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HAKIM BEY [pseudonyme de Peter Lamborn Wilson). "Le Terrorisme Poétique"

Trad. : Ronald Creagh

samedi 1er janvier 2011, par pierre

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Des halls de distributeurs automatiques de billets, ouverts la nuit, où se déroulent d’étranges ballets. [1] Démonstrations pyrotechniques non autorisées. Art paysager et travaux de terrassement dans les parcs d’Etat, comme façonnés par des extraterrestres. Effractions dans les maisons, non pour les cambrioler mais pour y laisser des objets poético-terroristes. Kidnapper quelqu’un et le rendre heureux. Prendre une personne au hasard et la persuader qu’elle vient d’hériter d’une fortune colossale, surprenante et inutile, par exemple un million d’hectares dans l’Antarctique, ou un éléphant de cirque vieillissant, un orphelinat à Bombay ou encore une collection de vieux manuscrits sur l’alchimie. Elle découvrira plus tard qu’elle a cru, l’espace d’un instant, en des choses extraordinaires ; peut-être se mettra-t-elle ainsi en quête d’un mode d’existence plus intense.

Visser une plaque commémorative en cuivre dans un lieu public ou privé dans lequel vous avez eu une révélation ou vécu une expérience sexuelle particulièrement gratifiante.

Aller tout nu à la recherche d’un signe.

Organiser une grève à l’école ou au travail sur le simple fait que ce lieu ne satisfait pas votre besoin d’indolence et de beauté spirituelle.

L’art des graffitis prêtait quelque charme aux métros si laids et aux monuments publics trop imposants ; le Terrorisme Poétique peut aussi être créé dans les lieux publics : poèmes gribouillés dans les toilettes du palais de justice, petits fétiches abandonnés dans les parcs et les restaurants, photocopies artistiques sous les essuie-glaces des pare-brise des autos en stationnement, Slogans en Lettres Enormes sur les murs des terrains de jeux, lettres anonymes envoyées au hasard ou à des destinataires choisis (imposture postale), émissions pirates de radio, ciment frais...

La réaction du public ou le choc esthétique causé par le Terrorisme Poétique devrait être au moins aussi intense que le sentiment de terreur,– un grand dégoût, un éveil sexuel, un émerveillement superstitieux, une brusque intuition, une angoisse dadaesque. Peu importe que le Terrorisme Poétique vise une personne ou plusieurs, peu importe qu’il soit "signé" ou anonyme, il échoue s’il ne change pas la vie de quelqu’un (autre que l’artiste).

Le Terrorisme Poétique est un acte du Théâtre de la Cruauté. Il n’y a ni scène, ni sièges, ni billets ni murs. Il ne fonctionne que s’il est catégoriquement coupé de toutes les structures conventionnelles de l’art destiné à la consommation (galeries, publications, médias). Même les tactiques de guérilla situationniste du théâtre de rue sont peut-être maintenant trop connues et trop prévisibles.

Une séduction exquise, entreprise non seulement pour se satisfaire mutuellement, mais comme l’acte conscient d’une vie volontairement belle, peut réaliser l’acte ultime de Terrorisme Poétique. Le Poète Terroriste se comporte comme un mystificateur dont le but n’est pas l’argent mais LE CHANGEMENT.

Ne faîtes pas de Terrorisme Poétique pour d’autres artistes ; entreprenez-le pour des gens qui ne réaliseront pas du premier coup que ce que vous avez fait c’est de l’art. Evitez les genres artistiques reconnaissables, la politique, ne restez pas sur place pour discuter, ne faîtes pas de sentiment ; soyez impitoyable, prenez des risques, ne vandalisez que ce qui doit être dégradé, faîtes quelque chose dont les enfants se souviendront toute leur vie ; mais ne soyez pas spontané, sauf si vous êtes possédé par la Muse du Terrorisme Poétique.

Travestissez-vous. Laissez un faux nom. Soyez légendaire. Le meilleur Terrorisme Poétique est contre la loi, mais il ne faut pas être pris. L’art est un crime ; le crime est un art.


[1Mes remerciements à John P. Clark pour ses remarques pertinentes.