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CAUBET, Rose.- "Emile Henry et la propagande par le fait"

vendredi 25 mars 2011, par pierre

Emile Henry

A Corps perdu Numéro 1 (décembre 2008)

« Terreur noire », « période des attentats », « terrorisme anarchiste ». Ce sont les années 1890, de 1891 à 1894 plus précisément, qui sont ainsi désignées. C’est cet enchaînement, du jeu de bombes de Ravachol s’attaquant aux juges et procureurs au tranchant de Caserio tuant un Président. Et entre temps, l’explosion du café où bossait le garçon qui balança Ravachol, Vaillant et sa bombe à clouer les députés, le retournement du commissariat de la rue des Bons Enfants (y en avait jusqu’au plafond) à défaut des bureaux des mines Carmaux, le plantage d’un ministre de Serbie par Léauthier ou Emile Henry frappant dans le tas d’un café. D’autres manifestations de la propagande par le fait s’exprimèrent avant ou après ce moment bien connu. Mais ces années-là furent particulièrement spectaculaires et mises en scènes, souvent réduites aux actions explosives. Chez les anarchistes orthodoxes, comme dans les livres d’histoire, on est bien obligé de se rappeler ce douloureux passé, qui permet tout de même quelques bonnes blagues et chansons osées. C’est aussi une sacrée épine dans le pied, dont on voudrait bien se débarrasser ou oublier et faire oublier. Toujours sur la défensive, certains préfèrent alors encore répéter que ces années furent un fiasco total, sinon une parenthèse – rien à voir avec ce qu’est réellement l’anarchie – ou encore un mal nécessaire qui fit évoluer le mouvement vers des méthodes plus constructives, moins explosives.

Le dernier livre sur le sujet, une biographie, qui vient de paraître aux Editions Libertaires – Emile Henry, de la propagande par le fait au terrorisme anarchiste [1] – se place toujours dans cette lignée, ne se démarquant guère de l’analyse officielle. Même si, pour une fois, l’auteur souhaite ne pas nier la volonté politique de l’individu. Mais il en fait un être à part – bourgeois et marginal – et dont l’acte marquerait un tournant : la mort de la propagande par le fait, devenu « terrorisme », et l’évolution de l’anarchisme vers d’autres formes d’action plus saines, comme le syndicalisme. La publication même du livre, au vu du 4e de couverture, prend des allures d’avertissement : « Une histoire qui, par les temps de désespérance sociale qui courent aujourd’hui, est susceptible, hélas, de redevenir d’actualité ». Tandis que certains préviennent, s’inquiètent, d’autres ont déjà pris la mesure de ces avertissements, fichant ou enfermant les anarchistes d’aujourd’hui sur quelques « intentions », une tentative avortée d’incendier un véhicule de police ou une dénommée « association de malfaiteurs ». Où l’on retrouve l’expression et les dispositions judiciaires prises en 1893 pour enrayer et stopper ces attaques dirigées contre la bourgeoisie, à coup de schlass, de bombes, de vols. Autres temps, autres pratiques, autres mœurs…

Il y a malgré tout beaucoup d’éléments dans ce livre. Une recherche méticuleuse. A tel point que l’on peut prendre une toute autre position en réutilisant de nombreux passages. Car ce sont surtout beaucoup de présupposés et une interprétation qui posent problème, bien pensants et qui ne s’écartent pas des sentiers battus. Ne serait-ce que par l’utilisation abusive de certains termes, ceux du pouvoir, comme l’usage fait des archives, principalement celles de la police. Evidemment, il est souvent difficile de disposer, pour ce sujet, d’autres sources aussi riches. Mais on peut donc proposer une autre interprétation en agençant et en soulignant des éléments différents… La propagande par le fait ne se limitait pas aux marmites à renversement, et c’est en tant qu’ensemble de pratiques qu’elle paraît le plus pertinent. D’autre part, elle prend tout son sens dans un contexte et un moment historique que l’on a tendance à négliger, obnubilé que l’on est par l’acte, qui perd alors beaucoup de son sens. Les années 1890 sont le moment d’une renaissance d’un mouvement ouvrier durement touché par les massacres, les condamnations et les exils de la Commune. C’est donc un renouveau des conflits et des luttes. Une époque, une ambiance bien plus intéressantes que ne laissent généralement paraître les biographies redondantes, les reprises des discours qui sapent les positions de classe et la mise en avant d’une sacro-sainte opinion publique, réinterprétable à merci.


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[1Walter Badier, Emile Henry, de la propagande par le fait au terrorisme anarchiste, Les éditions libertaires, 2007. Toutes les citations qui suivent sans indication de provenance sont tirées de cet ouvrage.