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D. & A. L’impasse sans fond de la libre pensée

La loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’Etat n’a pu être votée qu’à condition d’accepter dans son texte même de nombreux compromis favorisant le culte catholique. En un siècle, bien d’autres décrets sont venus amoindrir une loi chèvre-chou. Aujourd’hui, la poussée de l’Islam et la montée des intégrismes, y compris chrétien (voir le nouveau créationnisme) continue de poser le problème : peut-on se passer des religions ?
L’article qui suit, signé de D. & A. est paru dans le bulletin de la Libre Pensée Autonome - Les amis d’André Arru (juillet 2005 n°22007). Il nous a paru encore d’actualité.

"N’importe quel homme,s’il n’est pas enfermé dans ses jugements de valeur pour ou anti (c’est la même chose d’ailleurs) peut faire quelque chose de neuf et apporter quelque chos de neuf, c’est justement trouver autre chose que ce qui est imposé " (H. Laborit,L’esprit de Grenier, Grasset 1992, p274).

Voltaire
Source : Bildarchiv

Que veut la Libre Pensée ? La fin des religions ? La fin des religieux ? L’abandon de toute croyance en une divinité-quelle-qu’elle-soit ? Donner à l’Homme, sans lui demander son avis, les moyens de penser, "libéré" de toute croyance parasite qui pourrait le diminuer ou l’avilir aux yeux de ses congénères ? Empêcher la domination d’esprits par d’autres "esprits" ?

Sur le site de la Libre Pensée [1], on peut lire la phrase suivante :

"Estimant que toute croyance est justiciable de la libre critique, elle [la Libre Pensée] entend n’imposer ni se laisser imposer d’autre limite à son action que le respect de la vérité objective et de la personne humaine."

Hormis le sens pour le moins contradictoire de cette phrase (qui n’impose rien à part sa propre limite qu’est la vérité "objective"), il est indéniable que la Libre Pensée et les mouvements "libertaires" en général sont dans une impasse, tant sur le plan idéologique que sur celui de l’action.

Cette impasse ne tiendrait-elle pas au fait que toutes ces organisations et associations ne se destinaient qu’à lutter "contre" une idéologie établie et imposée à tous ? De plus, depuis leurs créations, ces organisations se heurtèrent, et se heurtent encore, au paradoxe suivant : "comment combattre ce qui nous fait exister ?"

En effet, ces organisations faites de femmes, d’hommes, d’enfants, engendrèrent des hiérarchies (parfois à leur corps défendant, parfois volontairement) qui, à leur tour, entraînèrent des prises de pouvoir (idéologiques et/ou financières). Or, que fait un homme ou une femme de pouvoir, qui a baigné depuis plus de 2000 ans par l’intermédiaie du langage qu’il utilise, dans un système de pensée binaire, purement aristotélicien, fortement teinté d’une religiosité ne fonctionnant que sur les principes de bien et de mal et dans lequel, avec un peu de rhétorique, on peut transformer l’un en l’autre ? Il/elle tente de garder le pouvoir, en dépit des objectifs qui l’ont placé à cet endroit et auxquels il "essaiera" d’aboutir, à dose huméopathique, dans ses discours ou ses actions (à l’instar des hommes et femmes politiques). La "niche écologique" obtenue par l’intermédiaire de ce poste à pouvoir étant nettement plus avantageuse pour lui que celle qu’il occupait auparavant, le chois se fait tout "naturellement".

Bien sûr, de bonne foi, des organisations essayent d’éviter ces écueils en se faisant appeler "fédération", "syndicat", "association", "union", etc. bien que la Société dans laquelle elles existent soit toujours désireuse d’associer chaque groupement à un "responsable", qu’il soit appelé "président", "secrétaire général" ou autre, signe que la bataille se situe à un autre niveau que celui purement "objectif" indiqué par l’extrait de la LP mentionné ci-dessus.

La plupart du temps, prisonnier de ses jugements de valeurs "pour ou anti", le libre penseur et/ou l’anar de base n’ont jamais rien fait d’autre que s’agiter, tantôt non violent, tantôt violent, "croyant" dans le bien fondé de sa démarche, tout comme les chétiens, les musulmans, etc. le sont dans leur croyance en un dieu unique et omniscient. Pour sortir de cette impasse, plusieurs tentatives plus ou moins équivalentes virent le jour :

- L’attitude de rejet direct de la religion et des religieux en faveur du raisonnement.
- L’attitude "positiviste" consistant à nier scientifiquement l’existence de Jésus ou de Dieu, "preuves" à l’appui et utilisant au besoin une foule de théories plus ou moins déterministes.
- L’attitude "philosophique" consistant à placer la religion dans les "fables pour enfants", désireuse de placer religion et religieux dans une position "basse" et replacer le discours logique "en haut", en affirmant haut et fort qu’on ne peut pas baser notre existence sur des fables. [2]

Toutes ces attitudes restent basées sur une logique "binaire" symétrique dans les idées, qu’on peut résumer par "ce qui n’est pas avec moi est contre moi". Et elles ont connu, par le passé, un certain nombre de réussites et de victoires qu’on ne peut que saluer, même si ces "vistoires" ont eu pour conséquence de figer les choses et de rendre tout combat ultérieur difficile voire impossible. La loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État est particulièrement représentative à cet égard : on célèbre d’un côté le fait qu’aucun culte ne soit rémunéré, mais les bâtiments religieux, les églises, sont toujours entretenus avec l’argent public sous couvert de "raisons historiques" et de "conservation du patrimoine" d’où le maintien d’une situation ambivalente qui "satisfaisait" tout le monde à l’époque.

Mais fallait-il vraiment satisfaire tout le monde ?

Les dérives relatives aux suites de cette loi de 1905, comme celles qui sont dénoncées sur le site de la Libre Pensée, étaient inévitables. Il eut été préférable de voter en plus la destruction totale des bâtiments religieux, ce qui, certes, aurait fait perdre quelque chose d’historique à la France mais lui aurait évité une situation trompeuse à tous points de vue. Cela étant, d’une part, on ne peut pas avancer en regardant toujours dans le rétroviseur et, d’autre part, à titre historique, on peut examiner comment les religions chrétienne ou musulmane ont fait pour s’imposer : en détruisant les idoles et temples "païens".

Quels enseignements tirer de ces dernières années, tant en sciences qu’en psychologie ou en biologie ?

La théorie du Chaos explique les choses d’une manière non symétrique :
une petite cause peut avoir une grande conséquence (merci aux ailes de papillon). Transposée à la psychologie des individus, un cerveau fonctionne également de manière "chaotique" (au sens scientifique du terme) avec ses attracteurs (idées fixes, jugements de valeurs...) et ses points de bifurcation (qui peuvent l’amener à découvrir de nouveaux horizons, faire des inventions incroyables, et/ou déboucher sur de nouveaux attracteurs). Tout être en évolution possède ses attracteurs et ses bifurcations. Cela s’applique autant aux individus qu’aux civilisations.

On peut assimiler la religion, quelle qu’elle soit, à un attracteur de la théorie du chaos. On s’en écarte, on y revient différemment, on tente de s’en écarter, on y revient encore d’une autre manière. Les croyances religieuses fonctionnent comme cela, tout comme n’importe quelle croyance que chaque humain possède, quel qu’en soit le sujet, même si les conséquences des croyances religieuses sont d’un autre ordre que celle qui découlent des croyances plus "bénignes".

Ainsi, des habitudes, des comportemnts, des manières de penser, etc. peuvent devenir des freins, des gênes, des prisons pour beaucoup de gens, d’institutions, de payx.

Pour autant, faut-il abandonner tout espoir dans ce cycle qui n’en est pas un ? Comment trouver une bonne bifurcation ? Celle qui fera évoluer les choses dans la direction officiellement souhaitée par les mouvement dits "alternatifs" plutôt que la direction actuelle, dans laquelle l’Homme scie la branche sur laquelle il est assis ?

La logique positiviste n’y a rien fait ou alors très peu : la science, souvent trop complexe et peu accessible, ne permet que rarement une vulgarisation digne de ce nom. La violence non plus. Alors que faire ? Comment trouver le papillon dont l’aile permettra ce que des efforts longs et pénibles n’ont jamais apporté ?

Pour l’instant, tous les efforts "athéistes" n’ont fait que renforcer l’adversité. Mise en position "basse" (les religieux n’ont plus de situations dominantes officielles, à part le pape), la religion, si elle doit faire face à la désertion des églises (et ça n’est pas forcément un problème pour elle), n’en est que plus forte. Pourquoi ? Parce qu’ainsi, elle reste "invisible" et donc inattaquable. Il était "facile" d’attaquer les religieux quand ils avaient un pouvoir décisionnaire important au sein de la nation. A l’heure actuelle, comment attaquer ce qu’on ne peut toucher mais qui pourtant existe ?

Car Dieu existe. Que ce soit sous la forme d’un nom ou d’une entité omnisciente, peu importe en réalité.

Née d’une névrose toute naturelle (la peur de la fin de sa vie), la religion, si elle doit disparaître, devra se trouver un substitut car l’être humain a, dans sa nature, le fait qu’il ne peut pas vivre sans croyance. Des croyances de toutes sortes guident l’Homme chaque jour, et à ce titre, la croyance en un dieu(ou en plusieurs) est aussi naturelle que celle qui fait penser que demain le soleil se lèvera comme il l’a fait le jour précédent. Alors, à quoi "s’attaquer" ?

- D’une manière générale, entre croyances et spiritualité se tient la notion d’identité. Autrement dit, plutôt que de se cantonner à un seul "spectre" de la lutte (la science contre la religion), la Libre Pensée doit, si elle veut aboutir (à sa propre disparition et à celle de l’Eglise), s’attaquer à d’autres domaines : renforcement de l’individu dans la connaissance qu’il peut avoir de lui-même et des autres.
- La lutte contre l’arrière plan "culturel" de la situation présente : inventer un autre langage, moins "binaire" qui tienne davantage compte des progrès scientifiques, du relativisme des points de vue, de la non-linéarité des évènements et de l’indéterminisme qui en découle. L’élaboration d’un autre langage représente le fondement d’une nouvelle façon de penser. Il nécessitera des hommes qu’ils réfléchissent à tous les éléments de leurs discours et entraînera une certaine "lenteur" dans les dialogues. On comprend qu’au siècle de la "communication rapide et inutile", un langage véritablement "communiquant et lent" risque d’avoir du mal à se développer.

L’individu tout d’abord.

Consciemment, et inconsciemment, tout individu "fuit" quelque chose depuis sa naissance. Les différentes théories psychologiques le disent avec chacune leur propre vocabulaire. De plus, biologiquement, et psychologiquement, l’être humain tend toujours à choisir la voie de l’effort "minime", quitte à reproduire inexorablement les mêmes actes dans des situations pourtant différentes, ce qui lui assure, presque à chaque fois, un manque d’efficacité qui serait comique s’il n’était pas aussi pathétique. La religion est une de ces voies "du moindre effort" et c’est pour cela qu’elle ne sera jamais vaincue avec les lourdes "armes" idéologiques actuelles.

La religion présente l’intérêt de pouvoir fuir vers quelque chose, même si ce quelque chose est complètement "illusoire" comme une promesse de paradis (où l’auteur de ces lignes ne veut surtout pas aller).

Un des premiers objectifs pourrait donc être d’apprendre à fuir différemment en sachant que la fuite est "naturelle" et, d’une certaine manière, inévitable. Troquer cette fuite contre un argument libre penseur comme "après la mort y’a plus rien" était/est/sera voué à l’échec car l’Homme a besoin de croire. Il faudrait troquer les croyances religieuses en croyances encore plus "faciles" mais plus positives dans leurs effets. Tout un programme.

Michel Onfray, et d’autres avant lui, ont fort justement indiqué que les religions (notamment les trois grosses) nient la vie "terrestre" au profit d’une vie "céleste" bien meilleure. Là encore, la voie du moindre effort est difficile à évincer. Mais il ne suffit pas de dire "Y’a qu’à réintégrer les affaires terrestres dans les esprits des gens", encore faut-il savoir comment s’y prendre. Ca, Michel Onfray ne le dit pas. D’ailleurs, enseigner aux gens que ce qu’ils font, ce qu’ils disent, ce qu’ils pensent, a des conséquences sur l’entourage (humains, animaux, environnement, etc.) représente un véritable défi pédagogique.

L’arrière plan culturel maintenant.

Dans une société où les gens de pouvoir en veulent toujours plus, et où la fuite est permanente et fortement encouragée (fuite vers la télévision, désinformation institutionelle, esclavage salarial organisé, moyens d’éducation diminués et/ou en voie d’anéantissement, consumérisme aveugle, etc.), cette "réintégration" est impossible à atteindre à travers un discours. Il faut attendre que les gens soient acculés, malades, déprimés, aux portes du suicide ou bien tout ça en même temps pour qu’un faible pourcentage d’entre eux commence à se poser des questions sur ce qu’il vit, ce qu’il veut, ce qu’il ne veut plus, ce qui l’a mis dans cet été, etc. Découvrir qu’on vit dans la fuite ou dans le mensonge (inconsciemment auto-infligé ou étatique) n’est pas non plus toujours facile à digérer. C’est là une des façons personnelles, un peu brutale certes, de trouver un point de bifurcation. D’un autre côté, tout changement de croyance est une affaire personnelle.

D’où un retour à l’individu.

Qui, une fois qu’il a envisagé de changer de croyance, doit chercher les moyens d’arriver à ses fins. C’est affaire de volonté, d’introspection, d’imagination, de prise de distance vis-à-vis des situations vécues, etc. Bref, il peut avoir besoin de temps et de qualités individuelles que tout le monde ne possède pas. Mais c’est aussi affaire d’éducation, de moyens d’information, de savoir-faire (parfois techniques) pour utiliser ces derniers, de possession d’un certain bagage culturel, etc. Et on revient à l’arrière plan culturel.

Finalement, on se retrouve à jouer à ce fameux jeu qui consiste à savoir qui, de la poule ou de l’oeuf, est arrivé le premier. Et la réponse est ... ? L’oeuf, bien sûr !

En résumé, en plus de la logique purement scientifique, il faut former, éduquer et laisser les gens décider de faire ce qu’ils veulent avec ce qu’ils savent, puis laisser un cercle "vertueux" se mettre en place. L’enseignement joue donc un grand rôle dans tout ça, mais tout faire reposer sur lui serait une erreur grossière. Car tout enseignement passe par un langage et par des actes, sur lesquels on doit s’interroger avant, pendant, et après qu’on les ait produits, à condition qu’on veuille s’en donner la peine. Or, que se passe-t-il dans nos sociétés ? On ne forme plus/pas, on n’éduque plus/pas, et on abrutit les gens à coups de médias, de travail (mais là, grosse inquiétude des gouvernants ces dernières décennies : pas de travail signifie chômage, ce qui entraîne du temps pour réfléchir et des pertes de gains chez les dominants), de culpabilité, etc. Du coup, la logique scientifique, et les logiques en général, deviennent inaccessibles à la plupart des gens, qui ne savent donc rien de ce qui les fait agir, et qui donc n’ont aucune chance d’imaginer d’autres actions plus efficaces. Le cercle vicieux, qui suit la voie de la moindre déperdition d’énergie (et dans lequel s’inscrivent les mouvements alternatifs qui font et refont un peu plus de la même chose), s’entretient de lui-même. Cela fait plus de 2000 ans que ça dure. Et "on" (surtout les gens de pouvoir) fait tout pour le préserver.

Tant qu’on s’attaquera à la religion, et non au système (de pensée) sur laquelle elle repose, on se cantonnera à lutter contre un symptôme au lieu de s’attaquer à la maladie.

En conclusion : la religion a encore de beaux siècles devant elle ... et la Libre Pensée aussi.


[1NDLR :il s’agit de la Fédération Nationale des Libres Penseurs

[2En oubliant que depuis sa naissance jusqu’à sa mort, chaque individu voit sa vie menée par des gouvernements, et des lois qui en découlent - donc les règles de vie des gens entre eux - votées grâce à des fables - qu’on appelle pompeusement "promesses électorales", "décrets" etc. - dans le seul but de conserver leur statut de dominants. Par conséquent, il devient évident qu’États et religions mènent leur troupeau main dans la main et, qu’en aucune manière, ils n’essaieront de promouvoir des manières de penser incompatibles avec les objectifs qu’ils recherchent.


Mis en ligne par : Sylvie

Pour citer cet article :
D. & A. L’impasse sans fond de la libre pensée,
Dernières modifications : 14 décembre 2006. [En ligne].
https://raforum.info/spip.php?article3977
[Consulté le 15 décembre 2017]



D. & A.
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