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Chapitre IV : Que le contrat social est une monstruosité

mardi 12 mars 2013, par CREAGH Ronald

Chapitres précédents

Chapitre I : L’anarchie, c’est l’ordre

Chapitre II : Que la raison collective traditionnelle est une fiction

Chapitre III : Que le dogme individualiste est le seul
dogme fraternel

Que chacun dans la société s’affirme personnellement et
n’affirme que lui, et la souveraineté individuelle est fondée,
le gouvernement n’a plus de place, toute suprématie est détruite,
l’homme est l’égal de l’homme.

Cela fait, que reste-t-il ? Il reste ce que tous les gouvernements ont
vainement tenté de truffière ; il reste la base essentielle
et impérissable de la nationalité ; il reste la commune que
tous les pouvoirs perturbent et désorganisent pour en faire leur
chose ; il reste la municipalité, organisation fondamentale, existence
primordiale qui résiste à toutes les désorganisations
et à toutes les destructions La commune a son administration, son
jury, ses judicatures ; elle les improviserait si elle ne les avait pas.

La France, étant donc municipalement organisée par elle-même,
est démocratiquement organisée de soi. Il n’y a, quant à
l’organisme intérieur, rien à faire, tout est fait ; l’individu
est libre et souverain dans la commune ; la commune, individu complexe
est libre et souverain dans la nation.

Maintenant, la nation, ou les communes, doivent-elles avoir un organe
synthétique et central pour réglementer certains intérêts
communs, matériels et déterminés, et pour servir
d’interlocuteur entre la communauté et l’étranger ? Cela
n’est une question pour personne ; et je ne vois pas qu’il y a fort à
s’inquiéter de ce que tout le monde admet comme rationnel et nécessaire.
Ce qui est en question, c’est le gouvernement ; mais un arbitrage et une
chancellerie, dus à l’initiative des communes, restées maîtresses
d’elles-mêmes, peuvent constituer, Si l’on veut, une commission administrative,
mais non pas un gouvernement.

Savez-vous ce qui fait qu’un maire est agressif dans la commune ? C’est
le préfet. Supprimez le préfet, et le maire ne s’appuie plus
que sur les individus qui l’ont nommée ; la liberté de chacun
est garantie.

Une institution qui dépend de la commune n’est pas un gouvernement
 ; un gouvernement - c’est une institution à laquelle la commune
obéit. On ne peut pas appeler un gouvernement ce sur quoi pèse
l’influence individuelle ; on appelle un gouvernement ce qui écrase
les individus sous le poids de son influence.

Ce qui est en question, en un mot, ce n’est pas l’acte civil,
dont j’exposerai prochainement la nature et le caractère, c’est
lecontrat social.

Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de contrat social, d’abord
parce que la société n’est pas un artifice, un fait scientifique,
une combinaison de la mécanique ; la société est un
phénomène providentiel et indestructible ; les hommes, comme
tous les animaux de mœurs douces, sont en société par nature.
L’état
de nature est déjà l’état de société

 ; il est donc absurde, quand il n’est pas infâme, de vouloir constituer,
par un contrat, ce qui est constitué de soi et à titre fatal.
En second lieu, parce que mon mode d’être social, mon industrie,
ma croyance, mes sentiments, mes affections, mes goûts, mes intérêts,
mes habitudes échappent à l’appréhensibilité
de toute stipulation ; par la raison simple, mais péremptoire, que
tout ce que je viens d’énumérer est variable et indéterminé
 ; parce que mon industrie d’aujourd’hui peut n’être pas mon industrie
de demain ; parce que mes croyances, mes sentiments, mes affections, mes
goûts, mes intérêts, mes habitudes changent, ou chaque
année, ou chaque mois, ou chaque jour, ou plusieurs fois par jour,
et qu’il ne me plaît pas de m’engager vis-à-vis de qui que
ce soit, ni par parole, ni par écrit, à ne jamais changer
ni d’industrie, ni de croyance, ni de sentiment, ni d’affection, ni de
goût, ni d’intérêt, ni d’habitude ; déclarant
que si je prenais un pareil engagement ce ne serait que pour le rompre,
et affirmant que, Si on me le faisait prendre de force, ce serait la plus
barbare en même temps que la plus odieuse des tyrannies.

Cependant, notre vie sociale à tous est engagée par contrat.
Rousseau a inventé la chose, et depuis soixante ans le génie
de Rousseau se traîne dans notre législation. C’est en vertu
d’un contrat, rédigé par nos pères et renouvelé
tout dernièrement par les grands citoyens de la Constituante, que
le gouvernement nous enjoint de ne voir, de n’entendre, de ne parler, de
n’écrire, de ne faire que ce qu’il nous permettra. Telles sont les
prérogatives populaires dont l’aliénation constitue le gouvernement
des hommes ; ce gouvernement, je le mets en question pour ce qui me concerne,
laissant d’ailleurs aux autres la faculté de le servir, de le payer,
de l’aimer, et finalement de mourir pour lui. Mais quand bien même
tout le peuple français consentirait à vouloir être
gouverné dans son instruction, dans son culte, dans son crédit,
dans son industrie, dans son art, dans son travail, dans ses affections,
dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses mouvements, et jusque
dans son alimentation, je déclare qu’en droit, son esclavage volontaire
n’engage pas plus ma responsabilité que sa bêtise ne compromet
mon intelligence ; et si, en fait, sa servitude s’étend sur moi
sans qu’il me Soit possible de m’y soustraire ; s’il est notoire, comme
je n’en saurais douter, que la soumission de six, sept ou huit millions
d’individus à un ou plusieurs hommes entraîne ma soumission
propre à ce même ou à ces mêmes hommes, je défie
qui que ce soit de trouver dans cet acte autre chose qu’un guet-apens,
et j’affirme que, dans aucun temps, la barbarie d’aucun peuple n’a exercé
sur la terre un brigandage mieux caractérisé. Voir, en effet,
une coalition morale de huit millions de valets contre un homme libre est
un spectacle de lâcheté contre la sauvagerie duquel on ne
saurait invoquer la civilisation sans la ridiculiser ou la rendre odieuse
aux yeux du monde.

Mais je ne saurais croire que tous mes compatriotes éprouvent
délibérément le besoin de servir. Ce que je sens,
tout le monde doit le sentir ; ce que je pense, tout le monde doit le penser
 ; car je ne suis ni plus ni moins qu’un autre homme ; je suis dans les
conditions simples et laborieuses du premier travailleur venu. Je m’étonne,
je m’effraie de rencontrer à chaque pas que je fais dans la vie,
à chaque pensée que j’accueille dans ma tête, à
chaque entreprise que je veux commencer, à chaque écu que
j’ai besoin de gagner, une loi ou un règlement qui me dit : On ne
passe pas par là ; on ne pense pas ainsi ; on n’entreprend pas cela
 ; on laisse ici la moitié de cet écu. À ces obstacles
multiples, qui s’élèvent de toutes parts, mon esprit intimidé
s’affaisse vers l’abrutissement  ; je ne sais de quel côté
me retourner ; je ne sais que faire, je ne sais que devenir.

Qui donc a ajouté aux fléaux atmosphériques, aux
décompositions de l’air, aux insalubrités des climats, à
la foudre que la science a su dompter, cette puissance occulte et sauvage,
ce génie malfaisant qui attend l’humanité au berceau pour
la faire dévorer par l’humanité ? Qui ? Mais ce sont les
hommes eux-mêmes qui, n’ayant pas assez de l’hostilité des
éléments, se sont encore donné les hommes pour ennemis.

Les masses, encore trop dociles, sont innocentes de toutes les brutalités
qui se commettent en leur nom et à leur préjudice ; elles
en sont innocentes, mais elles n’en sont pas ignorantes ; je crois que,
comme moi, elles les Sentent et s’en indignent ; je crois que, comme moi,
elles ont hâte d’en finir ; seulement, n’en distinguant pas bien
les causes, elles ne savent comment agir. Je vais essayer de les fixer
sur l’un et l’autre point.

Commençons par signaler les coupables.

Suite

Chapitre V : De l’attitude des partis et de leurs journaux

Chapitre VI : Le pouvoir. C’est l’ennemi

Chapitre VII : Que le peuple ne fait que perdre son temps et prolonger ses souffrances en épousant les querelles des gouvernements et des partis

Chapitre VIII : Que le peuple n’a rien à attendre d’aucun parti

Chapitre IX : De l’électorat politique ou suffrage universel

Chapitre X : Que l’électorat n’est et ne peut être actuellement qu’une duperie et une spoliation

Chapitre XI : Le droit d’aînesse et les lentilles du peuple français

Chapitre XII : Que ce qui fait naître n’est pas ce qui fait vivre les gouvernements

Chapitre XIII : Que démasquer la politique c’est la tuer

Conclusion