groupe solidaire non seulement une confraternité d’érudits mais des nations entières, issues des races les plus diverses et peuplant les extrémités du monde !

Et pourtant, de nos jours, « l’humanitairerie » est au rabais ; tous nos grands écrivains, tous les hommes d’Etat font de l’esprit aux dépens de cette pauvre sentimentalité. C’est que la seconde moitié du dix-neuvième siècle a été fertile en enseignements relatifs aux formes que prend parfois le progrès. Les révolutionnaires de 1848 lancèrent avec un éclat particulier le mot d’humanité, mais ces braves gens, dans leur ignorance profonde, n’avaient aucune idée des difficultés que devait rencontrer leur propagande, aussi fut-il facile, après la défaite, de les tourner en ridicule. Puis vint la guerre franco-allemande qui mit le comble à la gloire de la politique bismarckienne, venant à floraison dans la sentimentale Allemagne. C’est à qui copierait, du reste, avec une égale incapacité, les agissements du Chancelier de Fer dont l’ombre règne encore sur nous. A la délivrance de la Grèce et des Deux Siciles, aux acclamations qui saluèrent un Byron, un Kossuth, un Garibaldi, un Herzen, a succédé la conduite la plus prudente devant les massacres d’Arménie, les tueries de l’Afrique australe et les progroms de Russie. Dans tous les pays d’Occident sévit un ardent nationalisme, et, d’une manière générale, les frontières se sont surhaussées depuis cinquante ans. Nous avons également vu, en Grande Bretagne, l’idée républicaine qui réunissait beaucoup d’adhérents avant 1870, s’effacer peu à peu de la politique courante, et il en est de même en tous pays civilisés pour les « utopies » les plus généreuses. On pourrait donc se laisser décourager en assimilant ces évolutions indéniables à des régrès définitifs si l’on perdait de vue la recherche des causes ; quand on a compris le fonctionnement de ces retours en arrière, on ne peut conserver le moindre doute que retentisse à nouveau le cri d’humanité lorsque les « humiliés et offensés » qui n’ont cessé de le prononcer entre eux se seront assimilé la parfaite connaissance scientifique ; ayant acquis une plus complète maîtrise dans leur entente internationale, ils se sentiront assez forts pour interdire à jamais toute menace de guerre.

Si graves, si pleines de conséquences que puissent être dans leurs détails les dissensions entre les gouvernements rivaux, ces disputes, même suivies de guerre, ne peuvent avoir des suites analogues à celles des luttes d’autrefois qui firent disparaître les Hittites, les Elamites, les Sumériens et Accadiens, les Assyriens, les Perses, et, avant eux, tant de civilisations dont les noms même nous sont inconnus. En réalité, toutes les nations, y compris celles qui se disent ennemies, ne constituent, en dépit de leurs chefs et malgré les survivances de haines, qu’une seule nation dont tous les progrès locaux réagissent sur l’ensemble et constituent un progrès général. Ceux que le « philosophe inconnu » du dix-huitième siècle appelait les « hommes de désir », c’est-à-dire ceux qui veulent le bien et qui travaillent à le réaliser, sont assez nombreux déjà, assez actifs et assez harmonieusement groupés en une nation morale pour que leur œuvre de progrès l’emporte sur les éléments de régrès et de dissociation que produisent les haines survivantes.

C’est à cette nation nouvelle, composée d’individus libres, indépendants les uns des autres, mais d’autant plus aimants et solidaires, c’est à cette humanité en formation qu’il faut s’adresser pour la propagande de toutes les réformes que l’on croit désirables, de toutes les idées qui paraissent justes et rénovatrices. La grande patrie s’est élargie aux antipodes, et c’est parce qu’elle a déjà conscience d’elle-même qu’elle éprouve le besoin de se donner une langue commune : il ne suffit pas que les nouveaux concitoyens se devinent d’un bout du monde à l’autre, il faut qu’ils se comprennent pleinement. On peut en conclure en toute certitude que le langage désiré verra le jour : tout idéal fortement voulu se réalise. Cette union spontanée des hommes de bonne volonté par-dessus les frontières ôte toute valeur rectrice aux « lois », faussement ainsi nommées, que l’on a déduites de l’évolution antérieure de l’histoire et qui, d’ailleurs, méritent d’être classées dans la mémoire des hommes comme ayant leur valeur relative. Ainsi doit-on se souvenir de la théorie d’après laquelle la civilisation aurait cheminé autour de la Terre dans le sens de l’Orient à l’Occident, à l’instar du soleil, et déterminé son foyer de mille ans en mille ans sur le pourtour de la planète. Des historiens, frappés de l’élégante parabole décrite par la marche de la civilisation entre la Babylone antique et nos Babylones modernes, formulèrent cette loi de la précession de la culture. Toutefois, dès avant l’époque de l’efflorescence hellénique, les Egyptiens, embrassant dans leur esprit l’immensité du monde nilotique, réel univers par son étendue et son isolement, donnaient une autre direction à la propagation de la pensée humaine : ils croyaient qu’elle leur était venue du Sud au Nord, apportée par les flots du Nil, comme l’étaient aussi les alluvions fécondes. Ils se trompaient probablement et, du moins à une époque historique connue, la civilisation se propagea dans le sens contraire, de Memphis vers Thèbes aux « Cent Portes ». En d’autres contrées, c’est bien le long des fleuves, et de l’amont à l’aval, que le mouvement de culture fit naître successivement les cités populeuses, centres du labeur humain. C’est ainsi que, dans l’Inde, la trajectoire se fit du nord-ouest au sud-est, sur les bords de la Ganga et de la Djhamna, et que, dans les immenses plaines chinoises, la « ligne de vie » se dirigea nettement de l’est à l’ouest dans les vallées Hoang-ho et du Yang-tse kiang. Ces exemples suffisent pour montrer que la prétendue loi du progrès, déterminant le transfert successif du foyer mondial par excellence dans le sens de l’Orient à l’Occident, n’a qu’une valeur temporaire, locale, et que d’autres mouvements sériels ont prévalu en diverses contrées suivant la pente du sol et les forces d’attraction que suscitent les conditions du milieu. Néanmoins il est bon de se remémorer la thèse classique, non seulement à cause des faits qui en expliquent la naissance, mais aussi parce qu’elle est encore revendiquée par une ambitieuse nation du « Grand Ouest », qui clame hautement ses droits à la prééminence. Mais n’est-il pas devenu évident, pour les membres de la grande famille humaine, que le centre est déjà partout, en vertu de mille découvertes et applications qui se font chaque jour, ici ou là, et se propagent aussitôt de ville en ville sur la rondeur de la Terre ? Les tracés imaginaires que les histoires d’autrefois dessinaient sur le pourtour du globe sont noyés, pour ainsi dire, sous le flot d’inondation qui recouvre maintenant toutes les contrées : c’est vraiment ce déluge de savoir dont parlait l’Evangile, à un autre point de vue, comme devant s’étendre également sur toutes les parties du monde. L’élément espace a perdu de son importance, car l’homme peut s’instruire et s’instruit en effet de tous les phénomènes du sol, du climat, de l’histoire, de la société qui distinguent les différents pays. Or, se comprendre, c’est déjà s’associer, se confondre en une certaine mesure. Certainement, le contraste existe toujours entre terre et terre, nation et nation, mais il s’atténue et tend graduellement à se neutraliser dans la compréhension des gens avertis. Le foyer de la civilisation, c’est tout endroit où l’on pense, où l’on agit ; c’est le laboratoire du Japon, de l’Allemagne, de l’Amérique, où l’on découvre les propriétés de tel métal ou de tel corps chimique, le chantier où l’on construit tel propulseur de navire ou d’aéronef, l’observatoire où l’on constate tel phénomène inconnu dans le mouvement des astres.

La théorie, jadis fameuse, de Vico sur les corsi et les ricorsi, le flux et le reflux des évolutions historiques, se trouve aussi écartée de la discussion comme l’hypothèse du déplacement successif des centres de culture. Sans doute, une société fermée, se comportant comme un individu distinct, doit avoir une tendance naturelle à se développer suivant des oscillations rythmiques, aux périodes d’activité succédant aux heures de repos, et, quand le travail recommence, l’emploi des mêmes éléments en des conditions analogues doit amener un fonctionnement presqu’identique. Le va-et-vient de la démocratie au régime des tyrans et des tyrans au gouvernement populaire a pu se faire ainsi avec un balancement semblable à celui de l’horloge. Mais dès que la science de l’histoire s’est agrandie et que les éléments ethniques se trouvent diversement augmentés, le trouble doit nécessairement se produire dans l’alternance rythmée des événements : le flux et le reflux prennent une telle ampleur et s’entremêlent d’une manière si variée qu’on ne peut les reconnaître avec certitude ; et c’est, pour une bonne part, afin de les retrouver dans une belle ordonnance que l’on a remplacé la figure plane où se meut le balancier de Vico par une courbe sans limite aux spires ascendantes. C’est bien là une image poétique telle que Goethe aimait à les dessiner ; toutefois elle ne répond à la réalité que très lointainement.Il est vrai, l’enchevêtrement infini des faits historiques se présente à ceux qui l’étudient de haut comme se déployant en grandes masses ; à l’intérieur se produit incessamment un mouvement d’action et de réaction, et la résultante des forces diverses en conflit ne peut jamais entraîner l’humanité suivant une ligne droite. L’ensemble du prodigieux foisonnement n’est certes point dépourvu de déroulements harmoniques, d’admirables oscillations dans les mille détails de ses tableaux, mais les formes géométriques, si élégantes soient-elles, sont insuffisantes pour donner une idée de ses ondulations sans fin.

Cette extension même du champ d’études, croissant avec les révolutions et les siècles, constitue un des principaux éléments du progrès : l’humanité consciente c’est constamment accrue en proportion même de l’assimilation géographique des terres lointaines au monde déjà scruté scientifiquement. Et, tandis que l’explorateur conquiert l’espace et permet ainsi aux hommes de bon vouloir d’associer leurs efforts d’un bout du monde à l’autre, l’historien, tourné vers le passé, conquiert le temps. Le genre humain qui se fait Un sous toutes les latitudes et tous les méridiens, tente également de se réaliser sous une forme qui embrasse tous les âges. C’est là une conquête non moins importante que la première. Toutes les civilisations antérieures, même celles de la préhistoire, entr’ouvrent devant nous le trésor de leurs secrets et s’incorporent graduellement, en un certain sens, dans la vie des sociétés actuelles. Par la succession des temps, que l’on peut tenter d’étudier maintenant comme un tableau synoptique se déployant suivant un ordre où nous essayons de retrouver la logique des événements, nous cessons de vivre uniquement dans le moment qui s’enfuit, et nous embrassons dans le passé toute la série des âges retracés parles annalistes et découverts par les archéologues. De cette manière, nous arrivons à nous dégager de la ligne stricte de développement indiquée par l’ambiance de notre lieu de séjour et par la descendance spéciale de notre race. Devant nous se dessine l’infini réseau des voies, parallèles, divergentes, entrecroisées, qu’ont suivies les autres fractions de l’humanité. Et partout, dans ces temps qui se déroulent vers un horizon indéfini, se présentent des exemples qui sollicitent notre génie d’imitation ; partout nous voyons surgir des frères envers lesquels nous sentons naître un esprit de solidarité. A mesure que la perspective des siècles se prolonge vers le passé, un plus grand nombre de modèles à comprendre se pressent autour de nous et, parmi eux, il en est beaucoup qui peuvent réveiller en nous l’ambition de leur ressembler par telle ou telle partie de leur idéal. En se déplaçant, en se modifiant de la façon la plus diverse suivant les peuples, l’humanité avait perdu une part notable des acquisitions déjà faites antérieurement, et, maintenant, nous pouvons nous demander s’il n’est pas possible de récupérer tout le bagage abandonné aux étapes de notre longue odyssée à travers les siècles. Maîtres désormais de l’espace et du temps, les hommes voient donc s’ouvrir devant eux un champ indéfini d’acquisitions et de progrès, mais, embarrassés encore par les conditions illogiques et contradictoires de leur milieu, ils ne sont point en mesure de procéder avec science à l’œuvre harmonique de l’amélioration pour tous. Cela se comprend : toute initiative provenant d’individus et de minorités peu considérables, ces isolés ou ces faibles groupes courent au plus pressé, s’attaquent directement au mal en face duquel ils se trouvent et, si les Efforts ont l’avantage de se produire ainsi sur presque tous les points à la fois, ils sont par cela même dépourvus de toute stratégie. Mais théoriquement, quand on se place par la pensée en dehors du chaos des intérêts en lutte, il est facile de voir aussitôt que la vraie, la majeure conquête, celle de laquelle toutes les autres sont une dérivation logique, est l’obtention du pain pour tous les hommes, pour tous ceux qui se disent « frères », bien que l’étant si peu. Quand tous aurons de quoi manger, tous se sentiront égaux. Or, c’est là, précisément, l’idéal qu’avait déjà su se réaliser mainte petite peuplade éloignée de nos grandes routes de civilisation, et c’est l’idéal de solidarité que nous avons à résoudre au plus tôt si toutes nos espérances de progrès ne sont pas la plus cruelle des ironies. Déjà Montaigne relate ce que pensaient à cet égard les naturels du Brésil qui furent amenée à Rouen en 1557, « du temps que le feu roy Charles neufviesme y estoit ». Un des faits étranges qui les frappèrent le plus était qu’il y eût « parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leur moitiez (compatriotes) estoient mendiants à leurs portes, descharnez de faim et de pauvreté ; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses pouvoient souffrir une telle iniustice qu’il ne prinssent les aultres à la gorge, ou meissent le feu à leurs maisons ». De son côté, Montaigne plaint fort ces sauvages du Brésil « de s’estre laissez piper au desir de la nouvelleté, et avoir quitté la doulceur de leur ciel pour venir veoir le nostre » ! « De ce commerce naistra leur ruine » . Et en effet, ces Topinambous du littoral américain n’ont point laissé de descendants : toutes les tribus ont été exterminées et s’il reste encore un peu du sang des indigènes, c’est à l’état de mélange avec celui des prolétaires méprisés.

La conquête du Pain, telle que le vrai progrès l’exige, doit être réellement une conquête . Il ne s’agit pas simplement de manger, mais de manger le pain dû à son droit d’homme et non à la charité de quelque grand seigneur ou d’un riche couvent. C’est par centaines de mille, peut-être par millions que l’on peut compter le nombre des malheureux qui quémandent en effet à la portée des casernes, des églises : grâce à des bons de pain et de soupe distribués par des gens charitables, ils végètent ; mais il n’est pas probable que l’appoint fourni par tous ces nécessiteux ait eu la moindre importance dans l’histoire de la civilisation : le fait même d’avoir été nourris sans qu’ils y affirmassent leur droit, et peut-être aussi sous obligation de témoigner leur gratitude, prouve qu’ils se tenaient pour de simples déchets sociaux. Les hommes libres se regardent en face, et la première condition de cette franche égalité c’est que les individus soient absolument indépendants, chacun envers chacun, et gagnent leur pain par la mutualité des services. Il est arrivé que des populations entières ont été réduites à l’anéantissement moral par la gratuité de l’existence matérielle. N’est-ce pas lorsque les citoyens romains eurent en suffisance et sans travail la nourriture et les plaisirs assurés par les maîtres de l’Etat qu’ils cessèrent de défendre l’Empire ? Nombre de classes, entre autres celle des « bons pauvres », se trouvent complètement inutilisées, au point de vue du progrès, par le système des aumônes, et certaines villes sont tombées dans une irrémédiable décadence parce qu’une multitude fainéante, n’ayant point à travailler pour elle-même, se refuse également à travailler pour autrui. Telle est la vraie raison pour laquelle tant de cités et des nations même sont « mortes ». La charité apporte avec elle la malédiction de ceux qu’elle nourrit. Qu’on en juge par les fêtes aristocratiques où de petits héritiers de vastes fortunes, drapés de vêtements luxueux, s’exerçant à de nobles gestes, à de gracieux sourires, et sous les yeux caressants de leurs mères et de leurs gouvernantes, distribuent noblement des cadeaux de Noël à des pauvres de la rue, dûment lavés et endimanchés pour la circonstance. Est-il un spectacle plus triste que celui de ces jeunes malheureux, stupéfiés par la gloire de l’or dans toute sa munificence ?

Arrière donc cette laide charité chrétienne ! C’est aux conquérants du pain, c’est-à-dire aux hommes de labeur, associés, libres, égaux, dégagés du patronage, que se trouve remise la cause du progrès.C’est à eux qu’il reviendra d’introduire enfin la méthode scientifique dans l’application aux intérêts sociaux de toutes les découvertes particulières, et de réaliser le dire de Condorcet, que « la nature n’a mis aucun terme à nos espérances ». Car, ainsi que l’a dit un autre historien sociologue, « plus on demande à la nature humaine, plus elle donne ; ses facultés s’exaltent à l’œuvre, et l’on n’aperçoit plus de limites à sa puissance » . Dès que l’homme est fermement assuré des principes d’après lesquels il dirige ses actes, la vie lui devient facile : connaissant pleinement son dû, il reconnaît par cela même celui de son prochain et, du coup, il écarte les fonctions usurpées par le législateur, le gendarme et le bourreau ; grâce à sa propre morale, il supprime le droit (Emile Acollas).

Suite et fin


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