RECLUS, Élisée. "La Nouvelle Orléans"

La Nouvelle-Orléans et les ouragans aux Etats-Unis : Un regard du 19° siècle

lundi 3 décembre 2007

Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1892. T. XVI p. 357-358.

Les fines argiles de la région du delta, moins ébouleuses que les sables plus grossiers des rives d’amont, servent à la construction de levées latérales qui résistent bien à la pression des eaux d’inondation, aussi longtemps que leur crête n’est pas dépassée par le flot et que des remous produits par quelque changement de courant n’en affouillent pas la base. La culture des alluvions basses eût été impossible si l’on n’avait d’abord ainsi protégé les champs en 1717 déjà on construisit de premiers remparts d’argile autour de la Nouvelle-Orléans. Ces digues ou levées, hautes de 3 à 5 mètres en moyenne, mais plus saillantes et doublées par des contre-digues aux tournants dangereux, bordent le fleuve à droite et à gauche sur une longueur totale de plusieurs milliers de kilomètres. Le long de la rive droite, la plus basse, elles forment un rempart presque continu de Cape Girardeau jusqu’en aval de New Orleans. Sur la rive gauche, que dominent çà et là les falaises, la ligne continue des levées ne commence guère qu’à la frontière méridionale du Tennessee. Mais ces digues, construites naguère par les différents États, sans plan d’ensemble, sont elles-mêmes des causes de désastre, car elles rejettent vers l’aval les eaux qui se perdraient en amont dans les marécages riverains, et la masse liquide accrue finit toujours, dans les années de grandes pluies, par trouver un point faible d’où un déluge se précipite dans les campagnes. Une statistique énumère quarante-cinq crevasses qui firent brêche dans les levées du Mississippi en aval du Saint Francis pendant l’inondation de 1858. L’histoire des « crevasses » est celle des fléaux de la Louisiane : que de fois une partie du Mississippi, détruisant ses digues, se fraya une nouvelle embouchure en noyant les cultures ! Ainsi la crevasse du Bonnet Carré, qui s’ouvrit en 1850, puis se rouvrit en 1859, laissant passer un fleuve d’environ 3000 mètres cubes par seconde, plus que le Rhône dans les eaux moyennes. Des embarcations, entraînées par le courant furieux, allèrent se briser dans la cyprière : on ne sauva qu’à grand peine un bateau à vapeur du naufrage. La nouvelle rivière coula plus d’un mois en 1850, et le Pontchartrain, de golfe marin qu’il était, se changea temporairement en lac d’eau douce ; les huîtrières de Biloxi et de la Passe Christiane furent détruites par les eaux fluviales. L’inondation de 1874 ouvrir quinze crevasses, et dans la Louisiane plus d’un million d’hectares, plantés en cotonniers, cannes à sucre et maïs, disparurent sous l’eau. En amont de la Louisiane, la plaine s’est parfois trouvée inondée de falaise à falaise : en 1890, toute la vallée du Yazoo devint un lac temporaire ; la crue s’étendait sur un espacede 175 000 kilomètres carrés, le tiers de la France. Les buttes élevées par les Indiens étaient les seuls lieux de refuge pour les agriculteurs et le bétail.

La Nouvelle-Orléans, ancienne métropole de la Louisiane française, devenue aujourd’hui la New Orleans des Anglo-Américains, développe sa façade sur une très grande longueur. Le double croissant des maisons, convexe en amont, concave en aval, qui borde la rive gauche du Mississippi, se compose de plusieurs villes ou quartiers, graduellement soudés les uns aux autres sur un espace de 20 kilomètres. Et pourtant le sol semblait bien peu favorable pour recevoir de pareils amas de constructions. Quoique la Nouvelle-Orléans soit située à 162 kilomètres de l’embouchure, les terrains ne s’y élèvent qu’à 3 mètres en hauteur moyenne, et dans les faubourgs les plus éloignés du fleuve la terre basse et spongieuse dépasse à peine le niveau marin. Avant 1727, alors qu’une digue ne la protégeait pas encore, la ville était périodiquement inondée et présentait l’aspect d’un cloaque ; l’isthme qui sépare les eaux du fleuve et celles du lac Pontchartrain disparaissait presque pendant les crues et se réduisait à une petite langue de terre où l’on avait relégué les lépreux.

Grâce aux endiguements commencés il y a plus d’un siècle et demi, la Nouvelle-Orléans a cessé d’être amphibie. Une magnifique levée, ayant jusqu’à 100 mètres de large, la protège « en abord » du fleuve, sur une longueur de 20 kilomètres, et de puissantes machines à vapeur travaillent incessamment à pomper les eaux de pluie ou d’infiltration pour les rejeter dans le lac Pontchartrain par un canal d’égout. Les plupart des maisons, en bois ou en briques, sont de construction très légère : les édifices publics, auxquels leur hauteur et leur revêtement de pierres donnent un poids considérable, reposent tous sur des pilotis enfoncés de 20 ou 25 mètres dans le sol, au-dessous du niveau de la mer. Les vases que le fleuve délaisse sur la partie convexe du croissant inférieur de la ville augmentent d’année en année la largeur de la batture et ont permis de gagner l’espace nécessaire à la construction de plusieurs rues ; mais en amont la rive rentrante du faubourg de Carrollton est fortement attaquée et l’on a dû sacrifier tout un quartier. Le plan normal de la Nouvelle-Orléans est celui de toutes les autres cités modernes de l’Amérique du Nord ; cependant la double courbe du fleuve empêcha de tracer les rues parfaitement droites d’une extrémité à l’autre : il a fallu disposer les quartiers du croissant inférieur, le « quartier français », en forme de trapèzes, séparés par des boulevards, et tournant leur petite base vers le fleuve. En revanche, les faubourgs du nord, Lafayette, Jefferson, Carrollton, construits sur une presqu’île semi-annulaire du Mississippi, présentent au courant leur base la plus large, et les boulevards qui les limitent de chaque côté se réunissent en pointe sur la lisière de la forêt au milieu de laquelle la ville a été bâtie. Ces quartiers du nord sont les plus élégants, entourés de plantations que parfument les fleurs des orangers, des magnolias, des jasmins. Les villes d’Algiers, Mac Donoughville, Gretna, situées en face, sur le sol bas d’anciennes « cyprières » péniblement conquises par des remblais, doivent être considérées aussi comme de simples faubourgs : ce sont des groupes d’usines, d’entrepôts et de gares. Le nom d’Algiers ou « Alger » a été donné à la ville de la rive droite par allusion à la cité africaine que la Méditerranée sépare de la France, comme le large Mississippi sépare Algiers du « quartier français » de la Nouvelle-Orléans.

A part l’humidité du sol, la vaste agglomération urbaine jouit de la plus belle position commerciale, et Bienville fit preuve d’une intelligence divinatrice quand il fonda, en 1718, la première baraque du « Nouvel Orléans ». Placée à une certaine distance de l’embouchure, et cependant assez rapprochée du point où le fleuve se divise en plusieurs branches, la ville domine à la fois le commerce de l’intérieur et celui de l’extérieur, et tous les produits et marchandises d’un vaste territoire viennent forcément s’y échanger. »


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