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HENEIN, Georges. "La grande pitié de la jeunesse du monde"

Un effort, Le Caire, n°48 (novembre 1934)

lundi 28 avril 2014, par CREAGH Ronald

Ce texte, écrit à l’âge de 20 ans, témoigne déjà de l’impatience du jeune homme qui découvre une société décidée à entraîner chaque nouvelle génération dans cette servitude volontaire qu’elle a elle-même choisie. Il a déjà beaucoup lu et l’on découvre quelques premières influences, notamment Georges Sorel.

A M. Louis Rougier, ces réflexions très approximatives d’un jeune homme.

La pitié de la jeunesse moderne, c’est qu’elle n’est plus jeune.

Son excuse, c’est qu’on ne lui permet pas de l’être – on redoute trop qu’elle le soit !

Tout est fermé devant elle. Elle est dans une souricière, la jeunesse. Elle ne peut ni reculer, ni avancer. Ou plutôt, si. Elle peut reculer, mais grâce au suicide. Elle peut avancer, mais grâce à la révolution. Le suicide est inutile et réprouvé par la morale. La révolution est utile et punie par les lois.

Entre ces deux formes de violence et de pessimisme – pessimisme, marche vers la délivrance, écrivait Sorel – il n’y a place pour rien d’autre qu’une morne attente du pognon venu d’en haut.

Arrivant dans un monde qui ne l’attendait pas, la jeunesse a la nette impression d’être superflue, indésirable, une sorte de treizième à table.

Comme si on avait le temps de s’occuper d’elle. Qu’elle patiente ! Quand elle sera assez vieille et assez humiliée, on la casera, au petit, au très petit bonheur, dans les bureaux qui fonctionneront encore, au service des sociétés civilisatrices et déficitaires en route vers zéro.

Certes, il ne s’agit pas de la fin du monde. Mais le monde en question ne saurait se sauver, c’est-à-dire retrouver un équilibre matériel et spirituel perdu, que sous deux manières, sous quelque forme qu’elles veuillent se manifester :

- ou bien s’arc-bouter au conservatisme, au classicisme, aux vieux lampions et redécouvrir le XXe siècle, et cela comporte le sacrifice de toute une jeunesse dont on bloque l’élan ;

- ou bien aller à la révolution, en finir une fois et la bonne avec les systèmes, les disciplines, les économies, les préceptes et les lois, glorieusement consacrés par la faillite, la guerre et la misère ; cette fois la parole et surtout l’action seraient à la jeunesse.

Deux processus donc, d’une tragique ampleur – tous les deux possibles. Dans le premier cas, il y aurait, si j’ose dire et j’ose, “sénilisation” de la jeunesse au profit de l’ordre établi, pis que cela, d’un Ordre dépassé auquel il conviendrait de faire retour.

Dans le second cas, il y aurait rénovation, rajeunissement de toute la Société, au profit d’un ordre à établir. C’est là pour la jeunesse, une question de présence ou d’absence.

L’âge réel de l’homme – rien à voir avec l’état civil ! – cet âge réel est défini par l’action de l’Esprit sur la Matière. L’Esprit agit-il sur la Matière efficacement ? Lui impose-t-il des formes nouvelles ? En retire-t-il une utilité jusque-là inconnue ? Nous dirons qu’il est jeune, nous dirons qu’il est créateur. Est-il au contraire agi par la matière existante ? Se plie-t-il sans rébellion à ses injustices et à ses difformités ? Nous dirons qu’il est vieux sinon qu’il est mortel.

Aujourd’hui, au moment où toutes les capacités et toutes les rapacités s’ingénient à réparer une machine sociale parvenue au bout de sa course, ce n’est plus réparer qu’il faut, c’est créer. C’est insérer un esprit neuf dans une matière neuve. Et voilà quel serait le rôle épique de la jeunesse contemporaine, le rôle qu’on lui refuse parce qu’il est dangereux et que les vieilles gens retranchées dans leurs pouvoirs respectifs – exécutif, législative, judiciaire, clérical, académique et boursier – abhorrent la création et le danger. On aimerait mieux la foutre toute entière en prison que de laisser la jeunesse créer. Personne n’ose ouvrir la souricière. Ou quand on l’ouvrira ce sera pour en voir sortir des citoyens pâles, polis et mal nourris, à binocle et calvitie, prêts à tous les emplois, trahison comprise. Mais gare si dans l’entre-temps, sautent les cloisons de la cage…

Et surtout la jeunesse moderne n’a aucun idéal à accomplir. Celle de 1830 se battit pour la liberté, celle de 1848 pour le suffrage universel, celle de 1900 pour Dreyfus, celle de 1915 pour une atroce illusion. Tout cela est périmé. Il ne reste plus rien. Rien d’humain. Mais il y a une chose devenue tellement difficile, tellement tragique, qu’elle prend la valeur et la force d’un idéal : vivre selon sa conscience, non plus selon le pognon …

La jeunesse ? Tout se ferme à son approche. Et elle n’ouvrira rien, qu’en forçant les serrures.

Mais elle est seule. Seule devant l’obstacle.

Seule devant l’avenir.

Et voilà peut-être sa plus grave détresse.


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