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ROSEMONT, Franklin, fondateur du groupe surréaliste de Chicago et éditeur

J’ignore ce que l’histoire retiendra de la riche personnalité de Franklin Rosemont : sa poésie, son art, ses combats, ses oeuvres. Personnellement, c’est l’immense impression qu’il me fit lorsqu’en 1972 ou 73 je le rencontrai à Chicago. Il était alors particulièrement préoccupé de faire revivre la plus vieille maison d’édition ouvrière des Etats-Unis, et peut-être du monde, la Charles H. Kerr Company. Celle-ci, fondée en 1886, avait jadis introduit le débat marxiste sur la scène politique américaine, et lors de la grande grève de Pullman avait publié le compte-rendu des doléances ouvrières, rédigé par le propre aumônier de cette entreprise. En 1909, elle avait publié la première édition complète du Capital de Karl Marx,en 1925 l’autobiographie de la grande militante américaine Mother Jones, et les premières oeuvres de Carl Sandburg et de Jack London. Sa publication, International Socialist Review, avait acquis une audience importante dans les milieux de gauche. Elle avait porté sur les presses les idées d’Edward Bellamy, une série de Clarence Darrow, et alimenté en thèmes les partisans de la taxe unique, les libre penseurs, les anarchistes et les féministes radicaux.

Franklin était le fils d’un correcteur d’imprimerie, Henry Rosemont, et d’une musicienne de jazz, Sally Kaye Rosemont. Sa mère s’était fait une réputation comme pianiste à l’ère du cinéma muet. Lorsque le film parlant apparut, il lui arriva de sauver la situation un jour où la bande son ne fonctionnait plus dans la salle ; alors que des milliers de personnes faisaient la queue pour entrer au cinéma, elle évita l’émeute en faisant chanter la foule.

Elle avait commencé à gagner sa vie dès l’âge de 11 ans, grâce à ses talents de pianiste et d’accordéoniste. La fille d’un coiffeur et d’une cuisinière émigrés de Pologne, elle ramenait l’argent à la famille grâce aux prix qu’elle remportait dans les soirées de concours.

Adolescente, elle devint meneuse du spectacle dans le fameux Cotton Club (qui appartenait à la bande de gangsters d’Al Capone). Elle tint aussi le piano dans un cinéma, le Chicago Theater, et elle participa au premier groupe de jazz afro-américain à paraître à la radio, le Walter Barnes Band. Elle travailla ensuite avec un clown dont le vrai nom était Karl Marx, et en 1965 elle fut élue présidente de l’union locale des musiciennes. Durant la guerre du Vietnam, elle organisa une campagne d’action qui amena les magasins à remplacer les jouets militaires par des jouets musicaux.

Survivant à son mari, mort en 1979, elle a certainement joué un rôle essentiel dans la vie de Franklin. Décédée en 2000, à l’âge de 81 ans, elle n’eut pas d’enterrement : elle avait fait don de son corps à la science.

Le père de Franklin était, lui aussi, un personnage légendaire au sein du syndicat des typographes de Chicago. Il avait acquis cette réputation en tant que stratège et organisateur des grandes grèves des années 1940, pour réclamer une réduction des heures de travail. Il s’était aussi opposé au Taft-Hartley Act, une loi soi-disant votée contre les trusts et que le gouvernement fédéral appliqua en 1947 contre les syndicats.

Enfant, Franklin Rosemont a été grand amateur des bandes dessinées du caricaturiste des IWW, T-Bone Slim, auteur également de chansons et de satires [1]. Plus intéressé par l’art que par l’école, il quitte le collège bien avant la fin de sa scolarité. Néanmoins, il réussit à se faire admettre à l’université Roosevelt où il devient l’élève enthousiaste de St. Clair Drake, anthropologue afro-américain, auteur d’un ouvrage marquant, Black Metropolis. Le jeune homme a déjà participé aux Freedom Rides, ces déplacements en bus entre les Etats que les militants des droits civiques entreprenaient pour lutter contre la ségrégation des Noirs. Et comme d’autres étudiants, il est aussi électrisé par la révolution cubaine.

Il milite avec les Industrial Workers of the World (IWW) dans les années 1960, ainsi qu’avec le groupe "Rebel Worker", la librairie "Solidarity" et le mouvement "Students for a Democratic Society". Il participe à l’organisation d’une grève des cueilleurs de myrtilles dans le Michigan en 1964. Pamphlétaire talentueux, il crée des affiches, des tracts et des journaux de propagande.

Avec la compagne de sa vie, Pénélope, il se rend à Paris durant l’hiver 1965 où il rencontre André Breton et les derniers membres du groupe surréaliste. C’est une sorte de coup de foudre de part et d’autre, et avec le soutien des Parisiens, Franklin et Pénélope retournent aux Etats-Unis et fondent, avec d’autres jeunes militants et poètes, le premier groupe surréaliste américain, le Chicago Surrealist Group. A la mort d’André Breton, en 1966, sa femme Elisa établit avec Franklin le premier recueil en anglais des œuvres de l’écrivain.

En 1968, durant l’infâme Convention du parti démocrate, il organise une Exposition Mondiale sur le Surréalisme, dans la galerie Bugs Bunny de Chicago. Signalée seulement par le fameux lapin mangeur de carottes, la manifestation est un succès. Tout ce que le pays compte comme militants y vient : les SDS, les IWW, les Diggers, les Panthères noires, les anarchistes et, bien entendu, les surréalistes. L’impact culturel sera considérable dans le pays.

Le succès va induire Franklin et Pénélope a réorganiser avec quelques amis la Charles H. Kerr Company et la presse surréaliste Black Swan Editions. Ils vont publier des oeuvres importantes de la gauche politique, notamment de C.L.R. James, de Benjamn Péret, Jacques Vaché, Lucy Parsons et, peu avant le décès de Franklin, de Carl Sandburg.

C’est tout un réseau important de relations qui s’établit entre le groupe et quelques unes des figures importantes comme Louis Studs Terkel, connu pour ses émissions radiophoniques sur l’histoire orale des Américains, les grandes figures de la Beat Generation,- Diane di Prima, Lawrence Ferlinghetti, - des historiens connus comme Paul Buhle ou David Roediger, ainsi que les milieux de la peinture et de la poésie.

Qu’importe alors si l’éditeur vend fort peu si ses ouvrages sont particulièrement remarquables : le livre du centenaire de Haymarket est sans doute, grâce aux conceptions de Pénélope, le plus bel ouvrage illustré de l’histoire ouvrière américaine ; son livre de chansons est incontournable ainsi que ses publications surréalistes [2].

Pénélope Rosemont est, elle aussi, une militante remarquable. Elle a également participé à de nombreuses manifestations et contribué à l’un des ouvrages les plus vivants sur les années 1960, Dancing in the Streets, avec notamment une phrase qui sans doute restera : "La révolution totale est plus que la somme de ses parties". Elle a aussi écrit un texte sur Suzanne Césaire "à la lumière du surréalisme" et dirigé un ouvrage, Surrealist Women : An International Anthology, (Austin : University of Texas Press, 1998).

A la révolution de Marx, Lénine, Trotsky et Mao succède ainsi l’insurrection exaltante, joyeuse et imaginative d’un Charles Fourier, d’un William Blake et des grands visionnaires du monde comme oeuvre d’art.

Ronald Creagh

Sources : Julie Whitmore, "Old as Haymarket, Labor Book Publisher Still Thrives" (May 12, 1986) Crains Chicago Business, v9, n19, Section 1. Pg. 3 ; David Roediger, Paul Garon, Kate Khatib, and John Duda, "A very short history of Franklin Rosemont", Red Emma’s Bookstore Coffeehouse ; Dave Hoekstra, "Sally Kaye Rosemont, 87, theater pianist, singer, progressive" Chicago Sun-Times (Sep. 14, 2000).


[1Il devait plus tard publier une anthologie des écrits de T-Bone, Juice Is Stranger Than Friction

[2Il a également été l’éditeur d’une collection sur l’histoire du surréalisme aux Presses de l’Université du Texas


Mis en ligne par : CREAGH Ronald

Pour citer cet article :
ROSEMONT, Franklin, fondateur du groupe surréaliste de Chicago et éditeur,
Dernières modifications : 29 novembre 2015. [En ligne].
http://raforum.info/spip.php?article2560
[Consulté le 26 juin 2017]



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