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JELINEK, Wilhelm ’Willi’, 1889-1952

jeudi 5 avril 2012, par pierre

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Informations concernant la biographie de Willi Jelinek et le mouvement anarchiste après la deuxième
guerre mondiale en Allemagne de l’Est sous occupation russe.

La sombre nuit de Willi Jelinek

Wilhelm Jelinek, plus connu sous le nom de Willi, est né en Allemagne le jour de Noël de l’année 1889.
Il vécut à Zwickau, une ville industrielle de la région de Saxe dans l’ancienne Allemagne de l’Est, située
non loin de la ville de Chemnitz et de la frontière tchèque.
Dans les environs se trouvaient des usines de fonte de métaux et des mines. Le journal anarchiste
Proletarischer Zeitgeist (L’Esprit Prolétaire) y fut édité de 1922 à mars 1933.
Il s’agissait d’un hebdomadaire de nature anti-autoritaire dont l’objectif était de développer des liens entre
les anarchistes et les cellules communistes. Il était distribué par Otto Reimers et obtint par la suite le
soutien d’Otto Rühle [1], qui lui tentait
de construire un Bloc de Révolutionnaires Anti-Autoritaires.

En mai 1945 à la fin de la seconde guerre mondiale, seuls 6 membres du groupe avaient survécu. 27
d’entre eux/elles avaient été assassinéEs par la Gestapo. Un des survivantEs, Willi Jelinek, avait caché la
liste des abonnéEs au Zeitgeist et put alors envoyer des lettres détaillées aux plus sûrEs d’entre eux/elles,
avec comme but de faire revivre l’organisation.

Jelinek a été membre des deux syndicats anarchistes :
Freie Arbeiter Union (FAUD) et l’AAUD (Union Générale des Travailleurs allemands) [2], y jouant un
rôle de conseiller.

Les russes qui occupaient alors la région, faisaient pression pour que le Parti Social-Democrate (SPD) et
le Parti Communiste (KPD) fusionnent dans un Parti Socialiste Unifié (SED), pouvant cependant être
considéré comme une sorte de camouflage des communistes. Jelinek dénonça ces actes : « Le Parti
Communiste joue le rôle d’un renard essayant de rassurer le lièvre en lui faisant croire qu’il est
végétarien. »

Dans une autre lettre (février 1946) aux anarchistes, il prit position contre toute participation des
anarchistes au bloc socialo-communiste. Il pensait que l’union SPD-KPD ne durerait guère, et que les
anarchistes prendraient alors leur essor. D’où le besoin de réorganiser le mouvement anarchiste.

En juin 1946, le cercle de Zwickau, composé d’anciens lecteurs/rices du Zeitgeist et d’activistes du
monde du travail, commença à envoyer des tracts d’informations aux anarchistes situés dans la zone russe
et en Allemagne de l’Ouest. Ce groupe reprit contact avec Reimers, qui de son côté avait commencé à
mettre en place une organisation anarchiste à Hambourg.
En Saxe, tout comme en Thuringe, 5 ou 6 groupes étaient installés, et des liens étaient établis entre les
anarchistes à Hambourg, Muhlheim et Kiel.

Dans l’usine où il travaillait, Jelinek a été élu président du comité d’entreprise par 95 % des
travailleurs/euses. De plus il travaillait au sein du FDGB (Freier Deutscher Gewerkschaftsbund, principal
syndicat des travailleurs allemands) dans la zone russe afin d’étendre son influence. Les communistes, qui
le connaissaient depuis longtemps, pensaient qu’il avait évolué dans ses idées, mais dès les premières
réunions du comité d’entreprise ils/elles furent vite déçuEs.
Lorsque le Parti SED fut crée, les communistes demandèrent à Jelinek de quitter la présidence du comité
d’entreprise, ce qu’il refusa. Le cercle de Zwickau mit en place un Bureau d’Information et envoya des
tracts révélant les insurmontables problèmes pratiques existants en zone russe puisque la rédaction d’un
journal et l’utilisation d’un duplicateur étaient interdits.

Ils/elles se résolurent néanmoins à continuer. Ils/elles décidèrent d’oublier les anarchistes comme Rudolf
Michaelis, qui avait rejoint le SED, et de s’adresser à la nouvelle génération et aux travailleurs, en leur
montrant la vraie nature du stalinisme. Fin 1947 Jelinek écrivit un pamphlet qui ne sera jamais publié. Il y
dénonçait la « dictature du prolétariat » dans le sens où « elle implique l’autorité des dirigeantEs.
Lorsqu’il y a obéissance, il y a des chefs qui commandent ». Selon lui toute dictature impliquait le
gouvernement par une minorité. La distribution des tracts et des lettres devint de plus en plus difficile. La
police maintenait Jelinek sous constante surveillance. Il prit alors la précaution de transmettre la liste des
abonnés au Zeitgeist à Willy Huppertz vivant à Muhlheim, ville située dans la Ruhr en Allemagne de
l’Ouest.

Huppertz était un anarchiste électron libre, actif depuis les années 1920, mais qui n’appartenait à aucune
organisation, même pas la FAUD. Il avait passé plusieurs mois dans le camp de concentration de
Oranienburg. À partir de mars 1948 il rédigea et distribua le mensuel anarchiste Befreiung (Libération).
Huppertz organisa par ailleurs la distribution de Befreiung et de tracts anarchistes dans la zone russe.
Jelinek avait encore quelques illusions quant au régime de la zone russe, croyant qu’il se « libéraliserait »
un peu, permettant la libre circulation d’un journal anarchiste. Il écrivit même que les choses se
passeraient mieux sous Ulbricht que sous Hitler !

Le 10 novembre 1948, il est arrêté par deux officiers russes accompagnés d’un interprète et d’un officier
de la police criminelle allemande. Sa femme et son beau-fils furent aussi arrêtés, le dernier disparut sans
laisser de traces.
Après un long interrogatoire Mme Jelinek rentra dans son appartement, qu’elle retrouva complètement
vide. Les anarchistes de la zone russe furent convoqués à une fausse réunion à Leipzig, où ils furent tous
arrêtés. Jelinek lui-même fut envoyé dans un ancien camp de concentration à Sachsenhausen, qui
maintenant hébergeait des opposants aux communistes (après avoir été un camp de concentration nazi

Là-bas, Jelinek retrouva d’autres camarades avec lesquels il mis en place un groupe secret. La ration de
Jelinek fut diminuée, et parce qu’il continuait son association avec d’autres anarchistes, il fut envoyé au
camp de concentration de Bautzen.
Dans ce camp les prisonniers souffraient de la faim, et beaucoup mourraient de tuberculose. Le 13 mars
1950 une révolte éclata, et une commission d’officiers russes et de membres de la « police du peuple »
allemande promit de meilleures conditions de vie. Elles devinrent en réalité encore plus rudes, et une
nouvelle rébellion eut lieu le 30 mars.

Jelinek réussit à faire passer un appel en Allemagne de l’Ouest à propos des misérables conditions de vie
dans les camps de Bautzen et Torgau. L’appel fut publié dans le Hamburg Echo du 15 mai 1950.
En guise de représailles le traitement de Jelinek empira. Au début de l’année 1952, deux anarchistes
moururent de tuberculose à Bautzen. Le 20 mars 1952, lorsque sa fille lui rendit visite, Jelinek était en
assez bonne santé. Mais le 24 mars il mourut dans des conditions jusqu’ici encore restées mystérieuses.
L’histoire méconnue de Willi Jelinek mérite d’être racontée, non seulement pour le courage d’un militant
anarchiste dévoué, mais aussi en tant qu’exemple de ce que les anarchistes peuvent attendre d’un régime
léniniste.

Nick Heath


Voir en ligne : Source


Günter Bartsch : Anarchismus in Deutschland. Vol. 1, 1945-1965. Hanovre,1972.


[1une des figures du courant communistes de conseils (Note du CATS)

[21) L’AAUD ne peut en fait être considérée ni comme un syndicat ni comme étant anarchiste. Cette
Union ouvrière et révolutionnaire de masse était fortement influencée par le communisme de
conseils et le KAPD, Parti Communiste Ouvrier d’Allemagne aux positions anti-syndicalistes,
antiparlementaires, anti-léninistes et insurrectionnalistes. L’AAUD connut une scission en 1921 qui
aboutit à la création d’une deuxième organisation nommée AAU-E (Union générale des
Travailleurs – Organisation Unitaire). Le terme « Organisation Unitaire » renvoie au refus de
l’AAUE de considérer le KAPD comme son expression politique, d’accepter la dichotomie
« organisation de masse/parti de cadres ». L’AAUE pensait que l’action politique et l’action de lutte
sociale ne devait pas être séparées mais s’articuler et s’incarner, de manière unitaire, dans la
pratique d’une seule et même organisation