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ANDRO, Denis. [Compte-rendu] Rédemption et utopie : Le judaïsme libertaire en Europe centrale, Une étude d’affinité élective de Michael Löwy

lundi 24 septembre 2012, par CREAGH Ronald

Editions du Sandre, 2009. 308 p. ISBN-10 : 235821020X ; ISBN-13 : 978-2358210201

Est ici exploré le double aspect, politique et religieux, d’un ensemble de penseurs juifs radicaux de la fin du XIX è S. aux années trente. Tous - excepté Bernard Lazare (1865-1903), auquel est consacré un chapitre final - appartiennent à la Mittle-Europa : à la différence de la Russie ou de la Pologne, où l’intelligentsia juive va souvent - jusque dans l’émigration aux Etats-Unis - tourner le dos au religieux, associé à la superstition et à l’obscurantisme empêchant la libération des masses parias au profit d’un matérialisme marxiste ou anarchiste, du bundisme ou du sionisme, et également de l’Europe occidentale qui a connu plus anciennement émancipation et assimilation, une frange significative des intellectuels ou écrivains juifs radicalisés de culture allemande ou austro-hongroise - Gustav Landauer (1870-1919), Martin Buber (1878-1965), Franz Kafka (1883-1924), Ernst Bloch (1885-1977), György Lukacs (1885-1971), Franz Rosenzweig (1886-1929), Walter Benjamin (1892-1940), Ernst Toller (1893-1939), Gershom Scholem (1897-1982), Erich Fromm (1900-1980), Léo Löwenthal (1900-1993) - va connaître, à différents degrés, sur fond de révolte néo-romantique antibourgeoise souvent nourrie par l’anarchisme, et dans un double contexte sociologique d’assimilation et d’exclusion d’une partie des emplois, un processus intellectuel très singulier de rencontre avec des éléments appartenant à la tradition messianique ou à la Kabbale.

Ce réseau intellectuel aimanté par l’utopie messianique non dans un sens traditionaliste, mais moderne et socialiste, est abordé à travers la notion wébérienne (venue de la sémantique de l’alchimie !) d’"affinité élective", qualifiant un jeu de correspondances-attirances significatives, d’adéquations pouvant aller jusqu’à la confluence et à la fusion ; le messianisme juif, ainsi, catastrophiste, déployant la catégorie-clef de Tikkoun ("Rédemption", "réintégration des choses en Dieu" dans la rupture messianique), fait écho chez ces auteurs, chacun dans sa singularité, avec l’utopie révolutionnaire, tout particulièrement libertaire : la plupart en effet ont été marqués - parfois avant un passage au communisme ou, en exil aux Etats-Unis avec la montée du nazisme, au libéralisme - par l’anarchisme : Kafka fréquente des organisations libertaires praguoises dans sa jeunesse ; Buber et Scholem - l’historien du kabbalisme et des courants juifs hérétiques du sabbatéïsme et du frankisme - sont imprégnés d’anarchisme religieux comme, sous une autre forme, l’important - et qui a souvent marqué ces penseurs - Landauer, qui participera à la République des Conseils de Bavière et sera tué lors de sa répression. Un autre aspect également souligné par l’auteur est souvent leur attrait, préalablement à leur redécouverte du judaïsme - notamment par les écrits de Buber sur le hassidisme et les légendes -, et sur fond de religiosité panthéiste ou athée, pour les mystiques rhénans (emprisonné durant un an en 1899 pour "outrage aux autorités", Landauer traduit en allemand moderne Maître Eckhart) ou d’autres formes non orthodoxes : l’anabaptisme qui voulait "changer la vie, toute la vie" (Landauer), des aspects de l’ésotérisme, et même l’hindouisme pour Lukacs - mais cet aspect a aussi concerné de nombreux artistes et intellectuels révoltés non juifs de cette période. On voit en tous cas que ces univers (juif/non juif) ne sont pas cloisonnés ; ces auteurs sont tous, de surcroît, pétris de philosophie (Fichte, Hegel, Nietzsche, Kierkegaard) ; certains sont reliés ou participent à à l’Ecole de Francfort.

Les formules de cette "affinité élective" sont évidemment plurielles : purement négative chez Kafka transcrivant un monde radicalement déchu mais portant en creux une possible rédemption messianique ; athéisme religieux chez Landauer, où "la dimension religieuse n’est pas abolie mais conservée/supprimée - au sens dialectique de Aufhebung - dans la prophétie utopique et révolutionnaire" (p.170) ; chez Buber comme paradigme utopiste d’une communauté du " Je et Tu" (selon l’expression de Lévinas reprise par l’auteur). Sont distingués "juifs religieux anarchistes" et "juifs assimilés athées-religieux libertaires" - mais d’autres différenciations sont à prendre en compte, sur le marxisme, le sionisme, la forme étatique ou libertaire de ce dernier et sur sa nature - Scholem se prononce dans les années vingt "pour la reconnaissance, par les Juifs, des aspirations nationales de la population arabe de Palestine et leur droit à l’autodétermination" (p.81), l’évolution de la révolution russe, etc.

Benjamin se situe au carrefour de toutes ces voies. Fortement inspiré par le romantisme et un souci tolstoien des opprimés, il pose les jalons d’une conception de l’histoire qualitative, critique - comme Landauer - de l’idéologie du progrès et de la civilisation technique avec ses figures automates : "sa démarche, caractéristique du romantisme révolutionnaire, est de tisser des rapports dialectiques entre le passé précapitaliste et l’avenir postcapitaliste, l’harmonie archaïque et l’harmonie utopique, l’expérience ancienne perdue et la future expérience libérée" (p.149). Un itinéraire intellectuel et humain arrêté, dans l’Europe fasciste, un jour de septembre 1940 à Portbou, mais dont la vive aura est loin d’être dissipée.

Michael Löwy, sociologue du religieux, lui-même né au Brésil d’une famille juive viennoise, intellectuel engagé, met en lumière des pages souvent méconnues (ou occultées par les historiographies dominantes) de l’histoire intellectuelle européenne. Curiosité - y compris pour des formes religieuses - et pénétration philosophique du monde y allaient de pair avec un esprit de révolte souvent nourri par Kropotkine ou Reclus.

Denis Andro