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CREAGH, Ronald. « ’French connection’, domination et idées dominantes chez les intellectuels »

Réfractions No. 13 (Automne 2004)

dimanche 6 février 2011, par pierre

"Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire"

David Rockefeller (Newsweek International, 1er février 1999).

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la collaboration
entre chercheurs français et
américains dans les sciences dures s’est
poursuivie en dépit de rivalités économiques
et d’éclats politiques occasionnels.
En revanche, l’indifférence ou même l’hostilité
des intellectuels des sciences
humaines a entraîné une politique d’intervention
agressive et parfois clandestine de
la part des États-Unis. Aujourd’hui l’avantscène
intellectuelle de l’Hexagone est largement
dominée par des américanophiles
au service des impératifs idéologiques du
capitalisme international.

Autrefois, les savants faisaient partie du patrimoine de leur pays. Mis en avant dans les écoles, illustrés par des timbres, radiographiés dans des colloques commémoratifs, ils étaient souvent utilisés à des fins patriotiques, comme aujourd’hui le football et les compétitions sportives. Les nations se disputent encore l’honneur d’avoir les premiers inventé l’électricité ou quelque autre élément bienfaiteur de l’humanité et leurs encyclopédies adoptent spontanément ces mêmes choix. Mais le monde a changé, et les intellectuels aussi, comme on peut le voir dans le cas de la France.

I. Pasteur contre Edison.

Un rappel du passé permet de retracer l’évolution des esprits et des institutions. Ainsi la France profonde a longtemps vénéré Pasteur, symbole même du savant désintéressé. Elle manquait d’enthousiasme pour le sens commercial de l’américain Edison : celui-ci avait créé sa propre société pour tirer parti de son invention et soutirer quelques centimes de chaque ampoule électrique vendue dans le monde. Aux yeux des Français, la vraie recherche était une vocation, elle se menait souvent de façon solitaire. Elle relevait du génie, plus que de la marchandise.

Le peuple a ensuite ri des distractions du professeur Nimbus, puis de celles de son successeur, Tournesol, ce qui traduisait peut-être déjà un changement de mentalité. Ses historiens dissertèrent de plus en plus sur la révolution industrielle, alors que l’intérêt pour les techniques avait surtout été le propre des ingénieurs.

Le monde changeait. La recherche a relevé de plus en plus d’équipes trapues technoscientifiques, sous la férule d’autocrates prestigieux contrôlés par une bureaucratie tatillonne, et l’institut Pasteur, devenu le haut-lieu de la recherche médicale, abrite jalousement ses travaux des regards de la concurrence. Les chercheurs français contemporains se battent contre les Américains pour la paternité de brevets juteux.

Mais l’occasionnelle rivalité franco-américaine, aux éclats épisodiques, cache une collaboration jadis tacite et aujourd’hui bien affichée. Tandis que le Président de Gaulle tonnait contre les États-Unis et dotait la France de « sa » bombe atomique, celle-ci bénéficiait en sous-main de fonds secrets de financement américain.

Il existe, en effet, une « French connection » au sein des chercheurs. Des américanistes, des américanophiles maintiennent des contacts permanents dans les diverses couches sociales, souvent à travers des organismes officiels ou semi-officiels dont le fonctionnement et les choix restent relativement obscurs. Du côté scientifique, au contraire, on affiche la collaboration du CNES avec la NASA, celle du CNRS et des centres d’outre-Atlantique dans de multiples domaines, l’astronomie par exemple. Quant aux chercheurs français embauchés dans des multinationales, ils rencontrent de manière quasi permanente leurs collègues des autres pays. Outre ces rapports parfois médiatisés, il existe aussi des filières pour le moins discrètes, comme le montre l’exemple du financement nucléaire.

Assurément, il ne faut pas imaginer des conspirations partout. Mais il serait naïf de croire que tout se passe dans la transparence. Les Etats se manipulent les uns les autres, et en ce domaine il n’y a pas d’exception française.

On peut distinguer deux grandes périodes dans les rapports de la recherche entre les États-Unis et la France : celle de la guerre froide, où l’influence américaine se fit surtout de manière clandestine, et l’ère postérieure à la chute du rideau de fer, marquée par une connivence entre les deux systèmes. On peut dire qu’ aujourd’hui l’hexagone s’est converti au modèle américain, comme on le remarque dans l’évolution des diplômes et des critères d’évaluation des enseignants dans certaines disciplines, la psychologie par exemple.

2. Les deux phases d’une conversion

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, le plan Marshall fut offert aux pays dévastés, à certaines conditions. L’une d’entre elles était d’accepter la production cinématographique d’Hollywood.

Le déferlement des films américains et leur impact sur les mentalités dépassa l’entendement . Même les jeux enfantins de gendarme et de voleur furent progressivement remplacés par ceux du cow-boy et de l’indien. Les décennies suivantes virent l’invasion musicale, filtrée et relayée par la Grande-Bretagne, et l’invention du phénomène jeunesse, rassemblée par le jean et les nouvelles formes de concert. Aujourd’hui, les produits américains se confondent avec les dernières promotions commerciales. Un drapeau américain avait été planté dans les inconscients ; il perd aujourd’hui de son charme, mais c’est au profit de la pure marchandise.

Cette volonté de diffusion des films hollywoodiens n’avait rien de machiavélique ; elle ne relevait même pas d’une réelle intention de propagande. C’était une affaire de lobby : les studios de cinéma américains étaient en difficulté et le Président Eisenhower faisait un geste en leur faveur.

Cinquante ans plus tard, les intentions sont explicites. Ce n’est pas un hasard si, aux élections américaines de 2004, on reproche au Président Bush de n’avoir pas su profiter des événements du 11 novembre pour en tirer parti dans la guerre des idées. La lutte contre Al Qaida devait être perçue comme la conquête de nouveaux territoires aux concepts capitalistes américains.

C’est qu’un lent développement de la guerre psychologique et de la production des idées dans des buts de croisade s’est développé du fait de la guerre froide. Celle-ci a suscité un appareil de production idéologique aussi considérable que l’était l’armement du pays. Le FBI et la CIA ont financé à tour de bras des opérations clandestines à l’intérieur et à l’extérieur du pays. Ce fut le cas, par exemple, du journal de gauche Ramparts, publié en Californie. On veillait jalousement au lancement des idées sur la place publique. Au début des années 1970, par exemple, une circulaire demandait de veiller à ce que les associations scientifiques américaines ne soient pas présidées par des contestataires.

En France, les Américains financèrent secrètement le « Congrès pour la liberté et la culture »où figuraient des intellectuels aussi prestigieux que le sociologue et journaliste, Raymond Aron. De grandes institutions capitalistes, comme la fondation Ford ou les bourses Fullbright, prirent en charge les chercheurs français qui en faisaient la demande et leur organisèrent un séjour guidé aux États-Unis.

Il ne s’agissait pas seulement de combattre le communisme, mais d’assurer des terrains fertiles pour le capitalisme américain et d’inculquer l’idéologie dite de la libre entreprise. Il semblait en effet à Washington que l’ensemble des intellectuels européens, tentés par le communisme de l’Est, avaient besoin d’être réorientés.

3. Le crépuscule de « la vieille Europe »

Le continent européen a mis une centaine d’années pour aiguiller ses chercheurs vers des découvertes lucratives. Assurément, enseignants et savants avaient déjà opéré un choix de classe, préférant se mettre au service des instances établies plutôt que de partager leur savoir avec l’ensemble de la population. Rares étaient ceux qui, au début du vingtième siècle, avaient animé bénévolement des bourses du travail ou des cercles populaires. Disposant d’une réelle latitude pour fixer leurs objectifs et leurs méthodes, ils préféraient les belles lettres ou le classement des insectes, et laissaient aux ingénieurs le soin de perfectionner les outils de production.

Au contraire, les Anglais, chez qui la révolution industrielle avait commencé beaucoup plus tôt, s’étaient mis d’emblée au service de l’entreprise, rapidement concurrencés par leur ancienne colonie américaine.

Ces milieux intellectuels ne considéraient pas le profit comme malséant. Améliorer la production des filatures de Manchester permettait de lutter contre la concurrence et, de l’autre côté de l’Atlantique, on proclamait un siècle plus tard que ce qui était bon pour la General Motors était bon pour les États-Unis. L’essor des universités privées parachevait ce travail sur les mentalités .

Il a fallu une centaine d’années pour que les pouvoirs publics de France érigent en dogme l’idée que toute recherche doit permettre de créer une plus-value et, magiquement, de nouveaux emplois. Les divers pays d’Europe continentale ont parcouru le même chemin, avec des variantes. Aujourd’hui, l’Union européenne subordonne les mentalités collectives aux impératifs capitalistes, dont le flux est assuré par la production des idées et des techniques d’outre Atlantique.

Cette véritable mutation des attitudes ne relève pas d’une inévitable évolution des esprits. Elle a été programmée par les think tanks américains, bataillons d’experts, réunis et financés par la pensée conservatrice judéo-chrétienne des États-Unis au lendemain de la seconde Guerre mondiale.

4. L’infiltration de la pensée marchande

Depuis 1947, date où elle fut inaugurée par Friedrich von Hayek, la « Société du Mont-Pèlerin » réunit les économistes américains et européens autour de thèmes libéraux. De grosses fondations, comme Ford ou encore la Fondation Bradley, organisèrent à la fois l’exportation d’intellectuels dévoués à la cause, la notoriété de ces têtes pensantes et leur éminence dans les médias. Les universités dont [remplacer ils par ce que ce pronom représente : ces économistes ? ces fondations ? autre chose ?] finançaient les chaires et leur appropriation des médias de masse assurèrent la logistique de cette conquête du marché intellectuel.

Mais un programme plus agressif déborda les frontières des Etats-Unis. En France, un François Furet, à l’origine de la fondation Saint-Simon et grand historien pourfendeur du marxisme, est une bonne illustration de l’infiltration américaine dans le pays. Celle-ci s’opéra grâce à la collusion de l’appareil idéologique anticommuniste avec les intérêts des grosses sociétés, qui progressivement assumèrent le relais.

François Furet reçut ainsi la somme considérable de 470.000 dollars,- près d’un demi million, - pour financer son programme sur les révolutions française et américaine. Un mécène était à l’origine de cette dotation princière, la fondation d’extrême-droite Olin, grosse fortune privée de produits chimiques et de munitions, qui finance, entre autres, des chaires universitaires à Yale et Harvard [1]. Furet publia un ouvrage destiné à détruire le mythe de la Révolution française, puis un autre, Le Passé d’une illusion, entreprise de démolition des intellectuels de gauche. L’un et l’autre livres reçurent toute la publicité due à un best-seller et les honneurs des médias.

Aujourd’hui, la transmission des idées est désormais aux mains des multinationales. Des hiérarchies de la finance et du pouvoir international veillent sur les opérations. Le Groupe de Bilderberg [2] a soutenu en France la fondation Saint Simon (1985-1999). A celle-ci participaient des individus très proches de l’Opus Dei, des membres d’un réseau de fondations animées par la CIA. L’institution assura dans l’hexagone le rayonnement apostolique des idées « nouvelles ».

La fondation Saint-Simon avait bien assimilé la leçon du marxiste Althusser, auteur d’un concept, « l’appareil idéologique de l’État ». Elle choisit d’investir les cadres de toutes ses institutions, notamment les partis réservés à l’égard du capitalisme, et, à travers celles-ci, de remettre en cause le système français du savoir. On se consacra à convertir la gauche au libéralisme économique grâce à des membres fondateurs comme Pierre Rosanvallon, conseiller d’Edmond Maire à l’époque où celui-ci dirigeait la CFDT, mais aussi de Jacques Delors. Commentaire, la revue de Raymond Aron, rassembla des américanophiles comme le sociologue Raymond Boudon, l’historien Pierre Chaunu, tous deux professeurs de la prestigieuse Sorbonne, le sociologue Michel Crozier, à l’Institut d’Études politiques, le juriste Georges Vedel, du club Jean Moulin. On retrouva ainsi des personnalités qui allaient occuper le devant de la scène : Annie Kriegel, Jean-François Revel, Georges Suffert de Témoignage chrétien, Alain Finkielkraut, Alain Minc, Gilles Lipovetsky, Luc Ferry, Marcel Gauchet, Serge July, Christine Ockrent, pour ne citer que les plus connus des sycophantes, mais on pourrait mentionner aussi des proches, têtes de file de la soi-disant « nouvelle » gauche.

On ne se contenta pas d’ailleurs de lancer des idées, on investit les appareils de diffusion. Progressivement, la vie intellectuelle française fut commanditée par la mise en place de personnages incontournables, comme Pierre Nora aux éditions Gallimard, qui crée ou détruit les réputations, Françoise Giroud de L’Express, Jean Daniel et Jacques Julliard du Nouvel Observateur, des philosophes comme Edgar Morin, jadis militant de « Socialisme et Barbarie ».

Les grandes maisons d’édition, devenues des entreprises à but exclusivement lucratif, rejettent désormais la créativité originaire du terroir au profit de best-sellers : pour être publié, un chercheur doit se recycler.

L’avenir de la recherche

Le capitalisme barbare et universel peut-il se passer de manœuvres clandestines et secrètes ? Sûrement pas, tant qu’existera une concurrence mortelle entre ces vaches à lait que sont les groupes financiers et industriels, mais aussi tant qu’un mouvement d’altermondialisation témoignera d’une forte opposition. Déjà, les multinationales investissent dans des sites d’Internet prétendument apolitiques . Ils recyclent leur propagande pour s’exprimer dans le vocabulaire du militant de base. On ne compte plus les pseudo-cabinets d’experts destinés à justifier, défendre, pourfendre, ridiculiser et même poursuivre en justice tout intellectuel contestataire.

Que conclure ? Il est clair qu’aussi longtemps que les chercheurs choisiront de se mettre au service de l’argent et du pouvoir, la paronoïa des uns et des autres a encore de beaux jours devant elles. Minoritaires ou non, les intellectuels libéraux occupent la une des médias nationaux. Il faut espérer que la recherche authentique est ailleurs.

Ronald Creagh


Voir en ligne : Source de l’article : Réfractions (Automne 2004) No. 13


[1Voir par exemple Susan George, « Comment la pensée devint unique », Le monde diplomatique, juillet 1996.

[2Sur la Fondation Saint-Simon, lire « Les architectes du social-libéralisme », par Vincent Laurent (Le Monde diplomatique, septembre 1998). Le groupe Bilderbert, rencontre annuelle mondiale occulte, fondée en 1954 par David Rockefeller et le Prince Bernhard des Pays-Bas, ancien officier SS, rassemble les élites de la finance, de l’industrie et des médias. Il comprend par exemple Jean-Louis Bruguière, magistrat antiterroriste et quelques présidents de banques centrales européennes. On trouvera sur l’Internet de nombreuses informations à ce sujet. Sur les rapports entre la fondation et le groupe, on peut citer entre autres Marc Ladreit de Lacharrière , né en 1940, Président directeur général de Fimalac jusqu’en 2006, vice-président de L’Oréal, administrateur de la Fondation Bettencourt-Schueller. Il contrôle la SOFRES et diverses publications de droite (Le Spectacle du Monde, Valeurs actuelles, etc.). Vice-président de la Fondation « Agir contre l’exclusion » de Martine Aubry, il est également membre du Groupe de Bilderberg, et très proche de l’Opus Dei.