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GUERIN Daniel, La révolution déjacobinisée. -2-

Les Temps Modernes, Avril 1957

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La tradition « jacobine ».

C’est, ne l’oublions pas, dans la Révolution française, dans l’expérience de 1793-1794, que Proudhon avait puisé sa fulgurante diatribe contre la restauration de l’Etat. Et Bakounine, son disciple, souligne que leur pensée s’étant « nourrie d’une certaine théorie » qui « n’est autre que le système politique des Jacobins modifié plus ou moins à l’usage des socialistes révolutionnaires », « les ouvriers socialistes de la France » (« n’ont jamais voulu... comprendre » que « lorsque, au nom de la Révolution , on veut faire de l’Etat, ne fût-ce que de l’Etat provisoire, on fait...de la réaction et on travaille pour le despotisme [1] ». Le désaccord entre marxistes et libertaires découle, dans une certaine mesure, du fait que les premiers n’envisagent pas toujours la Révolution française sous le même angle que les seconds. Deutscher a aperçu qu’il y a dans le bolchevisme un conflit entre deux esprits, l’esprit marxiste et l’esprit « jacobin », un conflit qui ne sera jamais complètement résolu, ni chez Lénine, ni chez Trotsky lui-même [2]. Dans le bolchevisme, on retrouve en effet, nous le verrons, des séquelles de jacobinisme plus accentuées que dans le marxisme originel. Mais je crois que le marxisme lui-même n’a jamais complètement surmonté une contradiction analogue. Il y a en lui une tournure d’esprit libertaire et il y a en lui une tournure d’esprit « jacobine » ou autoritaire.

Cette dualité prend, à mon avis, son origine, pour une large part, dans une appréciation parfois juste, mais parfois aussi erronée, du véritable contenu de la Révolution française. Les marxistes voient bien que celle-ci a trahi les aspirations populaires du fait même qu’elle a été, objectivement et dans ses résultats immédiats, une révolution bourgeoise. Mais, en même temps, il leur arrive d’être obnubilés par une application abusive de la conception matérialiste de l’histoire, qui leur fait parfois ne la considérer que sous l’angle et que dans les limites de la révolution bourgeoise. Ils ont raison, bien sûr, de souligner les traits relativement (bien qu’indiscutablement) progressifs de la révolution bourgeoise, mais ces traits (qu’au surplus même des libertaires tels que Bakounine et Kropotkine, sinon Proudhon, ont exaltés comme eux), il est des moments où ils les présentent de façon trop unilatérale, où ils les surestiment,où ils les idéalisent.

Boris Nicolaïevski met certes exagérément l’accent, car il est menchevik, sur cette tendance du marxisme. Mais il y a quelque chose de vrai dans son analyse. Et l’ultragauchiste allemand de l848, Gottschalk, n’avait pas entièrement tort de renâcler devant la perspective marxiste « d’échapper à l’enfer du Moyen Age » pour se « précipiter volontairement dans le purgatoire » du capitalisme [3]. Ce qu’Isaac Deutscher dit des marxistes russes d’avant l9l7 (car, ô paradoxe, il y avait beaucoup de « menchévisme » chez ces « bolcheviks » !) est valable, je crois, dans une certaine mesure, pour les fondateurs mêmes du marxisme « Comme ils voyaient dans le capitalisme une étape sur le chemin qui menait du féodalisme au socialisme, ils exagéraient les avantages de cette étape, ses caractères progressifs, son influence civilisatrice... [4] ».

Si l’on confronte les nombreux passages des écrits de Marx et d’Engels concernant la Révolution française (dont j’ai donné, dans mon livre quelques extraits) force est de constater que tantôt ils aperçoivent et tantôt perdent de vue son caractère de « révolution permanente ». La révolution par en bas, ils la voient certes, mais seulement par éclipses. Comme ont tendance à le faire, dans leur zèle, les disciples de tous les maîtres, j’ai eu le tort, dans mon livre, de présenter les vues de Marx et d’Engels sur la Révolution française comme une « synthèse » cohérente, de les « dogmatiser », alors qu’en réalité elles présentent des contradictions difficilement conciliables (et qui ne sont pas seulement dialectiques », c’est-à-dire reflétant des contradictions qui existent dans la nature). Pour donner un seul exemple (car il serait trop long de les récapituler ici) Marx n’hésite pas à présenter les humbles partisans de Jacques Roux et de Varlet dans les faubourgs comme les « représentants principaux » du mouvement révolutionnaire [5], mais il échappe à Engels d’écrire qu’au « prolétariat » de 1793 « pouvait, tout au plus, être apportée une aide d’en haut [6] ».

On comprend déjà mieux ce qu’il faut entendre par cet esprit « jacobin » dont parle Deutscher. A première vue, le terme est vide de sens, car qui pourrait dire ce qu’était au juste le « jacobinisme » en l793 ? La lutte de classes (bien qu’encore embryonnaire) passait a travers la Société des Jacobins. Ses chefs étaient des bourgeois de gauche méfiants, au fond, à l’égard des masses populaires et dont l’objectif plus ou moins conscient était de ne pas dépasser les limites de la révolution bourgeoise. Les Jacobins du rang étaient des plébéiens qui, plus on moins consciemment, voulaient franchir ces limites. A la fin, les deux tendances antagonistes devinrent, du fait même de leur conflit ouvert, beaucoup plus conscientes et les Jacobins d’en haut envoyèrent à I’échafaud les Jacobins d’en bas (en attendant d’être jetés eux-mêmes sous le couperet par des bourgeois plus réactionnaires). Par « esprit jacobin », je crois qu’il faut entendre la tradition de la révolution bourgeoise, de la « dictature » par en haut de l793, quelque peu idéalisée et insuffisamment différenciée de la « dictature » par en bas. Et, par extension, il faut entendre aussi la tradition du conspiratisme babouviste et blanquiste, qui emprunte à la révolution bourgeoise ses techniques dictatoriales et minoritaires pour les mettre au service d’une nouvelle révolution .

On voit pourquoi les libertaires discernent dans le socialisme (ou communisme) du XIXe siècle une certaine tendance « jacobine », « autoritaire », « gouvernementaliste », une propension au « culte de la discipline de l’Etat » héritée de Robespierre et des Jacobins, qu’ils définissent une « humeur bourgeoise », « un legs politique du révolutionnarisme bourgeois », à quoi ils opposent l’affirmation que « les Révolutions sociales de nos jours n’ont rien ou presque rien à imiter dans les procédés révolutionnaires des Jacobins de 1793 [7] ».

Marx et Engels encourent, certes, beaucoup moins ce reproche que les autres courants socialistes, autoritaires et étatistes, du XIXe siècle. Mais ils eurent eux-mêmes quelque peine à s’affranchir de la tradition jacobine. C’est ainsi, pour prendre un seul exemple, qu’ils ont été lents à se défaire du mythe « jacobin » de la « centralisation rigoureuse offerte en modèle par la France de l793 ». Ils l’ont finalement rejetée, sous la pression des libertaires, mais non sans avoir trébuché, hésité, rectifié leur tir et, même dans leurs repentirs, fait encore fausse route [8]. Ce flottement devait permettre à Lénine d’oublier les passages anticentralistes de leurs écrits - notamment une mise au point faite par Engels en l885 et que j’ai cité dans mon livre [9] -pour ne retenir que « les faits cités par Engels et concernant la République française, centralisée, de l792 à l799 » et pour baptiser Marx un « centraliste [10] »

Sur les bolcheviks russes, en effet, l’emprise « jacobine » est encore plus accentuée que sur les fondateurs du marxisme. Et, pour une large part, cette déviation prend son origine dans une interprétation parfois inexacte et unilatérale de la Révolution française. Lénine, certes, a assez bien aperçu son aspect de « révolution permanente ». Il a montré que le mouvement populaire (qu’il appelle improprement « révolution démocratique bourgeoise ») a été loin d’atteindre en l794 ses objectifs et qu’il n’y parviendra, en fait, qu’en l87l [11]. Si la victoire complète n’a pas été remportée dès la fin du XVIIIe siècle, c’est parce que les « bases matérielles du socialisme » faisaient encore défaut [12]. Le régime bourgeois n’est progressif que par rapport à l’autocratie qui l’a précédé, que comme forme dernière de domination et « l’arène la plus commode pour la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie [13] ». Seul le prolétariat est capable de pousser la révolution jusqu’à son terme « car il va beaucoup plus loin que la révolution démocratique [14]. »

Mais, par ailleurs, Lénine a longtemps rejeté la conception de la révolution permanente et soutenu que le prolétariat russe devrait, après la conquête du pouvoir, se limiter volontairement à un régime de démocratie bourgeoise. C’est pourquoi il a souvent tendance à surestimer l’héritage de la Révolution française, affirmant qu’il restera « peut-être à jamais le modèle de certaines méthodes révolutionnaires » et que les historiens du prolétariat, doivent voir dans le jacobinisme « un des points culminants que la classe opprimée atteint dans la lutte pour son émancipation », les « meilleurs exemples de révolution démocratique [15]. » C’est pourquoi il idéalise Danton [16] et n’hésite pas à se proclamer lui-même un « Jacobin » [17].

Les attitudes jacobines de Lénine lui attirèrent, en 1904, une vive réplique du jeune Trotsky. Pour ce dernier (qui ne s’était pas encore rallié au bolchevisme), le jacobinisme, « c’est le degré maximum de radicalisme qui puisse être fourni par la société bourgeoise ». Les révolutionnaires modernes doivent se défendre du jacobinisme au moins autant que du réformisme. Jacobinisme et socialisme prolétarien sont « deux mondes, deux doctrines, deux tactiques, deux psychologies séparées par un abîme ». Si tous deux sont intransigeants, leurs intransigeances sont qualitativement différentes. La tentative pour introduire les méthodes jacobines dans le mouvement de classe du prolétariat, dans les révolutions prolétariennes du XXe siècle, ce n’est pas autre chose que de l’opportunisme. Elle exprime, au même titre que le réformisme, « une tendance à lier le prolétariat à une idéologie, une tactique et finalement une psychologie étrangère et ennemie de ses intérêts de classe ». A quoi bon, demandait le jeune Trotsky, ajouter au mot « Jacobin », comme le faisait Lénine, le correctif « lié indissolublement a l’organisation du prolétariat » si l’on conservait en même temps une psychologie jacobine de défiance envers les masses ? Sans doute le stade du « jacobinisme » ou « blanquisme » correspondait-il à l’état arriéré de la Russie. Mais, continuait Trotsky, « il n’y a pas de quoi être fierssi, par suite de notre retard politique, nous en sommes encore au jacobinisme [18] ». Ce sont pourtant les méthodes révolutionnaires bourgeoises et jacobines [19] découlant de ce « retard politique » de la Russie et reposant « sur de vieilles traditions, sur une routine périmées » [20] qui plus tard seront imposées en bloc comme un dogme au prolétariat mondial...

Vers une synthèse.

En conclusion, la Révolution française a été la source de deux grands courants de pensée socialiste qui, à travers tout le XIXe siècle, se sont perpétués jusqu’à nos jours un courant jacobin autoritaire et un courant libertaire. L’un, d’ « humeur bourgeoise », oriente de haut en bas, est surtout préoccupé d’efficacité révolutionnaire et veut tenir surtout compte de la « nécessité », l’autre, d’esprit essentiellement prolétarien, orienté de bas en haut, met au premier plan la sauvegarde de la liberté. Entre ces deux courants de nombreux compromis, plus on moins boîteux, ont déjà été élaborés. Le collectivisme libertaire de Bakounine essayait de concilier Proudhon et Marx. Le marxisme s’efforça de trouver, dans la Première Internationale, un moyen terme entre Blanqui et Bakounine. La Commune de l87l fut une synthèse, empirique de jacobinisme et de fédéralisme. Lénine lui-même, dans l’Etat et la Révolution , est partagé entre l’anarchisme et le communisme d’Etat, entre la spontanéité des masses et la « discipline de fer » du jacobinisme. Pourtant la véritable synthèse de ces deux courants reste à faire. Comme l’écrit H. E. Kaminski, elle est non seulement nécessaire, mais inévitable. « L’histoire... construit ses compromis elle-même [21] ». La dégénérescence de la Révolution russe, l’effondrement et la banqueroute historique du stalinisme la mettent, plus que jamais, à l’ordre du jour. Elle seule nous permettra de refaire notre bagage d’idées et d’éviter à tout jamais que nos révolutions soient confisquées par de nouveaux « Jacobins » disposant de blindés en comparaison desquels la guillotine de l793 fait figure de joujou.

Daniel Guérin


Scanné et corrigé par Pierre Sommermeyer et René Furth


[1Bakounine, Oeuvres, II, p. l08, 232, - Il en a été de même pour les socialistes allemands : Rudolf Rocker a souligné (dans son Johann Most, Berlin, l924, p. 53) combien Wilhelm Liebknecht fut « influencé par les idées des vieux Jacobins communistes ».

[2Deutscher, The Prophet, cit., p. 95,

[3Boris Nicolaïevski, Karl Marx, l937, p. l46, 158..

[4Deutscher, Staline, cit., p. 39 ; - Cf. également Sir John Maynard, Russia in flux, New York, l955, p. ll8.

[5Marx, la Sainte Famille , Oeuvres Philosophiques (Costes) II, p. 2l3.

[6Engels, Anti-Duhring, l878, (Costes) III, p. 8

[7Proudhon, Idée générale…, cit., p. 234-323 ; - Bakounine, Œuvres, II p 108, 228, 296, 361-362 ; VI p.257

[8Engels, "Karl Marx devant les jurés de Cologne" (Ed. Costes), p. 247 et note ; - Marx, Dix-Huit Brumaire de Louis-Bonaparte (Ed. Schleicher), p. 342-344 ; - Marx, Guerre Civile..., cit., p. l6, 46, 49 ; - Engels, « Critique du programme d’Erfurt, op. cit.

[9D. G., II, p. 4.

[10. Lénine, L’Etat et la Révolution, 19l7, « Petite Bibliothèque Lénine », 1933, p. 62, 84-85

[11Lénine, Pages choisies (Ed. Pascal), II, p. 372-373

[12Lénine, Oeuvres (en français), XX, p. 640

[13Pages..., II, p. 93.

[14Ibid., II, p. ll5-ll6.

[15Pages..., II, p. 296 ; - Oeuvres, XX, p. 640.

[16Pages..., III, p. 339.

[17Oeuvres, XX, p. 640 ; - Pages..., I, p. l92 (1904).

[18Trotsky, Nos tâches politiques, cit.

[19Rosa Luxembourg, La Révolution Russe, l9l8, éd. française l937, p. 27.

[20Voline, La Révolution inconnue (l917-l92l), l947, p. l54-l56, 2l2.

[2183. H. E. Kaminski, Bakounine, l938, p. l7.


Mis en ligne par : CREAGH Ronald

Pour citer cet article :
GUERIN Daniel, La révolution déjacobinisée. -2-,
Dernières modifications : 26 avril 2015. [En ligne].
http://raforum.info/spip.php?article4688
[Consulté le 27 juin 2017]



Voir aussi :


Scanné et corrigé par Pierre Sommermeyer et René Furth


Cet article est aussi disponible en :



GUÉRIN, Daniel (1904/05/19) - (1988/04/14). Journaliste, auteur dramatique, historien et théoricien des mouvements libertaires
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