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MONTERO, Rosa. La Fille du cannibale

Traduit de l’espagnol par André Gabastou. Editions Métailié, 2006. 408 p. ISBN : 2864245639

Présentation de l’éditeur

Si votre mari va aux toilettes dans un aéroport et disparaît, si ensuite vous recevez une demande de rançon venant d’une organisation terroriste et que vous êtes l’auteur d’une série de livres pour enfants dont le héros est Belinda la cocotte, que faire ? Pleurer d’abord puis décider de comprendre ce qui vous arrive. Et si la chance veut que vous rencontriez vos voisins de palier dont l’un se révèle être un vieil anarchiste octogénaire, ancien torero, compagnon de Durruti, dont les récits de la guerre d’Espagne vont former la toile de fond de vos soirées, et l’autre un garçon de 20 ans naïf et terriblement attirant, vous découvrez comme Lucia que vous ne tenez finalement pas tant que ça à ce mari disparu et qu’il est temps de donner un sens à votre vie. Ce trio disparate va mener l’enquête et découvrir un monde fait de mensonges et de personnages retors que l’habileté du vieil anarchiste, Fortuna, réussira à contrôler. Entre thriller et roman initiatique, ce beau roman, prenant, bien construit, plein d’humour et d’émotion, raconte à trois voix le passage de la jeunesse à la maturité, cette frontière de la quarantaine où l’univers se réorganise et où nous croyons pouvoir déchiffrer l’énigme que nous sommes pour nous-même.

Prix Primavera 1997

Christine Barbacci :

"À la lisière du thriller et du roman philosophique, cette œuvre conduit le lecteur, entre autres, sur les traces des anarchistes espagnols des années 1920 jusqu’à la période franquiste.

Aïe, la quarantaine est là, ainsi que son cortège de premières petites misères. Lucía Romero l’a compris. Obsédée par le temps qui passe et par la mort, elle vit de sa plume en racontant aux enfants les aventures de Belinda la cocotte. On comprend rapidement que la dame est à un tournant. Le portrait que Dulcinée brosse de son époux n’est pas des plus flatteurs : « Grand mais gras, bouée autour de la taille, fesses et ventre proéminents, sommet du crâne un peu dégarni [...]. » Après dix ans de mariage, la présence de Ramón la fait inexorablement bâiller. Alors, pourquoi vouloir à tout prix le retrouver lorsqu’il disparaît dans les toilettes d’un aéroport ? Pourquoi vouloir payer la rançon que réclame la mystérieuse organisation, répondant au nom de Fierté ouvrière, pour sa libération ? Justement, parce qu’elle ne l’aime plus...

Heureux hasard, deux voisins de palier lui viennent en aide : un délicieux octogénaire à moitié sourd et un jeune homme de 21 ans, aussi séduisant qu’attendrissant. Une amitié indéfectible lie bientôt ces trois individus que rien n’aurait dû rassembler. Contre toute attente, Félix Roble se révèle être un précieux allié tout en distrayant Lucía par ses récits. Qui aurait pu soupçonner que ce vieillard, à la mise digne d’un professeur émérite d’Oxford, avait été torero... et qu’il avait participé à l’épopée sud-américaine des libertaires Durruti et Ascaso à l’âge où, normalement, on ne quitte pas les jupons de sa mère ? De fait, l’écrivain retrace une partie de l’histoire de l’anarchisme espagnol, notamment du groupe Los Solidarios qui prit un temps le nom de Los Errantes. Les pages consacrées au périple américain de Félix, rebaptisé Fortuna par Durruti, ne manquent pas de piment, comme le reste des aventures de cet improbable trio, qui va de découverte en découverte dans le monde interlope de la capitale madrilène ou dans l’arrière-boutique d’un grand diamantaire amsterdamois.

Ces êtres, qui incarnent trois âges de la vie, renvoient à autant de questionnements existentiels. Entre deux actions, on discute, on réfléchit, on se livre chaque jour davantage. Les voiles se déchirent au rythme des péripéties : chacun égrène le chapelet de ses chimères, de son spleen. Si le corps plein de sève d’Adrìan vient un temps réveiller les sens de la quadragénaire, son retour au réel passe par la fraternité, le partage et les mots. « Nous ne sommes que des mots, des mots qui résonnent dans l’éther », dit Félix. Lui qui ne croit pas dans l’au-delà mais « aux mots » et à « l’harmonie interne des choses » distille, au gré des 408 pages du roman, une véritable leçon d’humanité.

Le talent de Rosa Montero réside dans cette subtile alchimie qui lui permet d’alterner, grâce à trois voix narratives, des propos empreints de gravité à d’autres beaucoup plus légers. On s’amuse beaucoup, car sa protagoniste, très en verve, est également dotée d’un solide humour. Avant de balader son œil inquisiteur sur les bons comme sur les méchants, Lucía se peint de façon impitoyable. Adepte de l’autoflagellation, rien ne nous est épargné, ni le dentier, ni l’intérieur des bras qui pendouille... Bien des descriptions transportent d’ailleurs de bonheur. De la petite juge dégoulinant d’hormones maternelles au « vendeur de citrouilles », parfait prototype du mafieux « respectable » et cynique, quel régal ! Et dire que les yeux de la fille du Cannibale n’étaient dessillés qu’en apparence. Attention, après avoir refermé le livre, vous ne regarderez plus jamais de la même façon les portes des toilettes des aéroports...

Christine Barbacci


Mis en ligne par : CREAGH Ronald

Pour citer cet article :
MONTERO, Rosa. La Fille du cannibale,
Dernières modifications : 30 novembre 2015. [En ligne].
http://raforum.info/spip.php?article3763
[Consulté le 27 mai 2017]


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