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CHAPITRE VIII : Que le peuple n’a rien à attendre d’aucun parti

mardi 12 mars 2013, par pierre

Chapitres précédents

Chapitre I : L’anarchie, c’est l’ordre

Chapitre II : Que la raison collective traditionnelle est une fiction

Chapitre III : Que le dogme individualiste est le seul
dogme fraternel

Chapitre IV : Que le contrat social est une monstruosité

Chapitre V : De l’attitude des partis et de leurs journaux

Chapitre VI : Le pouvoir. C’est l’ennemi

Chapitre VII : Que le peuple ne fait que perdre son temps et prolonger ses souffrances en épousant les querelles des gouvernements et des partis

Mais la disparition du gouvernement, l’anéantissement de l’institution
gouvernementale, le triomphe de la liberté dont tous les partis
parlent, ne feraient réellement l’affaire d’aucun parti, car j’ai
surabondamment prouvé qu’un parti, par cela seul qu’il est parti,
est essentiellement gouvernemental. Aussi les partis se gardent-ils de
laisser croire au peuple qu’il peut se passer de gouvernement. De leur
polémique quotidienne, il résulte, en effet, que le gouvernement
agit mal, que sa politique est mauvaise, mais qu’il pourrait agir mieux,
que sa politique pourrait être meilleure. En fin de compte, chaque
journaliste laisse au fond de ses articles cette pensée : Si j’étais
là, vous verriez comment je gouvernerais !

Eh bien ! voyons si véritablement il y a une manière
équitable de gouverner ; voyons s’il est possible d’établir
un gouvernement dirigeant et d’initiative, un pouvoir, une autorité
sur les bases démocratiques du respect individuel. Il m’importe
d’examiner à fond cette question, car j’ai dit tout à l’heure
que le peuple n’avait rien à attendre d’aucun gouvernement ni d’aucun
parti et j’ai hâte d’en venir aux preuves.

Nous voilà en 1852 ; le pouvoir que vous espérez avoir,
vous montagne, vous socialisme, vous modérés,même je
n’y tiens pas vous l’avez. La majorité est imposante à gauche,
je m’en applaudis ; soyez les bienvenus. Compliments faits, comment entendez-vous
la besogne ?

Je vous fais grâce de vos divisions intestines ; je m’abstiens
de voir parmi vous Girardin. Proudhon. Louis Blanc, Pierre Leroux, Considérant,
Cabet, Raspail ou leurs disciples ; je suppose qu’il règne parmi
vous une parfaite union, pour vous servir je suppose l’impossible, car
je veux, avant tout, faciliter le raisonnement.

Vous voilà donc d’accord, qu’allez-vous faire ?

Élargissement de tous les prisonniers politiques ; amnistie générale.
Bien. Vous n’excepterez pas les princes, sans doute, car vous auriez l’air
de les craindre et cette crainte trahirait une défaite de vous-mêmes
ce serait avouer qu’on pourrait bien vous les préférer, aveu
qui impliquerait l’incertitude d’accomplir le bien général.

Les injustices une fois réparées dans l’ordre politique,
abordons l’économie et la sociabilité.

Vous ne ferez pas banqueroute, cela va sans dire, c’est vous qui avez
récriminé contre M. Fould ; l’honneur national que vous entendez
à la façon de Garnier-45 centimes vous fera un devoir de
respecter la Bourse au détriment de trente-cinq millions de contribuables
la dette créée par les monarchies a un trop noble caractère
pour que tout le peuple, français ne doive pas se saigner annuellement
de quatre cent cinquante millions au profit d’une poignée d’agioteurs.
Vous commencerez donc par sauver la dette, nous serons ruinés mais
honorables, ces deux qualifications ne s’accordent guère par le
temps qui court ; mais, enfin, c’est encore du vieux temps que vous faites,
et le peuple obéré, comme devant, en pensera ce qu’il voudra.

Mais, j’y pense, vous devez avant tout exonérer les pauvres,
les travailleurs, les prolétaires ; vous arrivez avec une loi contributive
sur les riches. À la bonne heure ! je suis capitaliste et vous me
demandez un pour cent, diable comment me tirer de là ? Tout bien
réfléchi, ce n’est pas moi qui utilise mon capital, je le
prête à l’industrie ; l’industriel en ayant grand besoin,
ne laissera pas de le prendre pour un pour cent en plus, c’est donc sur
lui que je me déchargerai de la contribution.L’impôt sur
le Capital tombe net sur le nez du travail.

Je suis rentier et vous frappez le coupon, ceci est inquiétant,
par exemple. À tout prendre, cependant, il y a un moyen de s’en
tirer. Qui est-ce qui doit ? C’est l’Etat. Puisque c’est l’Etat, le malheur
n’est pas grand ; l’impôt qui pèse sur le coupon déprécie
immédiatement d’autant la valeur de ce coupon ; le coupon étant
déprécié au préjudice du débiteur qui
est l’Etat et au profit du trésor qui est l’Etat ; l’Etat tire de
sa poche pour mettre dans sa caisse et il reste quitte et moi aussi. Le
tour est très joli et j’avoue que vous êtes d’une belle force.

Je suis propriétaire de maisons de ville et vous imposez mes
appartements ; à cela je n’ai rien, absolument rien à dire.
Vous vous arrangerez avec mes locataires car vous ne me supposez pas, sans
doute, assez sot pour ne pas me couvrir de l’impôt sur le loyer.

Le mot le plus dépourvu de sens qui ait été prononcé
depuis la révolution de février c’est celui-ci : L’IMPÔT
SUR LES RICHES
. Mot, sinon pervers, du moins profondément irréfléchi.
Je ne sais ce qu’on appelle les riches dans un pays comme celui-ci où
tout le monde est endetté et où l’état des mœurs pousse
la plupart des propriétaires, rentiers et capitalistes, à
dépenser, par an, plus que leur revenu. En tout cas, le riche admis,
,je vous défie de l’atteindre, vos tentatives sur lui n’indiquent
qu’une grossière ignorance des lois élémentaires de
l’économie sociale et de la solidarité des intérêts.
Le coup que vous voudrez porter au riche ira frapper sur l’industriel,
sur le prolétaire, sur le pauvre. Voulez-vous exonérer le
pauvre ? N’imposez personne. Administrez la France avec 180 ou 200 millions,
comme s’administrent les Etats-Unis ; or, 200 millions dans un pays comme
la France se trouve sans qu’on y prenne garde ; n’en donnons-nous pas cent
rien que pour fumer de mauvais cigares ?

Mais, pour cela, il ne faudrait qu’administrer et vous voulez gouverner
 : C’est bien autre chose. Frappez donc les riches, après quoi vous
réglerez vos comptes avec les pauvres.

Déjà, la formation de votre budget vous met sur les bras
bon nombre de mécontents ; ces questions d’argent, voyez-vous. sont
fort délicates. Enfin, passons outre.

Proclamez-vous la liberté illimitée de la presse ? Cela
vous est interdit. Vous ne changerez pas la base de l’impôt, vous
ne toucherez pas à la fortune publique sans prêter le flanc
à une discussion de laquelle vous ne sortiriez pas ingambes. Je
me sens personnellement disposé à prouver, clair comme le
jour, votre impéritie sur ce point et votre propre conservation
vous ferait un impérieux devoir de me faire taire, sans compter
que vous feriez bien.

La presse ne serait donc pas libre, pour cause de budget. Aucun gouvernement
à gros budget ne peut proclamer la liberté de la presse ;
cela lui est expressément défendu. Les promesses ne vous
manqueront pas , mais promettre n’est pas tenu, demandez à M. Bonaparte.

Vous garderez évidemment le ministère de l’instruction
publique et le monopole universitaire ; seulement, vous dirigerez exclusivement
l’enseignement dans le sens philosophique, déclarant une guerre
atroce au clergé et aux jésuites, ce qui fait que je deviendrai
jésuite contre vous, comme je me fais philosophe contre M. de Montalembert,
au nom de ma liberté, qui consiste à être ce qu’il
me plaît d’être, sans que ni vous ni les jésuites aient
rien à y voir.

Et les cultes, aboliriez-vous le ministère des cultes ? J’en
doute. Je m’imagine que, dans l’intérêt des gouvernomanes,
vous créeriez plutôt des ministères que d’en supprimer.
Il y aurait un ministère des cultes comme aujourd’hui et je payerai
le curé, le ministre et le rabbin parce que je ne vais ni à
la messe, ni au prêche, ni à la cène.

Vous conserveriez le ministère du commerce, celui de l’agriculture,
celui des travaux publics, celui de l’intérieur surtout, car vous
auriez des préfets, des sous-préfets, une police d’Etat,
etc., et en gardant et dirigeant tous ces ministères, qui constituent
précisément la tyrannie d’aujourd’hui ; cela ne vous empêcherait
pas de dire que la presse, l’instruction, les cultes, le commerce, les
travaux publics, l’agriculture sont libres. Mais on en dit autant dans
ce moment. Que feriez-vous qu’on ne fasse pas à l’heure qu’il est
 ? Ce que vous feriez, je vais vous le dire : au lieu d’attaquer, vous vous
défendriez. Je ne vous vois d’autres ressources que de changer tout
le personnel des administrations et des parquets, et d’agir à l’égard
des réactionnaires comme les réactionnaires agissent envers
vous. Mais ceci ne s’appelle pas gouverner, ce système de représailles
constitue-t-il le gouvernement ? Si j’en juge par ce qui se passe depuis
quelque soixante ans, Si je me rends bien compte de la seule chose que
vous ayez à faire en devenant gouvernement, j’affirme que gouverner
n’est rien autre chose que se battre, se venger, châtier. Or, Si
vous ne vous apercevez pas que c’est sur nos épaules que vous êtes
battus et que vous battez vos adversaires, nous ne saurions, pour notre
part, nous le dissimuler et j’estime que le spectacle doit tirer à
sa fin.

Pour résumer toute l’impuissance d’un gouvernement, quel qu’il
soit, à faire le bien public, je dirai qu’aucun bien ne peut sortir
que des réformes, Or, toute réforme étant irrémissiblement
une liberté, et toute liberté étant une force acquise
au peuple et, par contre, une atteinte à l’intégrité
du pouvoir, il s’ensuit que la voie des réformes qui, pour le peuple,
est la voie de la liberté, n’est, pour le pouvoir, que la voie fatale
de la déchéance. Si donc vous disiez que vous voulez le pouvoir
pour opérer des réformes, vous avoueriez du même coup
que vous voulez atteindre la puissance dans le but prémédité
d’abdiquer la puissance. Outre, que je ne trouve pas dans moi assez de
sottise pour vous croire autant d’esprit que cela, je découvre qu’il
serait contraire à toutes les lois naturelles ou sociales et principalement
à celle de la conservation propre, à laquelle nul être
ne peut faillir, que des hommes investis de la puissance publique se dépouillassent,
de leur plein gré, et de l’investiture et du droit princier qu’elle
leur concède de vivre dans le luxe sans se fatiguer à le
produire. Allez raconter vos balivernes ailleurs.

Votre gouvernement ne peut avoir qu’un objet : vous venger de celui-ci,
tout comme celui qui vous suivra ne pourra avoir qu’un but : se venger
de vous. L’industrie, la production, le commerce, les affaires du peuple,
les intérêts de la multitude ne s’accommodent pas de ces pugilats
 ; je propose qu’on vous laisse seuls vous luxer les mâchoires et
que nous allions à nos affaires.

Si le journalisme français veut être digne du peuple auquel
il s’adresse, il doit cesser d’ergoter sur les déplorables reins
de la politique. Laissez les rhéteurs fabriquer à leur aise
des lois que les intérêts et les mœurs déborderont,
quand il vous plaira de ne pas interrompre, par vos criailleries inutiles,
le libre développement des intérêts et la manifestation
des mœurs. La politique n’a jamais appris à personne le moyen de
gagner honorablement son dîner ; ses préceptes n’ont servi
qu’à stipendier la paresse et à encourager le vice. Ne nous
parlez donc plus de politique. Remplissez vos colonnes d’études
économiques et commerciales ; dites-nous ce qui a été
inventé d’utile ; ce que, dans un pays quelconque, on a découvert
de matériellement ou de moralement profitable à l’accroissement
de la production, à l’amélioration du bien-être : tenez-nous
au courant des progrès de l’industrie, afin que nous puisions, dans
ces renseignements, les moyens de gagner notre vie et de la placer dans
un milieu confortable. Tout cela nous importe plus, je vous le déclare,
que vos dissertations stupides sur l’équilibre des pouvoirs et sur
la violation d’une Constitution qui, restât-elle vierge, ne me paraît
pas, à vous parler franchement, fort digne de mon respect.

Suite

Chapitre VIII : Que le peuple n’a rien à attendre d’aucun parti

Chapitre IX : De l’électorat politique ou suffrage universel

Chapitre X : Que l’électorat n’est et ne peut être actuellement qu’une duperie et une spoliation

Chapitre XI : Le droit d’aînesse et les lentilles du peuple français

Chapitre XII : Que ce qui fait naître n’est pas ce qui fait vivre les gouvernements

Chapitre XIII : Que démasquer la politique c’est la tuer

Conclusion