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FORNOS, Patrick. "Anarchisme et littérature"

lundi 4 juin 2012, par CREAGH Ronald

Conférence donnée au Centre Ascaso-Durruti, Montpellier, le 22 mai 2012. Patrick Fornos est l’auteur de Sambucus, roman (2011).

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Sambucus, par Patrick FORNOS

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Les Philopyges, par Antoine BARRAL

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Après que nous ayons publié, il y a un peu plus d’un an, nos premiers romans respectifs, Antoine [1] et moi, Jean-Jacques a suggéré une soirée sur le thème « Anarchisme et Littérature ». La question qui l’intéressait, d’après ce que j’ai cru comprendre, c’était : Pourquoi le roman ? Pourquoi avez-vous choisi ce moyen pour exprimer vos idées, et non pas l’article de revue, l’essai, le blog ou je ne sais quel autre mode de l’écrit… disons plus classique, pour quelqu’un qui se trouve à faire partie d’un groupe libertaire ?

Alors je vais tout de suite te répondre : je n’en sais rien !

Je pourrais arrêter là mon intervention et passer la parole à Antoine. Mais ça serait quand même une manière pas très brillante, et passablement malhonnête, de me tirer de cette affaire d’anarchisme et de littérature dans laquelle je me suis laissé embarquer. Alors je vais essayer de développer.

Quand je dis que je ne sais pas pourquoi j’ai choisi le roman pour m’exprimer, ce n’est qu’une demi-vérité. C’est vrai seulement d’un point de vue philosophique, si je puis dire. Si je me place au niveau ordinaire des choses, bien évidemment je suis capable d’expliquer à peu près les raisons de mon choix… mais pour mieux me faire comprendre, je vais faire appel celui qui est certainement le plus grand "romancier anarchiste" (ou "anarchiste romancier ", parce que dans la deuxième partie de sa vie l’homme s’est davantage positionné comme un "réformateur social" que comme un romancier) de l’histoire de la littérature : je veux parler de Tolstoï.

J’imagine que beaucoup d’entre vous ont lu Guerre et Paix. Mais c’était peut-être il y a longtemps et vous ne vous souvenez pas de tout. Que dit Tolstoï au début du livre 3 de La Guerre et la Paix (titre, entre parenthèses, repris de Proudhon). Voilà ce que notre auteur écrit à propos de la campagne de Russie, je vous lis :

« Dans les derniers mois de 1811, l’Europe mit sur pied et concentra des forces imposantes, des millions d’hommes, en comptant les transports et l’intendance, furent dirigées vers les frontières de la Russie… le 12 juin, les armées de l’Europe occidentale franchirent la frontière et la guerre commença, c’est-à-dire que s’accomplit un évènement contraire à la raison et à toute la nature de l’homme ».

Un événement contraire à la raison et la nature de l’homme ! Après quoi, Tolstoï énumère toutes les exactions, « inimaginables pour le bon sens », dit-il, dont se rendirent coupables les acteurs de cet évènement : meurtres, pillages, viols, incendies, etc. À l’issue de cette longue liste de crimes et d’abominations en tout genre, la question que pose Tolstoï, c’est «  Qu’est-ce qui occasionna un si prodigieux évènement ? Quelles en furent les causes ? » « Pour les historiens, dit-il, c’est «  l’ambition de Napoléon, la violation du blocus continental, l’entêtement d’Alexandre, les fautes de la diplomatie… » et ainsi de suite, il fait une nouvelle énumération de toutes les raisons incriminées par les uns et les autres. On se doute que cela ne lui convient pas. Alors effectivement, il rebondit : « Mais pour nous, (alors lui écrit "qui représentons la postérité", moi je dirais "qui connaissons le piège des reconstructions à postériori", ou "qui essayons de voir les choses d’un œil un peu plus pénétrant") pour nous qui représentons la postérité, écrit-il, qui ne sommes pas historiens, qui ne nous perdons point dans le dédale des investigations et qui pouvons examiner ces évènements avec un bon sens lucide, les causes nous apparaissent en nombre incalculable. Plus nous nous plongeons dans leur recherche, dit-il, plus nombreuses elles se découvrent à nous ; et chaque cause prise isolément, et chaque série de cause nous semble à la fois juste en elle-même et fausse par son insignifiance en comparaison de l’énormité de l’évènement, qu’elle aurait été bien incapable de produire sans l’intervention de toutes les autres causes concordantes. » Et un peu plus loin, il dit (en revenant au niveau ordinaire des choses, si je puis dire) : «  tout homme vit pour soi-même, utilise sa liberté pour atteindre des buts particuliers, sent par tout son être qu’il peut ou non accomplir tel ou tel acte (partir à la guerre ou ne pas y aller, écrire ou ne pas écrire ?) ; mais, dès qu’il agit, son acte accompli à tel moment de la durée devient irrévocable et appartient dorénavant à l’histoire, où il apparait non plus libre, mais régi par la fatalité ». « Ainsi, dit-il, l’acte accompli est irrévocable, et par sa concordance avec des millions d’autres actes accomplis par autrui, il prend une valeur historique ».

Voilà comment Tolstoï explique la campagne de Russie : en gros c’est : si la campagne de Russie a eu lieu, c’est que, philosophiquement parlant, elle ne pouvait pas ne pas avoir lieu. Tout a concouru à ce qu’elle se produise. Et il termine son morceau en concluant : « Le roi (en parlant de Napoléon) (le roi c’est l’esclave de l’histoire) ».

Moi je dirais : nous sommes tous les esclaves de notre histoire. Si on a pondu un écrit, (je reviens à la question qui a fait que nous sommes là ce soir) et que cet écrit s’est trouvé être un roman, c’est que les millions d’évènements qui ont fait de nous ce que nous sommes, et bien ces millions de causes suivies d’effets elles ont aussi conduit à ce qu’on écrive un roman, et pas autre chose. Ou pour le dire d’une autre manière, avec un terme qui n’est pas de notre culture, mais que moi personnellement je trouve très pertinent, c’est que c’est notre karma.

En fait, que fait Tolstoï tout au long de Guerre et Paix  ? Il met en image Schopenhauer. Il nous sert sur le mode du roman la pensée de Schopenhauer, qui est aussi celle que l’on retrouve (c’est Schopenhauer lui-même qui l’a dit, et qui s’en est enthousiasmé) qui est aussi la conception du monde qu’on retrouve dans les upanisads (vous comprenez pourquoi j’ai volontairement employé le mot karma ― pour ceux qui ne sont pas versés dans le sujet, les upanisads sont un corpus de textes qui réinterprètent d’une façon philosophique les védas, les quatre védas étant quant à eux les textes fondateurs de l’hindouisme et du bouddhisme).

Vous devez vous dire que je suis en train de divaguer, de partir dans les nuages. Mais non, si je vous raconte tout ça sur Tolstoï et Schopenhauer, c’est :

-  1 Que la lecture de Schopenhauer a été pour moi aussi (comme pour Tolstoï) un choc, un choc qui a non seulement changé ma vision du monde, mais qui a ensuite aussi certainement beaucoup influencé ce que j’ai pu écrire (je vous donnerai tout à l’heure la liste des romanciers qui se sont ouvertement réclamés de Schopenhauer)
-  2 Que du coup, conséquemment à ceci, la question qu’il faut se poser, je pense, ou qu’on est en droit de se poser, ce n’est pas : Pourquoi vous écrivez ? (ce qu’on demande toujours aux écrivains, alors que cette question, comme je viens d’essayer de l’expliquer, ne peut pas avoir de réponse satisfaisante) mais plutôt : (Qu’est-ce que vous avez été amené à écrire ?)
Et en ce qui nous concerne, pour revenir à notre idée du début : Est-ce qu’il y a quelque chose qui a à voir avec l’anarchisme dans ce que vous avez été amenés à écrire ?

En fait, pour ma part, (et pour Antoine aussi cela s’est passé de la même manière apparemment), il y a eu d’abord la littérature. C’est-à-dire qu’au départ, la première fois que je me suis assis à ma table de travail, je ne me suis pas dit : « je vais développer des idées anarchistes », je me suis dit « je vais essayer d’écrire un bon roman ». Qu’importe le sujet… Ainsi, j’ai commencé à réfléchir à ce que j’avais à ma disposition, et, de fil en aiguille, ma trajectoire personnelle et familiale étant ce qu’elle (je suis enfant de réfugiés républicains espagnols) je me suis retrouvé ici un beau jour au Centre Ascaso Durruti à la recherche de documents sur la guerre d’Espagne et le mouvement anarchiste espagnol, pour me lancer dans l’écriture de mon premier roman (qui soit dit en passant n’a pas été bon et n’a pas été publié). Voilà comment les choses se sont passées pour moi. Je veux dire par là, encore une fois, qu’on ne choisit pas. On fait avec ce qu’on a, et surtout avec ce qu’on est.

Albert Camus, lui, semble prétendre le contraire. Dans Noces, dans le texte intitulé L’Enigme, il dit :

« Mais enfin, on peut aussi écrire sur l’inceste sans s’être précipité sur sa malheureuse sœur, et je n’ai lu nulle part que Sophocle eût jamais supprimé son père et déshonoré sa mère. L’idée que tout écrivain écrit forcément sur lui-même et se peint dans ses livres est une des puérilités que le romantisme nous a léguées. Il n’est pas du tout exclu, au contraire, qu’un artiste s’intéresse d’abord aux autres, ou à son époque, ou à des mythes familiers… Dans la mesure où cela est possible, j’aurais aimé être un écrivain objectif. J’appelle objectif un auteur qui se propose des sujets sans jamais se prendre lui-même comme objet. Mais la rage contemporaine de confondre l’écrivain avec son sujet ne saurait admettre cette relative liberté d’auteur ».

En vérité, je crois que Camus se raconte des histoires, ou qu’il nous raconte des histoires. Même si j’ai un peu caricaturé son propos en le sortant de son contexte (Camus parle dans ce passage de l’absurde et du fait que ce n’est pas parce qu’on traite de ce sujet qu’on est forcément quelqu’un de désespéré), même en reconnaissant que ce qu’il veut dire est un peu plus élaboré que ce j’en ai retenu pour apporter de l’eau à mon moulin, je pense qu’il s’arrange quand même un tantinet avec son œuvre dans ce passage (notez qu’il dit quand même "relative liberté d’auteur", et aussi "dans la mesure où cela est possible"). De quoi a jamais parlé d’autre Camus dans ses écrits que de sa propre trajectoire, physique ou intellectuelle ? On ne va pas passer tous ses livres en revue, mais si on le faisait, on se rendrait compte qu’il y a une grande concordance entre ses thèmes de prédilection et ce qu’a été sa vie. Je vais juste revenir un instant à Tolstoï, et à Guerre et Paix. Je voudrais vous en citer un autre extrait. Vous savez que Guerre et Paix était le roman que Camus admirait le plus, qu’il plaçait au sommet de la littérature. Je lis, c’est au début de la 4ème partie du livre 2 : «  La tradition biblique prétend que la félicité du premier homme avant sa chute consistait dans l’absence de travail ; c’est-à-dire dans l’oisiveté , mais la malédiction divine pèse toujours sur lui, non seulement parce qu’il doit gagner son pain à la sueur de son front, mais aussi parce que sa nature morale lui interdit de se complaire dans l’inaction. Une voix secrète nous dit que nous serions coupables en nous abandonnant à la paresse… ». Je trouve ce passage de Tolstoï particulièrement intéressant… parce que je trouve qu’il résume toute la pensée de Camus. Déjà, dedans, il y a deux titres de notre aussi un peu (ou beaucoup) libertaire auteur. Le "premier homme" et "la chute". Le Premier Homme, ce devait être le Guerre et Paix de Camus (c’est lui-même qui l’a dit). Son roman total à lui. Le sort a voulu qu’il reste inachevé. Passons maintenant en revue le reste : la félicité (de ce premier homme d’avant sa chute) : on voit la plage, le football, la mer, la vie sensuelle (hédoniste dirait Onfray) de l’Algérie de la jeunesse de Camus. Mais tout n’est pas rose dans la vie de Camus, loin de là : orphelin de père, mère handicapée, pauvreté, maladie (puisqu’il attrape rapidement la tuberculose), il éprouve dès son plus jeune âge, dans sa chair, si je peux dire, le côté tragique de l’existence : c’est la malédiction qui pèsera toujours sur les gens du milieu d’où il est issu : travailler dur, gagner son pain à la sueur de son front. Et puis alors on en arrive à ce qui est sans doute le thème le plus central, le plus essentiel une fois dépassé le stade de l’absurde, dans l’œuvre de Camus.( Entre parenthèses, Camus avait envisagé son œuvre en trois moments, qu’il souhaitait traiter chacun de trois manières différentes : sous la forme du roman, par le biais de la pièce de théâtre et, enfin, au moyen de l’essai : ces trois moments étaient : d’abord la prise de conscience de l’absurdité du monde, de la vanité de la condition humaine (ça donnera L’Etranger, Le Mythe de Sisyphe), ensuite le refus de cet état des choses, le "non" qui va donner du sens à une existence qui en soi-même en est dépourvue, le salut par la révolte (c’est La Peste, l’Homme Révolté, la Révolte des Asturies), et enfin, mais là, malheureusement, il n’est pas allé bien loin (bien qu’on y soit quand même déjà un peu dans Noce), le dépassement de tout ça, avec une sorte… d’acquiescement nietzschéen, si l’on peut dire, à ce qu’on est, le "oui lucide" à la tragédie de la vie. Je ferme la parenthèse, là aussi on pourra développer si on a le temps. Le thème le plus essentiel, je disais, dans l’œuvre de Camus c’est sans doute : la nature morale de l’homme, qui lui interdit de se complaire dans l’inaction (Guerre et Paix), la culpabilité qui lui échoirait s’il ne faisait pas ce qu’il doit. Quand on regarde le parcours de Camus, est-ce que ça n’a pas été tout au long de sa vie sa problématique ? Sa nature morale qui lui interdisait l’inaction ?

Pour revenir dans le fil de notre sujet, cette mise en perspective, c’était pour dire que Camus a lu Tolstoï, que les deux hommes se sont rencontrés sur de nombreux points et que ce n’est certainement pas un hasard si Camus a donné comme titre à ce qui devait être son roman majeur : le Premier Homme. Ainsi, on en revient toujours au Karma. L’homme Camus est aussi pour une bonne partie le produit de ses lectures. Et son œuvre, quoi qu’il ait pu en dire, a découlé de ce qu’il a été.

Une fois qu’on en est arrivé là, qu’on a admis… la fatalité, si je puis dire, de l’œuvre pour un auteur donné, la question qu’on va se poser, donc, c’est : Qu’est-ce qu’il en sort ? Dans quelle mesure peut-on dire que tel roman, ou tel autre, sont de "la littérature anarchiste", ou peuvent nourrir une pensée libertaire  ?

D’abord, ce n’est pas parce qu’un auteur est anarchiste qu’il va forcément écrire à tous les coups quelque chose qui a à voir avec l’anarchisme. Nous autres, médecins, on dit qu’on peut avoir la syphilis et un bureau de tabac. On peut être anar et s’intéresser à la mer ou à la montagne, on peut avoir envie à moment donné de raconter une histoire de pêche à la crevette, pourquoi pas, sans aucune connotation politique ou philosophique. Un auteur n’est pas obligé de se mettre tout entier dans chacun de ses écrits. Eu égard à ce qu’on vient de dire, j’imagine que s’il continue à écrire, cet auteur dit anarchiste aura à l’arrivée, si tant est qu’il possède un minimum de talent, il aura à l’arrivée dans la somme de sa production littéraire exprimé malgré tout le fond de ce qu’il est, et donc il aura fait passer forcément des idées anarchistes. Mais son histoire de pêche à la crevette en tant que telle, prise isolément, on ne va pas la mettre… dans la bibliothèque du Centre Ascaso-Durruti, par exemple.

Alors de quoi on parle ?

Dans un roman, il y a la forme et le fond. La forme, c’est ce qui fait l’Art : c’est le choix des mots non pas simplement pour leur adéquation avec la pensée qu’on veut exprimer, mais aussi, et surtout, pour leur sonorité, c’est l’enchaînement des phrases qui donne le style, c’est la musicalité du texte, la construction des personnages, la structure narrative, etc. C’est La Littérature quoi. Et le fond… ben le fond, c’est… tout le reste. Tout ce que l’auteur, consciemment ou non, volontairement ou malgré soi, aura été conduit à mettre dans son écrit. La forme, c’est ce qui parle à notre côté affectif, à notre sentimentalité, c’est ce qui va déclencher chez le lecteur (ou pas si le talent fait défaut) une émotion. Le fond, lui, en revanche, est censé s’adresser à notre intelligence, à la partie gauche de notre cerveau comme on disait autrefois. En fait, la littérature est une discipline qui est à cheval entre l’intellectualité et la sentimentalité. Le roman, on pourrait presque dire que c’est un moyen terme entre la poésie (qui est pure forme faite pour déclencher une émotion) et l’essai (qui vise avant tout à faire réfléchir). Je crois que la connaissance emprunte de ces deux voies. Est-il possible de comprendre une chose sans l’avoir jamais éprouvée ? Et d’un autre côté, que vaut une émotion si on ne la soumet pas, par le biais de notre jugement, à la somme de toutes nos autres expériences antérieures ? En fait, c’est ça le grand challenge du romancier. Et son dilemme aussi : réussir à conjuguer, et à équilibrer, le pendant esthétique et le pendant éthique de son texte. Je crois que c’est la réussite de cette alchimie qui fait un bon roman. Si la forme prédomine, on aura peut-être eu un plaisir de lecture sur le moment, mais après coup, on aura l’impression de s’être fait floué. Dans le cas contraire, le livre risque tout simplement de nous tomber des mains, et ce qu’il pouvait y avoir dedans sera perdu.

Mais un bon roman, cela ne fait pas pour autant un roman anarchiste (le terme de "roman anarchiste" ne convient pas vraiment pour ce de quoi on parle, mais vous voyez ce que je veux dire : je veux dire un livre qui peut changer notre regard sur le monde dans le sens des idées anarchistes).

Je vais vous citer la liste (non exhaustive) des romanciers qui se sont réclamés de Schopenhauer : Gustave Flaubert, Victor Hugo, Léon Tolstoï, August Strindberg (qu’on peut aussi classer dans les auteurs anarchistes), Anton Tchekhov, D’Annunzio, Henry James, Thomas Hardy, Joseph Conrad, Kafka, Pirandello, Anatole France, Oscar Wilde, Marcel Proust, Rilke, André Gide, Hermann Hesse, D.H. Lawrence, Herman Melville, Stefan Zweig, Joyce, Borges (qu’on ne peut pas comprendre, je crois, si on n’a pas lu Schopenhauer), Blaise Cendrars, Knut Hamsun, Romain Rolland (grand fervent, lui aussi, avec son fameux sentiment océanique, de la pensée indienne), Thomas Mann (lisez les Buddenbrook et là aussi vous verrez que c’est du pur Schopenhauer), Céline, Samuel Beckett… je m’arrête là, je n’ai retenu que les plus connus, ceux qui sont du niveau du Nobel (la liste est dans Conscience et Roman, de JL Chrétien, aux éditions de Minuit).

Alors la question c’est : est-ce qu’il y a de la matière pour l’anarchisme dans Schopenhauer ?

A priori, on a envie de répondre : certainement pas. Schopenhauer est trop pessimiste. Pour lui, l’homme ne dispose d’aucune liberté : il est poussé par derrière par une force qu’il ne peut pas comprendre, et laquelle il ne peut échapper (la Volonté) et tout ce après quoi il court ne sont que des illusions (des représentations). L’anarchisme ne peut pas admettre que l’homme n’est qu’une marionnette, fatalement une marionnette (le Napoléon de Tolstoï), il a besoin de croire en l’humain et en ses capacités de changer le monde par les trois moyens principaux qu’il revendique, à savoir : l’éducation, l’anarcho-syndicalisme et l’action directe (action directe non pas dans le sens forcément de mettre des bombes, mais dans celui d’agir directement par soi-même sur tout ce qui nous concerne dans notre environnement immédiat). Sous cet angle-là, donc, Schopenhauer n’apporte rien à l’anarchisme. Mais si on le regarde d’un peu plus près, Schopenhauer peut devenir malgré tout intéressant pour notre sujet. Et même très intéressant. C’est sa théorie sur "le monde comme représentation" qui est intéressante. Schopenhauer démonte en effet tous les ressorts qui font se mouvoir les hommes, et en particulier tous les systèmes de valeurs traditionnels de la société, non pas seulement de notre société occidentale, mais de toutes les sociétés. Schopenhauer est l’un des premiers penseurs complètement athée de l’histoire de la philosophie, et sans aucun doute l’un des plus subversifs. Ni Dieu ni Roi ni Patrie. On pourrait ajouter aussi No Futur : pour Schopenhauer, seul le présent existe, un présent toujours immanent, dépourvu de tout espoir de transcendance. C’est sur ce terrain que se fait à mon avis la rencontre de Schopenhauer avec l’anarchisme. Sur la partie négative, si l’on peut dire, du crédo libertaire : ni Dieu ni Roi ni Patrie, seulement l’individu rendu à sa lucidité… et à sa complexité. Ronald m’a dit l’autre jour une phrase qui m’a beaucoup plu : « Il y a eu cinq grands juifs dans l’histoire de l’humanité, m’a-t-il déclaré. Le premier a dit : tout est loi morale, c’est Moïse. Le second a dit : tout est amour, c’est Jésus. Le troisième a dit tout est économique, c’est Marx. Le quatrième a dit tout est sexuel, c’est… Freud. Et le cinquième… tout est relatif, c’est Einstein. » Et là, Ronald a ajouté : « et moi qui ne suis pas juif, je dirais : tout est utopie ! » Voilà, je crois que cette phrase résume bien ce qui différencie l’anarchisme de la plupart des autres conceptions du monde. Le christianisme a voulu tout ramener à l’amour (l’amour de Dieu pour les hommes ou l’amour entre les hommes ?). Le marxisme aux conditions économiques et à la lutte des classes, le libéralisme pense que tout peut se résoudre par le commerce, etc. L’anarchisme, lui, prend l’homme dans toute sa complexité, il considère l’individu dans l’ensemble de ses dimensions : phénomène de la nature, donc soumis aux mêmes lois que tout le restant du vivant, produit de sa culture et de son époque, émanation de son histoire familiale, membre de son milieu social, de son milieu professionnel, homme historique, politique, sexué, etc. C’est avec tout cela que l’anarchisme essaie d’avancer, sans rien laisser de côté, afin d’émanciper l’individu de tout ce qui l’aliène, pour le conduire le plus loin possible sur le chemin de ses potentialités, et lui faire se construire une vie meilleure.

C’est Nietzsche qui prend le relais de Schopenhauer. Nietzsche est le disciple de Schopenhauer. Nietzsche adhère complètement à tout ce qu’a dit Schopenhauer sur la Volonté (la force aveugle universelle qui nous gouverne) et l’illusoire de l’existence humaine. Mais Nietzsche, lui, contrairement à son maître qui pense que tout est vain, et qu’il vaut mieux démissionner, Nietzsche, comme va le faire aussi Camus dans son troisième moment, Nietzsche dit oui à la vie, oui à ce que celle-ci a fait de nous. «  Je me fais cuire tous mes hasards dans mon pot à moi, et lorsqu’ils sont cuits à point, je les accueille comme ma nourriture  ». Le pessimisme devient optimisme. Le monde en lui-même est incompréhensible, absurde, l’homme ne voit rien qu’à sa mesure, c’est-à-dire par le prisme forcément borné et biaisé de son système sensoriel. D’accord. Mais dans ce cas, soyons les créateurs du monde qui nous entoure. Acceptons la force qui nous pousse (la volonté de puissance) et soyons les artistes de notre vie. Envoyons au diable tous les fantômes que nous nous sommes inventés nous-mêmes, et avec lesquels nous nous faisons peur, et devenons des surhommes. Voilà ce que dit Nietzsche. Et voilà, aussi, je crois, ce que dit l’anarchisme. Pour le marxisme et pour le christianisme (comme pour ceux qui croient aux promesses électorales), il y aura une fin de l’histoire : le paradis sur terre après la victoire définitive du prolétariat ou le paradis dans le ciel après le jugement dernier. Pour l’anarchisme, comme pour Schopenhauer, pour Nietzsche ou encore pour les Indiens, le monde n’est jamais qu’un devenir, il est toujours à reconstruire. Il n’y a pas d’homme idéal du futur auquel sacrifier quoi que ce soit ― la morale le plus souvent. Il n’y a que l’homme réel d’ici et de maintenant, pour qui la fin ne peut jamais justifier les moyens, puisqu’il n’y a pas de fin. Je n’aime pas les définitions, parce que sont des constructions artificielles qui réduisent forcément la réalité, mais s’il fallait définir ce qu’est une littérature anarchiste, je dirais que c’est une littérature, non pas de l’échec (laissons les martyrs aux chrétiens) mais une littérature qui donne un sentiment d’inachevé, une littérature qui n’a pas peur de paraître désespérante comme le rocher de Sisyphe, parce que le monde qu’elle décrit, et auquel elle croit, est sans cesse à recommencer.

Alors voilà, je vais juste terminer, et après je vais passer la parole à Antoine, en disant que ce que j’ai écrit pour ma part (Sambucus), c’est l’histoire (l’ascension et la chute) d’une entreprise paternaliste dans une petite ville du midi de la France entre la deuxième moitié du XIXème siècle et le milieu du XXème. Dans la forme, j’ai essayé d’écrire un roman qui soit agréable à lire, c’est-à-dire de faire de la littérature. Pour le fond, ce que j’ai essayé de mettre en image, c’est le fait que ce mode de fonctionnement entrepreneurial théorisé auquel on a donné le nom de "paternalisme" est apparu partout dans nos contrées occidentales au même moment, et que partout aussi, il a périclité (et même s’est carrément effondré le plus souvent) à la même époque. Quelle liberté, alors, pour les individus qui, comme dans la campagne de Russie, ont été les acteurs de ces évènements ?

Voilà ce que je me suis demandé… et à partir de là, je n’ai plus eu qu’à me laisser porter par mes personnages.

Patrick Fornos

PS : à propos de la loi du Karma, qui a posé problème au cours du débat parce qu’on l’a confondue, comme souvent, avec la théorie de la réincarnation, voilà ce qu’en dit Salman Rushdie dans Les Enfants de Minuit :

« Qui suis-je ?... la somme totale de ce qui m’a précédé, de tout ce que j’ai été, de tout ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai fait, de tout ce qu’on m’a fait, je suis toutes les choses dont la venue au monde fut affectée par la mienne, tout ce qui arrivera quand je ne serai plus et qui ne serait pas arrivé si je n’étais pas venu. » Je laisse à chacun le soin de méditer et de juger pour son propre cas…


[1Antoine Barral, auteur de Les Philopyges (2010)