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STALINE, J. "Anarchisme ou socialisme ?" [1906]

Revu et corrigé par Petitfils

vendredi 7 janvier 2011, par CREAGH Ronald

Dans cette étude, Staline s’attaque en particulier à Varlam Tcherkesoff, nommé ici Tcherkézichvili (1846-1925). En fait, Staline ne répond à aucun des arguments de celui-ci ; en revanche, il lui attribue des opinions qu’il peut facilement réfuter.

On peut se faire une idée du point de vue de Tcherkesoff, en cliquant ici :[ Tcherkesoff, Précurseurs de l’Internationale , [Impr. de la Bibliotheque des Temps nouveaux] (Coll. Bibliothèque des "Temps nouveaux", 16). Bruxelles, 51, rue des Éperonniers, 1899. 144 p. 17 cm. In-16].

Il est remarquable de voir comment l’interprétation de Staline, bien antérieure à la Révolution soviétique, contient déjà les éléments du totalitarisme qu’il imposera quand il sera au pouvoir

La lutte de classe est le pivot de la vie sociale de nos jours. Et chaque classe, au cours de cette lutte, s’inspire de sa propre idéologie. La bourgeoisie a la sienne, c’est ce qu’on appelle le libéralisme. Le prolétariat de même a son idéologie, c’est, vous le savez, le socialisme.

On ne saurait considérer le libéralisme comme quelque chose d’entier et d’indivisible : il comporte diverses tendances suivant les diverses catégories de la bourgeoisie.

Le socialisme non plus n’est ni entier, ni indivisible : il comporte de même diverses tendances.

Nous n’allons pas nous livrer ici à l’analyse du libéralisme, - mieux vaut remettre cela à un autre temps. Nous tenons simplement à montrer au lecteur ce qu’est le socialisme et ses courants. A notre avis, cela l’intéressera davantage.

Le socialisme comporte trois courants principaux : le réformisme, l’anarchisme et le marxisme.

Le réformisme (Bernstein et autres), qui ne considère le socialisme que comme un but éloigné, et rien de plus ; qui, pratiquement, nie la révolution socialiste et cherche à instaurer le socialisme par la voie pacifique ; le réformisme qui prêche non la lutte des classes, mais leur collaboration, - ce réformisme-là se désagrège de jour en jour ; il perd de jour en jour toutes les apparences de socialisme ; point n’est besoin, selon nous, de l’analyser ici, dans les présents articles en définissant le socialisme.

Il en va tout autrement pour le marxisme et l’anarchisme : tous deux sont reconnus aujourd’hui pour des courants socialistes ; tous deux mènent une lutte acharnée entre eux ; tous deux veulent apparaître aux yeux du prolétariat comme des doctrines authentiquement socialistes, et, bien entendu, l’analyse et la mise en parallèle de ces deux tendances offriront au lecteur un bien plus vif intérêt.

Nous n’appartenons pas à ces hommes qui, au rappel du mot "anarchisme", se détournent avec mépris et déclarent dans un geste d’abandon : "Vous êtes bien bons de vous en occuper, il ne vaut même pas la peine qu’on en parle !" Nous croyons qu’une telle "critique" à bon marché est chose indigne et sans utilité.

Nous n’appartenons pas non plus aux hommes qui se consolent à l’idée que les anarchistes, voyez-vous, "n’ont pas l’appui des masses, et c’est pourquoi ils ne sont guère dangereux". Il ne s’agit pas de savoir derrière qui suit aujourd’hui une "masse" plus grande ou plus petite, - il s’agit de l’essence de la doctrine. Si la "doctrine" des anarchistes traduit une vérité, il va de soi qu’elle s’ouvrira absolument un chemin et ralliera la masse autour d’elle. Mais si elle est inconsistante et repose sur une base erronée, elle fera long feu et restera comme suspendue en l’air. Or, l’inconsistance de l’anarchisme doit être démontrée.

Certains estiment que le marxisme et l’anarchisme ont les mêmes principes ; qu’il n’existe entre eux que des divergences de tactique, de sorte que, selon eux, il est tout à fait impossible d’opposer l’un à l’autre ces deux courants.

Mais c’est là une grave erreur.

Nous estimons que les anarchistes sont les ennemis véritables du marxisme. Par conséquent, nous reconnaissons aussi qu’il faut mener une lutte véritable contre de véritables ennemis. Il faut donc analyser la "doctrine" des anarchistes d’un bout à l’autre et l’examiner à fond sous toutes ses faces.

La vérité est que le marxisme et l’anarchisme reposent sur des principes tout à fait divergents, bien que tous deux se manifestent sur le théâtre de la lutte sous le drapeau socialiste. La pierre angulaire de l’anarchisme est l’individu, dont l’affranchissement est, selon lui, la condition principale de l’affranchissement de la masse, de la collectivité.

Selon l’anarchisme, l’affranchissement de la masse est impossible tant que l’individu ne sera pas affranchi, ce qui fait que son mot d’ordre est : "Tout pour l’individu". [1]

Tandis que la pierre angulaire du marxisme, c’est la masse dont l’affranchissement est, selon lui, la condition principale de l’affranchissement de l’individu. C’est-à-dire que, selon le marxisme, l’individu ne peut être affranchi tant que ne le sera pas la masse, ce qui fait que son mot d’ordre est : "Tout pour la masse". [2]

Il est évident qu’ici interviennent deux principes s’excluant l’un l’autre, et pas seulement des divergences tactiques.

Nos articles ont pour objet de confronter, ces deux principes opposés, de comparer entre eux le marxisme et l’anarchisme, et d’éclairer ainsi leurs qualités et leurs défauts. De plus, nous jugeons utile ici même de faire connaître au lecteur le plan de ces articles.

Nous commencerons par donner une définition du marxisme ; chemin faisant, nous rappellerons le point de vue des anarchistes sur le marxisme, et puis nous aborderons la critique de l’anarchisme proprement dit.

Savoir : nous exposerons la méthode dialectique, le point de vue des anarchistes sur cette méthode et notre critique ; la théorie matérialiste, le point de vue des anarchistes et notre critique (nous parlerons ici même de la révolution socialiste, de la dictature socialiste, du programme minimum et, en général, de la tactique) ; la philosophie des anarchistes et notre critique ; le socialisme des anarchistes et notre critique ; la tactique et l’organisation des anarchistes ; pour terminer, nous présenterons nos conclusions.

Nous tâcherons de montrer que les anarchistes, en tant que prédicats du socialisme des petites communautés, ne sont pas des socialistes authentiques.

Nous tâcherons également de montrer que les anarchistes, pour autant qu’ils nient la dictature du prolétariat, ne sont pas non plus des révolutionnaires authentiques... Ainsi, procédons.

I METHODE DIALECTIQUE

Tout ce qui existe... n’existe, ne vit que par un mouvement quelconque... Il y a un mouvement continuel d’accroissement dans les forces productives, de destruction dans les rapports sociaux. Karl Marx

Le marxisme n’est pas seulement une théorie du socialisme ; c’est une conception du monde achevée, un système philosophique d’où le socialisme prolétarien de Marx découle spontanément. Ce système philosophique porte le nom de matérialisme dialectique.

Aussi bien, exposer le marxisme c’est exposer le matérialisme dialectique.

Pourquoi ce système porte-t-il le nom de matérialisme dialectique ?

Parce que sa méthode est dialectique et sa théorie, matérialiste.

Qu’est-ce que la méthode dialectique ?

On dit que la vie sociale est en état de constante évolution et de mouvement. Et cela est juste : on ne peut considérer la vie comme quelque chose d’immuable, de figé ; elle ne s’arrête jamais à un niveau quelconque ; elle est en perpétuel mouvement, elle suit un processus perpétuel de destruction et de création.

C’est pourquoi il existe toujours dans la vie du nouveau et du vieux, des éléments croissants et mourants, révolutionnaires et contre-révolutionnaires.

La méthode dialectique affirme qu’il faut regarder la vie telle qu’elle est en réalité. [3] Nous avons vu que la vie est en perpétuel mouvement ; nous devons donc considérer la vie dans son mouvement, et poser la question ainsi : Où va la vie ?

Nous avons vu que la vie offre le spectacle d’une destruction et d’une création perpétuelles ; notre devoir est donc de considérer la vie dans sa destruction et sa création, et de poser la question ainsi : Qu’est-ce qui se détruit et qu’est-ce qui se crée dans la vie ?

Ce qui naît dans la vie et grandit de jour en jour, est irrésistible, et l’on ne saurait en arrêter le progrès. C’est-à-dire que si, par exemple, le prolétariat naît dans la vie en tant que classe et grandit de jour en jour, si faible et peu nombreux qu’il soit aujourd’hui, il finira néanmoins par vaincre. Pourquoi ? Parce qu’il grandit, se fortifie et marche de l’avant. Par contre, ce qui dans la vie vieillit et s’achemine vers la tombe, doit nécessairement subir la défaite, encore que ce soit aujourd’hui une force prodigieuse.

C’est-à-dire que si, par exemple, la bourgeoisie voit le terrain se dérouler peu à peu sous ses pieds et marche chaque jour à reculons, si forte et nombreuse qu’elle soit aujourd’hui, elle finira néanmoins par essuyer la défaite. Pourquoi ? Mais parce que, en tant que classe, elle se désagrège, faiblit, vieillit et devient un fardeau inutile dans la vie.

D’où la thèse dialectique bien connue : Tout ce qui existe réellement, c’est-à-dire tout ce qui grandit de jour en jour, est rationnel, et tout ce qui de jour en jour se désagrège, ne l’est point et, par conséquent, n’échappera pas à la défaite.

Exemple.

Après 1880, un grand débat s’était institué parmi les intellectuels révolutionnaires russes. Les populistes affirmaient que la force principale capable de se charger de la "libération de la Russie", était la petite bourgeoisie de la campagne et de la ville. Pourquoi ? leur demandaient les marxistes. Parce que, répondaient les populistes, la petite bourgeoisie de la campagne et de la ville forme aujourd’hui la majorité ; de plus, elle est pauvre et vit dans la misère.

Les marxistes répliquaient : en effet, la petite bourgeoisie de la campagne et de la ville forme aujourd’hui la majorité, et elle est vraiment pauvre, mais la question n’est point là. La petite bourgeoisie forme depuis longtemps déjà la majorité, mais jusqu’à présent elle n’a, sans l’aide du prolétariat, fait preuve d’aucune initiative, dans la lutte pour la "liberté". Pourquoi ? Mais parce que la petite bourgeoisie, en tant que classe, ne grandit pas ; au contraire, de jour en jour elle se désagrège et se décompose en bourgeois et en prolétaires. D’autre part, bien entendu, la pauvreté, elle non plus, n’a pas ici une importance décisive : les "gueux" sont plus pauvres que la petite bourgeoisie, mais personne ne dira qu’ils peuvent se charger de la "libération de la Russie".

Comme on voit, il ne s’agit pas de savoir quelle classe aujourd’hui forme la majorité, ou quelle classe est plus pauvre, mais bien quelle classe se fortifie et quelle autre se désagrège.

Et comme le prolétariat est la seule classe qui se développe et se fortifie sans cesse, qui pousse en avant la vie sociale et rallie autour de soi tous les éléments révolutionnaires, notre devoir est de le reconnaître pour la force principale du mouvement d’aujourd’hui, de rejoindre ses rangs et de faire notres ses tendances progressives.

Ainsi répondaient les marxistes.

Sans doute les marxistes regardaient-ils la vie dialectiquement, tandis que les populistes raisonnaient en métaphysiciens, car ils se représentaient la vie sociale comme étant figée, à un point mort.

C’est ainsi que la méthode dialectique envisage le développement de la vie.

Mais il y a mouvement et mouvement. Il y en eut un, dans la vie sociale, aux "journées de décembre" (2), quand le prolétariat, l’échine redressée, attaqua les dépôts d’armes et marcha à l’assaut de la réaction. Mais ce qu’il faut encore nommer mouvement social, c’est celui des années antérieures, quand le prolétariat, dans le cadre d’une évolution "pacifique", se contentait de grèves isolées et de la création de petits syndicats.

Il est clair que le mouvement affecte des formes diverses.

Eh bien, la méthode dialectique affirme que le mouvement a une double forme : évolutionniste et révolutionnaire.

Le mouvement est évolutionniste, quand les éléments progressifs continuent spontanément leur travail journalier et apportent dans le vieil ordre de choses de menus changements quantitatifs.

Le mouvement est révolutionnaire, quand ces mêmes éléments s’unissent, se pénétrant d’une idée commune et se précipitent contre le camp ennemi pour anéantir jusqu’à la racine le vieil ordre de choses et apporter dans la vie des changements qualitatifs, instituer un nouvel ordre de choses.

L’évolution prépare la révolution et crée un terrain qui lui est favorable, tandis que la révolution achève l’évolution et contribue à son progrès.

Les mêmes processus s’opèrent dans la vie de la nature. L’histoire de la science montre que la méthode dialectique est une méthode authentiquement scientifique : à commencer par l’astronomie et en finissant par la sociologie, partout l’idée se confirme qu’il n’y a rien d’éternel dans le monde, que tout change, tout évolue.

Par conséquent, tout dans la nature doit être envisagé du point de vue du mouvement, de l’évolution. Or, cela signifie que l’esprit de la dialectique pénètre toute la science moderne.

Pour ce qui est des formes du mouvement et aussi du fait que, selon la dialectique, les menus changements de quantité aboutissent en fin de compte à de grands changements de qualité, cette loi est tout aussi valable dans l’histoire de la nature. Le "système périodique des éléments" de Mendéléev montre clairement quelle grande portée s’attache, dans l’histoire de la nature, au fait que les changements de qualité naissent des changements de quantité. Témoin aussi, en matière de biologie, la théorie du néolamarckisme, théorie à laquelle fait place le néodarwinisme.

Nous ne disons rien des autres faits, que Fr. Engels étudie avec une ampleur suffisante dans son Anti-Dühring.

Tel est le fond de la méthode dialectique.

* * *

Que pensent les anarchistes de la méthode dialectique ?

On sait que le fondateur de la méthode dialectique fut Hegel. Méthode que Marx a épurée et améliorée. Certes, ce fait est connu également des anarchistes. Ils savent que Hegel fut un conservateur, et, profitant de cette occasion, ils s’attaquent avec véhémence à Hegel, qu’ils traitent de partisan de la "restauration" ; ils "démontrent" avec entrain que "Hegel est un philosophe de la restauration... qu’il exalte le constitutionnalisme bureaucratique en sa forme absolue ; que l’idée générale de sa philosophie de l’histoire est subordonnée à la tendance philosophique de l’époque de la restauration, tendance qu’elle sert", etc. (Voir : Nobati (3), n° 6 Article de V. Tcherkézichvili ).

L’anarchiste bien connu Kropotkine "démontre" la même chose dans ses écrits. (Voir, par exemple, sa Science et anarchisme, en langue russe).

Kropotkine est unanimement soutenu par nos kropotkiniens, depuis Tcherkézichvili jusqu’à Ch. G. (Voir les numéros de Nobati).

Il est vrai que sur ce point personne ne discute avec eux. Au contraire, chacun conviendra que Hegel n’était pas un révolutionnaire. Marx et Engels eux-mêmes ont, avant tous les autres, fait la preuve dans leur Critique de la critique critique, que les conceptions historiques de Hegel contredisent foncièrement l’idée de la souveraineté du peuple. Néanmoins, les anarchistes "démontrent" et tiennent à "démontrer" chaque jour que Hegel est partisan de la "restauration". Pourquoi font-ils cela ? Sans doute pour jeter le discrédit sur Hegel et faire sentir au lecteur que le "réactionnaire" Hegel ne peut avoir qu’une méthode "rebutante" et antiscientifique.

C’est ainsi que les anarchistes croient pouvoir réfuter la méthode dialectique.

Nous déclarons que de cette manière ils ne prouveront rien, sinon leur propre ignorance. Pascal et Leibniz n’étaient pas des révolutionnaires, mais la méthode mathématique qu’ils ont découverte est reconnue aujourd’hui une méthode scientifique.

Mayer et Helmholtz n’étaient pas des révolutionnaires, mais leurs découvertes en physique constituent un des fondements de la science. Lamarck et Darwin n’étaient pas non plus des révolutionnaires ; cependant leur méthode évolutionniste a mis sur pied la science biologique... Pourquoi ne reconnaîtrait-on pas le fait que, en dépit de son conservatisme, Hegel a pu élaborer une méthode scientifique dite dialectique ?

Non, de cette manière les anarchistes ne prouveront rien, sinon leur propre ignorance. Poursuivons. Selon les anarchistes, "la dialectique, c’est de la métaphysique", et comme ils "veulent débarrasser la science de la métaphysique, la philosophie de la théologie", ils réfutent la méthode dialectique. (Voir Nobati, n° 3 et 9. Ch G. Voir aussi Science et anarchisme, de Kropotkine).

Ah, ces anarchistes ! C’est, comme on dit, vouloir rejeter la faute sur son voisin. La dialectique a mûri dans la lutte avec la métaphysique ; elle s’est acquis la gloire dans cette lutte ; or, pour les anarchistes la dialectique, c’est de la métaphysique !

La dialectique affirme qu’il n’y a rien d’éternel dans le monde, que tout passe, tout change : la nature, la société, les moeurs et les coutumes, les idées de justice ; la vérité elle-même change, et c’est pourquoi la dialectique considère toute chose avec esprit critique ; c’est pourquoi elle nie la vérité établie une fois pour toutes ; par conséquent, elle nie de même les "principes dogmatiques tout faits que l’on n’a plus, une fois découverts, qu’à apprendre par coeur". (Voir : F. Engels, Ludwig Feuerbach).

La métaphysique, elle, nous dit tout autre chose. Le monde pour elle est quelque chose d’éternel et d’immuable (voir : F. Engels, Anti-Dühring) ; il a été une fois pour toutes défini par quelqu’un ou quelque chose. Voilà pourquoi les métaphysiciens ont toujours à la bouche "justice éternelle" et "vérité immuable".

Proudhon, le "père spirituel" des anarchistes, disait qu’il existe dans le monde une justice immanente établie une fois pour toutes, qui doit être mise à la base de la société future.

Aussi a-t-on appelé Proudhon un métaphysicien. Marx a combattu Proudhon par la méthode dialectique, il a démontré que, puisque tout change dans le monde, la "justice" doit également changer et que, par conséquent, la "justice immanente" est un délire métaphysique (Voir : K. Marx, la Misère de la philosophie). Or, les disciples géorgiens du métaphysicien Proudhon nous répètent sans cesse : "La dialectique de Marx, c’est de la métaphysique !".

La métaphysique admet différents dogmes nébuleux, comme l’"inconnaissable", la "chose en soi", et passe finalement à une théologie vide de substance. A l’opposé de Proudhon et de Spencer, Engels a combattu ces dogmes par la méthode dialectique. (Voir : Ludwig Feuerbach). Et les anarchistes - les disciples de Proudhon et de Spencer - de nous dire que Proudhon et Spencer sont des savants, tandis que Marx et Engels sont des métaphysiciens !

De deux choses l’une : ou bien les anarchistes se leurrent ; ou bien ils ne savent ce qu’ils disent.

En tous cas, une chose est certaine, c’est que les anarchistes confondent le système métaphysique de Hegel et sa méthode dialectique.

Inutile de dire que le système philosophique de Hegel, qui s’appuie sur une idée immuable, est d’un bout à l’autre métaphysique. Mais il n’est pas moins certain que la méthode dialectique de Hegel, qui nie toute idée immuable, est d’un bout à l’autre scientifique et révolutionnaire.

Voilà pourquoi Karl Marx, qui a soumis le système métaphysique de Hegel à une critique foudroyante, a loué en même temps sa méthode dialectique. "Rien ne saurait lui imposer, disait Marx, parce qu’elle est essentiellement critique et révolutionnaire". (Voir : le Capital, tome 1er. Postface).

Voilà pourquoi Engels aperçoit une différence notable entre la méthode de Hegel et son système. "Ceux qui prenaient surtout appui sur le système de Hegel, pouvaient être assez conservateurs dans les deux domaines ; ceux qui considéraient la méthode dialectique comme la chose essentielle, pouvaient, tant au point de vue religieux qu’au point de vue politique, appartenir à l’opposition la plus extrême". (Voir : Ludwig Feuerbach).

Les anarchistes ne voient pas cette différence et répètent, sans réfléchir, que la "dialectique, c’est de la métaphysique".

Poursuivons. Les anarchistes prétendent que la méthode dialectique est un "tissu de subterfuges", la "méthode des sophismes", du "saut périlleux de la logique" (Voir : Nobati, n° 8, Ch. G.), méthode "au moyen de laquelle on prouve avec la même facilité la vérité et le mensonge". (Voir : Nobati, n° 4. Article de V. Tcherkézichvili).

Ainsi, pour les anarchistes, la méthode dialectique prouve tout aussi bien la vérité que le mensonge.

Il peut sembler dès l’abord que l’accusation portée par les anarchistes ne soit pas dénuée de fondement. Ecoutez, par exemple, ce que dit Engels du partisan de la méthode métaphysique :

"... Il parle par "oui et par non ; tout ce qui est au-delà vient du Malin". Pour lui, une chose existe ou n’existe pas ; une chose ne peut être à la fois elle-même et autre qu’elle-même. Le négatif et le positif s’excluent absolument..." (Voir : Anti-Dühring. Introduction).

Comment cela ! - s’échauffent les anarchistes. - Est-il possible qu’un seul et même objet soit à la fois bon et mauvais ?! C’est bien là un "sophisme", un "jeu de mots". Car cela veut dire que "vous voulez avec la même facilité prouver la vérité et le mensonge" !...

Allons cependant au fond des choses.

Nous demandons aujourd’hui la république démocratique.

Pouvons-nous dire que la république démocratique soit bonne à tous égards ou bien à tous égards mauvaise ?

Non, nous ne le pouvons pas ! Pourquoi ? Parce que la république démocratique n’est bonne que d’un côté, c’est quand elle détruit le régime féodal ; par contre, elle est mauvaise d’un autre côté, c’est quand elle fortifie le régime bourgeois. Aussi bien disons-nous : pour autant que la république démocratique détruit le régime féodal, elle est bonne, et nous luttons pour elle ; mais pour autant qu’elle fortifie le régime bourgeois, elle est mauvaise, et nous luttons contre elle.

Il s’ensuit qu’une seule et même république démocratique est à la fois "bonne" et "mauvaise" - en même temps "oui" et "non".

On peut en dire autant de la journée de huit heures, laquelle est en même temps "bonne", pour autant qu’elle renforce le prolétariat, et "mauvaise", pour autant qu’elle fortifie le système de travail salarié.

Ce sont ces faits qu’Engels avait en vue en caractérisant, dans les termes mentionnés plus haut, la méthode dialectique.

Or les anarchistes n’ont pas compris, et l’idée parfaitement lumineuse leur a paru un "sophisme" nébuleux.

Certes, les anarchistes sont libres de remarquer ou de ne pas remarquer ces faits ; ils peuvent même sur une rive sablonneuse ne pas remarquer le sable, c’est leur droit. Mais que vient faire ici la méthode dialectique qui, à la différence de l’anarchisme, ne regarde pas la vie les yeux fermés ; qui perçoit les pulsations de la vie et dit explicitement : Du moment que la vie change et est en mouvement, chaque phénomène de la vie comporte deux tendances : positive et négative, dont nous devons défendre la première et réfuter la seconde.

Poursuivons encore. Pour nos anarchistes, "le développement dialectique est un développement catastrophique, par lequel d’abord se détruit complètement le passé, et puis c’est l’avenir qui s’affirme tout à fait à part... Les cataclysmes de Cuvier étaient engendrés par des causes inconnues ; les catastrophes de Marx et d’Engels, elles, sont engendrées par la dialectique... (Voir : Nobati, n° 8, Ch. G.).

Ailleurs le même auteur écrit : "Le marxisme s’appuie sur le darwinisme et l’envisage sans esprit critique". (Voir : Nobati, n° 6.)

Remarquez-le bien !

Cuvier nie l’évolution darwinienne, il n’admet que les cataclysmes ; or le cataclysme est une explosion inattendue, "engendrée par des causes inconnues". Les anarchistes soutiennent que les marxistes se joignent à Cuvier, et, par conséquent, ils réfutent le darwinisme. Darwin nie les cataclysmes de Cuvier, il admet l’évolution par degré. Et voilà que ces mêmes anarchistes prétendent que "le marxisme s’appuie sur le darwinisme et l’envisage sans esprit critique", c’est-à-dire que les marxistes nient les cataclysmes de Cuvier.

Bref, les anarchistes accusent les marxistes de se joindre à Cuvier, et en même temps ils leur reprochent de se joindre à Darwin, et non à Cuvier.

La voilà bien, l’anarchie ! Comme on dit : la veuve du sous-officier s’est donné elle-même le fouet ! Il est clair que Ch. G du n° 8 de Nobati a oublié ce que disait Ch. G. du n° 6.

Lequel les deux a raison : le n° 8 ou le n° 6 ?

Interrogeons les faits. Marx dit :

"A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles, de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de propriété... Alors s’ouvre une époque de révolution sociale". Mais "une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives auxquelles elle peut donner libre cours..." (Voir : Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique. Préface.)

Si l’on applique cette thèse de Marx à la vie sociale actuelle, il en résultera qu’entre les forces productives modernes, ayant un caractère social, et la forme d’appropriation des produits, ayant un caractère privé, il existe un conflit fondamental qui doit aboutir à la révolution socialiste. (Voir : F. Engels, Anti-Dühring, chapitre 2, troisième partie).

On le voit, ce qui engendre la révolution, selon Marx et Engels, ce ne sont pas les "causes inconnues", de Cuvier, mais les causes sociales et vitales parfaitement définies, dites le "développement des forces productives".

On le voit, la révolution ne se produit, selon Marx et Engels, que lorsque les forces productives sont suffisamment mûres, et non d’une façon inattendue, comme le pensait Cuvier.

Il est évident qu’il n’y a rien de commun entre les cataclysmes de Cuvier et la méthode dialectique de Marx.

D’un autre côté, le darwinisme ne réfute pas seulement les cataclysmes de Cuvier, mais aussi le développement compris dans le sens dialectique, et qui implique la révolution, tandis que du point de vue de la méthode dialectique l’évolution et la révolution, les changements de quantité et de qualité, ce sont deux formes indispensables d’un seul et même mouvement.

On ne saurait sans doute affirmer, d’autre part, que "le marxisme... traite sans esprit critique le darwinisme".

Il s’ensuit que Nobati se trompe dans les deux cas, dans le n° 6 comme dans le n° 8. Enfin, les anarchistes s’en prennent à nous parce que "la dialectique... n’offre la possibilité ni de sortir ou de jaillir hors de soi, ni de sauter par-dessus soi-même". (Voir : Nobati, n° 8, Ch. G).

Ceci, messieurs les anarchistes, est bien la vérité. Ici, honorables, vous avez parfaitement raison : la méthode dialectique, en effet, n’offre point cette possibilité. Et pourquoi ? Mais parce que "jaillir hors de soi et sauter par-dessus soi-même", c’est l’affaire de chevreuils, tandis que la méthode dialectique a été créée pour les hommes. Là est le secret !...

Tel est en somme le point de vue des anarchistes sur la méthode dialectique. Il est évident que les anarchistes n’ont pas compris la méthode dialectique de Marx et d’Engels ; ils ont inventé une dialectique à eux, et c’est elle qu’ils combattent avec tant d’acharnement.

Il ne nous reste, à nous, qu’a rire à la vue de ce spectacle, car on ne peut s’empêcher de rire quand on voit un homme lutter contre sa propre fantaisie, briser ses propres imaginations et assurer en même temps avec feu qu’il frappe l’adversaire.


[1Il suffit de lire les écrits des anarchistes de l’époque pour voir combien ce slogan relève de l’invention. Staline traduit "émancipation" par tout pour l’individu, et il omet de dire que les anarchistes communistes, en particulier, estiment que l’émancipation individuelle n’est pas possible sans une émancipation collective. (Note de Petitfils)

[2Ce qui revient à subordonner l’individu à la masse, l’individu ne devient plus qu’un moyen. Et qui définit ce qu’il faut pour la masse ? Staline, sans doute... (Note de Petitfils)

[3Et voici l’illusion qu’on peut être objectif. (Note de Petitfils)