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CREAGH, Ronald. "Les révolutionnaires et le Catch 22"

"Catch 22" est un film célèbre dans lequel le décideur est toujours perdant. Devenue une expression commune en anglais, catch 22 désigne un cercle vicieux, c’est-à-dire une situation sans issue. Quoi que l’on fasse, on n’en sort pas.

Il existe aussi un catch 22 pour tous ceux qui souhaitent une révolution.

Mathieu Beauséjour, "Révolution", 2002
© Mathieu Beauséjour, Révolution, de la série Images médiatiques, 2002, épreuve numérique sur papier archive, 45 x 61 cm.

Soit l’on crée un parti d’avant-garde, pur et dur, excommuniant tous ceux qui ne pensent pas comme lui. C’est un fait coutumier : les gens malheureux se trompent de cible quand, au lieu de s’emparer de leur propre production, ils s’en prennent à d’autres malheureux : les émigrants, les chômeurs, les militants de leur groupe.

C’est comme cela que beaucoup de mouvements évoluent : de scission en scission, comme les bactéries. C’est le cas des grandes religions, mais aussi de mouvements politiques comme les trotskystes.

Pour éviter tout cela, l’alternative ne consiste pas à participer à un mouvement de masse sans esprit critique. Car on y rencontre toutes sortes d’idées et donc aussi du n’importe quoi.

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Comment sortir de l’impasse ?

Une société ne comprend que les questions dont elle a la réponse. Si on n’a pas la réponse, il faut changer la question.

Et donc changer l’idée que l’on se fait de "la révolution".

La révolution n’est pas un verre d’eau : il ne suffit pas d’ouvrir un robinet pour satisfaire sa soif. Ce n’est pas un produit de consommation fourni clefs en mains.

Les révolutions de l’histoire sont apparues dans un monde différent du nôtre.

La grande différence avec les 19° et 20° siècles (sauf pour les Etats-Unis où c’était déjà le cas), c’est qu’aujourd’hui les masses partagent la même culture que les dominants, une culture imposée par ceux-ci. Il y avait alors une culture ouvrière, une culture paysanne et même une culture des montagnards, des bergers et des ouvriers mineurs. Il existait des savoirs techniques propres à des groupes sociaux, qu’on ne révélait pas aux autres. On menait des styles de vie, on entretenait des formes d’échange, de coordination, on se liait à des réseaux , et toutes ces habitudes sociales étaient autonomes.

Aujourd’hui, la taylorisation générale transforme le travailleur en robot et détruit ainsi son savoir professionnel. Le monde ouvrier n’a plus sa culture technique particulière, sur laquelle il avait bâti ses propres institutions. L’accès d’un grand nombre à l’enseignement supérieur, l’influence des mass medias, de l’imitation sociale, entraînent les individus à vivre les oreilles collées sur le téléphone portable et les yeux fixés sur l’écran de télévision. Tout a changé. Nous vivons avidement la grande robotisation de l’humanité.

Penser aujourd’hui la révolution comme on pouvait le faire jadis, c’est plaquer dans le monde actuel des schémas du 19° et du 20° siècle qui ne fonctionnent plus.

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Faut-il faire le deuil de la révolution ? Peut-on toujours crier "Revolution now !"

On ne sort du cercle vicieux que si l’on suscite deux choses aussi différentes, aussi distinctes que la terre sableuse et le palmier qui pousse dessus.

La terre sableuse, ou mieux encore le terreau, c’est les mini sociétés alternatives qui ont coupé les amarres avec la société capitaliste. Elles vivent autrement, elles sont un terreau qui peut porter des semences.

Mais ce n’est pas la révolution globale, totale, car les institutions capitalistes sont toujours là.

Une révolution globale faite par une avant-garde aboutit à de nouvelles dominations. Il n’existe historiquement aucun exemple qui prouverait le contraire. Toutes les guérillas se font récupérer par leurs chefs.

Une révolution de masse n’est pas possible si elle n’est pas portée par une culture alternative, différente. Parce qu’il n’y a pas seulement une domination capitaliste : il y a aussi les machos, les paternalistes, les despotes en herbe, en jupe, en cravate ou en turban.

Il n’y aura pas de mutation globale sans une autonomisation nouvelle, des milliards de nouveaux agencements autonomes, des réseaux protéiformes, fugaces et turbulents comme la vie. Il faut changer la terre, charrier un terreau riche et noir d’où émergera, en période d’effervescence, un imaginaire nouveau.

Que le terreau soit porteur de nouvelles espérances, qu’il en sorte une société globale qui ne soit plus seulement alternative mais autre, différente. Ce ne sera pas forcément une "révolution", mais une mutation de société, parce que les vieilles institutions ne seront plus que des branches mortes qui pourriront par elles-mêmes.

Ce ne sont pas deux étapes dans le temps : il faut tout faire à la fois, car nous ne voulons pas attendre : la vie est courte !

Mais il ne faut pas confondre le terreau et l’arbre, ce qui est la formation du terreau, de la société alternative, qui se fait avec les rencontres affinitaires, la fête et bien d’autres plaisirs qu’il ne faut pas bouder, mais aussi beaucoup d’idées stupides et peut-être même fausses (mais qui connaît la vérité ?).

La réflexion "révolutionnaire" , au lieu de regarder la société capitaliste avec des yeux de jalousie, des cris de prophète dénonciateur et des lamentations mille fois répétées, se fait et se construit à partir de ce terreau, de ces micro-sociétés alternatives.


Mis en ligne par : CREAGH Ronald

Pour citer cet article :
CREAGH, Ronald. "Les révolutionnaires et le Catch 22",
Dernières modifications : 25 avril 2015. [En ligne].
http://raforum.info/spip.php?article3766
[Consulté le 23 avril 2017]



BEAUSÉJOUR, Mathieu
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