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Chapitre I : L’anarchie, c’est l’ordre

mardi 12 mars 2013, par pierre

Si je me préoccupais du sens communément attaché
à certains mots, une erreur vulgaire ayant fait d’anarchie
le synonyme de guerre civile, j’aurais horreur du titre que j’ai
placé en tête de cette publication, car j’ai horreur de la
guerre civile. Je m’honore et je me flatte tout à la fois de n’avoir
jamais fait partie d’un groupe de conspirateurs ni d’un bataillon révolutionnaire
 ; je m’en honore et je m’en flatte, parce que cela me sert à établir,
d’un côté, que j’ai été assez honnête
pour ne pas duper le peuple, et, de l’autre, que j’ai été
assez habile pour ne pas me laisser duper par les ambitieux J’ai regardé
passer, je ne dirai pas sans émotion, mais au moins puis-je dire
avec le plus grand calme, les fanatiques et les charlatans, prenant en
pitié les uns et méprisant souverainement les autres. Et
quand, ayant dressé mon enthousiasme à ne bondir que dans
l’étroite circonscription d’un syllogisme, j’ai voulu, après
des luttes sanglantes, additionner la somme de bien-être que m’avait
rapportée chaque cadavre, j’ai trouvé zéro au total
 ; or, zéro c’est néant.

J’ai horreur du néant ; j’ai donc horreur de la guerre civile.

Que si j’ai écrit ANARCHIE sur le frontispice de ce journal,
ce ne peut être, par conséquent, pour laisser à ce
mot la signification que lui ont donné, fort à tort, ainsi
que je l’expliquerais tout à l’heure, les sectes gouvernementalistes,
mais pour lui restituer, tout au contraire, le droit étymologique
que lui concèdent les démocraties.

L’anarchie est le néant des gouvernements. Les gouvernements,
dont nous sommes les pupilles, n’ont naturellement trouvé rien de
mieux à faire qu’à nous élever dans la crainte et
l’horreur du principe de leur destruction. Mais comme, à son tour,
les gouvernements est le néant des individus ou du peuple, il est
rationnel que le peuple, devenu clairvoyant à l’endroit des vérités
essentielles, reporte sur son néant propre toute l’horreur qu’il
avait d’abord ressentie pour le néant de ses instituteurs.

L’anarchie est un vieux mot, mais ce mot exprime pour nous une
idée moderne, ou plutôt un intérêt moderne, car
l’idée est la fille de l’intérêt. L’histoire a appelé
anarchique l’état d’un peuple au sein duquel se trouvaient plusieurs
gouvernements en compétition, mais autre chose est l’état
d’un peuple qui, voulant être gouverné, manque de gouvernement
précisément parce qu’il en a trop, et autre chose l’état
d’un peuple qui, voulant se gouverner lui-même, manque de gouvernement
précisément parce qu’il n’en veut plus. L’anarchie antique
a été effectivement la guerre civile et, cela, non parce
qu’elle exprimait l’absence, mais bien la pluralité des gouvernements,
la compétition, la lutte des races goubernatives.

La notion moderne de la vérité sociale absolue ou de la
démocratie pure a ouvert toute une série de connaissances
ou d’intérêts qui renversent radicalement les termes de l’équation
traditionnelle. Ainsi, l’anarchie, qui au point de vue relatif ou monarchique
signifie guerre civile, n’est rien de moins, en thèse absolue ou
démocratique, que l’expression vraie de l’ordre social.

En effet

- Qui dit anarchie, dit négation du gouvernement
- Qui dit négation du gouvernement, dit affirmation du
peuple ;
- Qui dit affirmation du peuple, dit liberté individuelle
 ;
- Qui dit liberté individuelle, dit souveraineté
de chacun ;
- Qui dit souveraineté de chacun, dit égalité
 ;
- Qui dit égalité, dit solidarité ou fraternité
 ;
- Qui dit fraternité, dit ordre social ;

Donc qui dit anarchie, dit ordre social.

Au contraire :

- Qui dit gouvernement, dit négation du peuple ;
- Qui dit négation du peuple, dit affirmation de l’autorité
politique ;
- Qui dit affirmation de l’autorité politique, dit dépendance
individuelle ;
- Qui dit dépendance individuelle, dit suprématie
de caste ;
- Qui dit suprématie de caste, dit inégalité
 ;
- Qui dit inégalité, dit antagonisme ;
- Qui dit antagonisme, dit guerre civile ;

Donc qui dit gouvernement, dit guerre civile.

Je ne sais si ce que je viens de dire est ou nouveau, ou excentrique,
ou effrayant. Je ne le sais ni ne m’occupe de le savoir.

Ce que je sais c’est que je puis mettre hardiment mes arguments en jeu
contre toute la prose du gouvernementalisme blanc et rouge passé,
présent et futur. La vérité est que, sur ce terrain,
qui est celui d’un homme libre, étranger à l’ambition, ardent
au travail, dédaigneux du commandement, rebelle à la soumission,
je défis tous les arguments du fonctionnarisme, tous les logiciens
de l’émargement et tous les folliculaires de l’impôt monarchique
ou républicain, qu’il s’appelle d’ailleurs progressif, proportionnel,
foncier, capitaliste, rentier ou consommateur.

Oui, l’anarchie c’est l’ordre ; car, le gouvernement c’est la guerre
civile.

Quand mon intelligence pénètre au-delà des misérables
détails sur lesquels s’appuie la polémique quotidienne, je
trouve que les guerres intestines qui ont, de tout temps, décimé
l’humanité se rattachent à cette cause unique, c’est-à-dire
le renversement ou la conservation du gouvernement.

En thèse politique, s’égorger a toujours signifié
se dévouer à la durée ou à l’avènement
d’un gouvernement. Montrez-moi un endroit où l’on s’assassine en
masse et en plein vent, je vous ferais voir un gouvernement à la
tête du carnage. Si vous cherchez à vous expliquer la guerre
civile autrement que par un gouvernement qui veut venir et un gouvernement
qui ne veut pas s’en aller, vous perdrez votre temps : vous ne trouverez
rien.

La raison est simple.

Un gouvernement est fondé. À l’instant même où
le gouvernement est fondé, il a ses créatures, et, par suite,
ses partisans ; et au même moment où il a ses partisans, il
a aussi ses adversaires. Or, le germe de la guerre civile est fécondé
par ce seul fait, car vous ne pouvez point faire que le gouvernement, investi
de la toute puissance, agisse à l’égard de ses adversaires
comme à l’égard de ses partisans. Vous ne pouvez point faire
que les faveurs dont il dispose soient également réparties
entre ses amis et ses ennemis. Vous ne pouvez point faire que ceux-là
ne soient choyés, que ceux-ci ne soient persécutés.
Vous ne pouvez donc point faire que, de cette inégalité,
ne surgisse tôt ou tard un conflit entre le parti des privilégiés
et le parti des opprimés. En d’autres termes, un gouvernement étant
donné, vous ne pouvez pas éviter la faveur qui fonde le privilège,
qui provoque la division, qui crée l’antagonisme, qui détermine
la guerre civile.

Donc, le gouvernement, c’est la guerre civile.

Maintenant s’il suffit d’être, d’une part, le partisan, et, de
l’autre, l’adversaire du gouvernement pour déterminer un conflit
entre citoyens ; s’il est démontré qu’en dehors de l’amour
ou de la haine qu’on porte au gouvernement, la guerre civile n’a aucune
raison d’exister, cela revient à dire qu’il suffit, pour établir
la paix, que les citoyens renoncent, d’une part, à être les
partisans, et, de l’autre, à être les adversaires du gouvernement.

Mais, cesser d’attaquer ou de défendre le gouvernement pour impossibiliser
la guerre, civile, ce n’est rien de moins que n’en plus tenir compte, le
mettre au rebut, le supprimer afin de fonder l’ordre social.

Or, si supprimer le gouvernement c’est, d’un côté, établir
l’ordre, c’est, d’un autre côté, fonder l’anarchie ; donc,
l’ordre et l’anarchie sont parallèle.

Donc, l’anarchie c’est l’ordre.

Avant de passer aux développements qui vont suivre, je prie le
lecteur de se prémunir contre la mauvaise impression que pourrait
faire sur lui la forme personnelle que j’ai adopté dans le but de
faciliter le raisonnement et de précipiter la pensée. Dans
cet exposé, MOI signifie bien moins l’écrivain que le lecteur
ou l’auditeur ; MOI c’est l’homme.

Suite

Chapitre II : Que la raison collective traditionnelle est une fiction->6892]

Chapitre III : Que le dogme individualiste est le seul
dogme fraternel

Chapitre IV : Que le contrat social est une monstruosité

Chapitre V : De l’attitude des partis et de leurs journaux

Chapitre VI : Le pouvoir. C’est l’ennemi

Chapitre VII : Que le peuple ne fait que perdre son temps et prolonger ses souffrances en épousant les querelles des gouvernements et des partis

Chapitre VIII : Que le peuple n’a rien à attendre d’aucun parti

Chapitre IX : De l’électorat politique ou suffrage universel

Chapitre X : Que l’électorat n’est et ne peut être actuellement qu’une duperie et une spoliation

Chapitre XI : Le droit d’aînesse et les lentilles du peuple français

Chapitre XII : Que ce qui fait naître n’est pas ce qui fait vivre les gouvernements

Chapitre XIII : Que démasquer la politique c’est la tuer

Conclusion