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Colson, Daniel. L’anarchisme et les discontinuités de l’Histoire - 1 -

Introduction de Trois essais de philosophie anarchiste

L’histoire de la pensée et du projet libertaire est homologue au problème que ce livre voudrait traiter. À travers ses nombreux et insolites développements, - de la « gymnastique » des grèves au végétalisme, des bombes à l’espéranto, du naturisme au Grand Soir, de l’action syndicale à la reprise individuelle, du nietzschéisme à la non-violence, de l’amour libre à l’éducation rationnelle -, cette histoire est placée sous le signe du multiple, du disparate et du singulier, de la discontinuité et de la répétition du différent, mais dans un rapport où chacune de ses manifestations inclut, annonce et répète toutes les autres. C’est ainsi, - chronologiquement et à vaste échelle, comme événements dotés d’un début et d’une fin, mais porteurs d’une multitude infinie d’autres événements -, que l’on peut distinguer trois grandes périodes ou trois grands déploiements de l’anarchisme.

La naissance de la pensée libertaire

"l’anarchie, cette étrange unité qui ne se dit que du multiple" (Deleuze et Guattari)

Le premier est celui de son apparition comme courant de philosophie politique. Il est lié aux transformations et à la situation explosive de l’Europe du milieu du XIXe siècle, et plus particulièrement aux événements et aux mouvements révolutionnaires de 1848. Au cours de cette période, - du début des années 1840 à la création, vingt-cinq ans plus tard, de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) -, l’anarchisme n’existe pas comme courant politique effectif, identifiable dans des organisations, des groupes ou des symboles de manifestations publiques. Sa réalité est principalement philosophique et journalistique, mais une philosophie et un journalisme intimement mêlés à l’ébullition théorique et politique d’alors comme aux bouleversements matériels et sociaux que connaît l’Europe. De manières diverses, faisant appel à de nombreuses formes littéraires, la pensée anarchiste prend corps en quelques années, du mémoire de Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ? (1840), à son livre posthume De la Capacité politique des classes ouvrières (1865), en passant par L’Unique et sa Propriété de Stirner (1845), les premiers textes de Bakounine, ceux de Joseph Déjacque, d’Ernest Coeuderoy, mais aussi les tableaux et les conceptions artistiques de Gustave Courbet par exemple ou encore une multitude d’expressions, de proclamations, d’utopies et de notations éparses dans tout ce qui se dit et s’écrit au cours de cette période. Les principaux inventeurs de l’anarchisme, - Proudhon, Bakounine, Déjacque, Coeuderoy -, ont pu se lire et se sont lus, se sont rencontrés parfois, mais ils ne se sont jamais concertés, n’ont jamais essayé de constituer un groupe ou une école politique. Ils se sont influencés les uns les autres, et Proudhon, par le nombre de ses livres, et surtout la force de ses conceptions sociales et philosophiques, occupe sans aucun doute une place prépondérante dans la naissance de la pensée libertaire. Mais, - et on n’en attendait pas moins d’eux -, aucun de ces auteurs n’est le maître ou le théoricien des autres. Chacun élabore l’essentiel de ses conceptions à partir de lui-même, à partir de ce qu’il perçoit et du monde (parfois très particulier) où il vit ; dans une mystérieuse unité où toute une dimension de l’époque et de ses possibles s’exprime spontanément dans chacun de leurs écrits.

C’est seulement un siècle et demi plus tard, à la lumière de son renouveau de la fin du XXe siècle, qu’il est devenu enfin possible de saisir l’originalité de cette pensée libertaire en train de naître, une originalité qui tient à son étrange référence : l’anarchie. Comme aujourd’hui, l’anarchie a toujours été une notion à la fois négative et familière, synonyme de chaos et de pagaille. Avec Proudhon, Déjacque, Coeuderoy, Courbet, Bakounine et quelques autres, elle acquiert pour la première fois une signification positive [1]. Contrairement à ce que l’on croit parfois, cette référence positive n’est pas d’abord une provocation. Et elle ne relève pas non plus d’une autre erreur que l’on commet souvent à son propos et qui, d’une autre manière, cherche également à désamorcer la bombe théorique et pratique que constitue le concept d’anarchie. En effet, en acceptant, du bout des lèvres, de sortir cette notion de la vulgarité et du mépris réprobateur qui l’entourent, les sciences politiques veulent bien, éventuellement, accepter d’en faire une sorte de modèle constitutionnel théorique, à côté d’autres beaucoup plus empiriques : la monarchie, l’oligarchie, la dictature, la démocratie par exemple. L’anarchie serait un système politique utopique qui se caractériserait par l’absence de gouvernement, un système politique qui (pourquoi pas si des gens veulent y croire et tenter, démocratiquement, d’en convaincre les autres), pourrait arriver un jour, peut-être, dans un avenir aussi lointain que le jugement dernier. Mais comme le montre justement le renouveau de la pensée libertaire de ces trente dernières années, l’anarchie positive qui apparaît au milieu du XIXe siècle n’est ni une provocation, ni une utopique notion de sciences politiques. L’anarchie n’est pas non plus un idéal, une société parfaite que les rêveurs auraient dans la tête, au temps où l’on rêve, quand on est jeune donc, une belle idée, mais irréalisable comme toutes les idées parfaites, vers laquelle on se contenterait de tendre, et dont la possible réalisation s’éloignerait au fur et à mesure que l’on devient vieux. Pour ses inventeurs, l’anarchie est un concept éminemment empirique et concret, le seul capable de rendre compte de ce qui nous constitue présentement, et alors même que les injonctions et les mises en ordre réalistes de l’économie, des constitutions politiques et des religions, ne sont que des formes illusoires et trompeuses dans ce qu’elles se donnent à voir, d’autant plus contraignantes et visibles qu’elles sont illusoires et trompeuses, qu’elles dénient l’anarchie des choses et des êtres. Dans la pensée libertaire naissante, anarchie et réalité sont synonymes. L’anarchie n’est pas d’abord en aval, dans un avenir indéterminé, mais en amont et comme déjà là, et ceci à travers deux visages distincts et pourtant indissociables.

L’anarchie renvoie tout d’abord à sa signification à la fois la plus ordinaire, celle de désordre et de confusion, mais aussi la plus savante, celle d’absence de principe premier (an-arkhé). L’anarchie c’est le multiple, la multiplicité infinie et la transformation incessante des êtres, le fait que toute chose est constituée d’une multitude infinie de forces et de points de vue en perpétuel changement, d’une multitude infinie de modes d’être et de possibles qui s’entrechoquent, se composent, se défont et se détruisent sans cesse, en aveugles, et qui exigent sans cesse des mises en ordre oppressives et coercitives où certains dévorent, exploitent et asservissent les autres, se dressent au-dessus d’eux, à la manière du Capital, de l’Etat et de la Religion, en provoquant de nouveaux troubles, de nouvelles révoltes et de nouveaux combats, le plus souvent tout aussi aveugles et désespérés. Bref, l’anarchie dans sa première acception, c’est cette histoire pleine de bruits et de fureurs, racontée par des fous à des idiots, dont parle Shakespeare, l’histoire que chacun vit tous les jours, qu’il constate sans cesse en lui et autour de lui et que les mises en ordre de la science, des livres d’histoire, des cartes d’identité, de la morale et des prescriptions religieuses, malgré leurs mensonges, leurs simplifications et leur violence, ne parviennent jamais à masquer complètement.

Mais la notion d’anarchie, si réaliste dans le pessimisme de ce qu’elle dit, possède également une seconde signification intimement liée à la première, que l’on ne peut pas séparer d’elle. Et c’est là que réside l’originalité et l’intuition philosophique des premiers théoriciens de l’anarchisme. Que disent-ils ? Ils disent que cette anarchie première et réaliste de ce qui est, des choses et des êtres, cette affirmation du multiple au dépend de l’un, de la transformation incessante au dépend de l’identique, du désordre au dépend de l’ordre, du discontinu au dépend du continu, de la différence au dépend du même, est justement la condition et la chance, non seulement d’une émancipation des êtres humains mais de l’affirmation d’un monde et d’une vie libérés des mutilations et des pertes de possibles qu’entraînent le hasard des heurts et des associations destructives, mais aussi toutes les tentatives autoritaires pour maîtriser ce hasard, unifier le multiple et ordonner l’inordonnable. Comme Spinoza et Leibniz avaient pu déjà l’affirmer et le pressentir, l’anarchie du réel offre la possibilité de construire, de façon volontaire, de l’intérieur des choses et des situations, un monde pluraliste où les êtres, en s’associant, et sans jamais renoncer à leur autonomie première (pourtant si fragile et éphémère), ont la capacité de se libérer de la servitude, de libérer et d’exprimer la puissance et les possibles qu’eux, les autres et le monde portent en eux-mêmes.

En d’autres termes encore, l’anarchie de Proudhon, de Déjacque, de Coeuderoy ou de Bakounine, c’est principalement deux choses, d’égale importance et qui vont toujours ensemble. 1. L’anarchie c’est un concept philosophique, un concept majeur dont seul le caractère radicalement explosif, au regard d’un grand nombre d’autres notions, peut expliquer le dédain ou l’ignorance dont il a fait l’objet dans le champ philosophique ; un concept qu’avec Deleuze on peut, non définir bien sûr, mais caractériser ainsi : « l’anarchie, cette étrange unité qui ne se dit que du multiple » [2]. 2. Mais l’anarchie n’est pas seulement une notion philosophique. Comme tous les vrais concepts c’est également une Idée particulièrement puissante, une idée pratique et matérielle, un mode d’être de la vie et des relations entre les êtres qui naît tout autant de la pratique que de la philosophie ; ou pour être plus précis qui naît toujours de la pratique, la philosophie n’étant elle-même qu’une pratique, importante mais parmi d’autres.

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Anarchisme et mouvements ouvriers

Le renouveau de la pensée anarchiste à la fin du XXe siècle


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[1Sur le surgissement de cette signification positive, voir, a contrario ou par défaut pourrait-on dire, M. Deleplace, L’Anarchie de Mably à Proudhon (1750-1850), histoire d’une appropriation polémique, Lyon, ENS Éditions, 2000.

[2G. Deleuze et F. Guattari, Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980, p. 196.


Mis en ligne par : CREAGH Ronald

Pour citer cet article :
Colson, Daniel. L’anarchisme et les discontinuités de l’Histoire - 1 -,
Dernières modifications : 9 décembre 2006. [En ligne].
https://raforum.info/spip.php?article2039
[Consulté le 24 novembre 2017]



COLSON, Daniel
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