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Charlie Hebdo : le 11 septembre de la liberté d’expression

jeudi 8 janvier 2015, par pierre

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Hommage aux journalistes de Charlie Hebdo

Illustration : André Bernard
L’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo n’est pas le 11 septembre de la France [1]. D’ailleurs, les meurtriers ne se sont pas attaqués à un prestigieux journal de l’establishment comme Le Monde, mais à un petit hebdomadaire impertinent, courageux et pauvre. Leur acte a été dirigé contre la liberté d’expression. Même s’il y a peut-être eu des manipulations, son inspiration est religieuse : une fatwa a bien été lancée et elle a été appliquée contre les athées par des individus convaincus de réaliser un acte religieux sublime en étouffant la liberté de parole.

Les populations anonymes qui se sont spontanément mobilisées dans un nombre étonnant de pays l’ont bien compris. Leur hommage s’est adressé à des guerilleros sans armes du pays de Voltaire, aux héritiers du Siècle des Lumière, aux révolutionnaires qui se battaient pour une république libertaire, aux enfants de Mai 68. Ils n’ont pas crié « Je suis la France » mais « Je suis Charlie. » C’est sans doute la première fois qu’un mouvement mondial se mobilise pour la liberté d’expression.

Les monarques de jadis gouvernaient au nom d’un droit divin. Les agresseurs, eux, s’érigent à leur tour en justiciers d’un dieu. Ils ont tué des athées, mais sans doute aussi des croyants. Malheureusement, les miliciens en quête de nouvelles souverainetés se multiplient aujourd’hui : enfants enrôlés de force, jeunes envoutés par des recruteurs charismatiques, mais aussi ces anciens mercenaires, bourricots fatalistes ou dindons goulus, jadis entraînés et payés par des nations étrangères et des consortiums capitalistes.

Les familles de Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré, dessinateurs, Bernard Maris, économiste et chroniqueur, Mustapha Ourrad, correcteur, Elsa Cayat, psychanalyste et chroniqueuse, Michel Renaud, ancien directeur de cabinet du maire de Clermont, Frédéric Boisseau, agent d’entretien, Franck Brinsolaro, brigadier au service de la protection, Ahmed Merabet, agent de police, ont droit à notre solidarité. La communauté juive, une fois encore persécutée, mérite aussi soutien et protection.

La classe politique, elle, va s’efforcer de présenter l’affaire comme une guerre contre la France . Cette explication a pour but de rallier un électorat, mais elle ne tient pas la route : les principaux groupes islamistes ne l’ont pas revendiquée. Et elle utilise une arme à double tranchant, car en portant la discussion sur le terrain national elle enferme le discours dans le piège de la xénophobie. C’est un détournement de l’enjeu réel, qui dépasse de beaucoup la question nationale : la liberté d’expression des classes exploitées, partout menacée. Quant à l’État français, qui se pose en défenseur de la liberté d’expression, il feint d’ignorer qu’il a jadis interdit le journal Hara Kiri, le prédécesseur de Charlie Hebdo .

Dans l’immédiat, il faut dénier à ceux qui veulent nous contrôler le droit à l’opacité et au secret d’Etat. Faire parader des gros bras dans les camps de Roms ou dans les places publiques est plus facile que de viser les éternelles zones de non droit : le club des marchands d’armes, les mafias internationales, sans parler des gens qui bénéficient de l’immunité politique, c’est-à-dire les plus hautes sphères de l’Etat. Et peut-on accepter une institution qui continue de faire des affaires avec des pays qui financent et arment les jihadistes syriens ? Quelles sont les intentions réelles de l’Etat quand il décrète un deuil national ?

Il faudra enfin demander des explications à Bruxelles : les négociations en cours de l’Union Européenne avec les Etats-Unis risquent d’ouvrir la porte à la totale liberté des grandes entreprises. Les accords en discussion peuvent aller jusqu’à permettre à une multinationale de poursuivre en justice un pays qui interdirait la vente libre des armes. Si déjà on peut s’entraîner en France avec des kalachnikovs, sous les yeux de la police, si on détourne l’émotion populaire à des fins politiciennes, comment croire aux hommages du vice à la vertu ?

Ronald Creagh


[1Ce texte, rédigé quelques heures après le premier attentat, a été remanié le 11 janvier 2015 à 6h23 GMT.