La veine autobiographique : Mémoires de militants

mercredi 28 mars 2007
par  ps
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L’autobiographie, les mémoires, les chroniques – essentiellement le fait de militants – sont des moyens efficaces pour transmettre des idées, pour informer, tout en distrayant, car la plupart du temps, la vie d’un militant révolutionnaire dans les années 1880-1900 ne manque pas de péripéties. L’autobiographie est de plus, pour les anarchistes, l’occasion de donner leur vie en exemple : au sens où ils ne sauraient envisager une pratique séparée de leurs discours.

A. Mémoires de militants

Cette étude des textes anarchistes ne pouvaient passer sous silence les récits autobiographiques. Ils sont fréquents surtout chez les militants. Pierre Kropotkine rédige sa biographie : Mémoires d’un révolutionnaire traduit en français sous le titre Autour d’une vie, publié chez Stock en 1902. Jean Grave réunit ses souvenirs dans Quarante ans de propagande anarchiste. Le texte est édité en 1930 par Crès, l’éditeur exigeant le titre : Le Mouvement libertaire sous la Troisième République (souvenir d’un révolté), la suppression des cinq premiers chapitres, et des coupures. Le texte intégral a été publié seulement en 1973 chez Flammarion. Mais celle qui a laissé les mémoires les plus complètes (même si certains faits sont déformés ou déplacés), c’est encore Louise Michel.

Louise Michel : les mémoires sous toutes leurs formes

Les Mémoires de Louise Michel paraissent en 1886 [1]. La préface de l’éditeur parle des « négligences voulues de forme et de style qui donnent à tout ce qu’elle écrit une originalité particulière » [2]. Quant à l’auteur, elle s’excuse d’abord de prendre la plume pour parler d’elle :

« Souvent on m’a demandé d’écrire mes Mémoires ; mais toujours j’éprouvais à parler de moi une répugnance pareille à celle qu’on éprouverait à se déshabiller en public » [3].

Quelle justification a-t-on à parler de son individualité, quand l’époque est aux grands ensembles ?

« Mais pourquoi s’attendrir sur soi-même, au milieu des générales douleurs ? pourquoi s’arrêter sur une goutte d’eau ? Regardons l’océan ! » [4]

Le risque des mémoires est le narcissisme, la complaisance, et Louise Michel a terriblement peur de s’y laisser prendre. Un peu plus loin, s’attardant sur des souvenirs d’enfance, elle se demande s’il n’est pas « oiseaux d’écrire ces niaiseries » ?

« Hier j’avais peine à m’habituer à parler de moi ; aujourd’hui, cherchant dans les jours disparus, je n’en finis plus, je revois tout » [5].

Finalement, elle prend son parti en assumant de se livrer (« voilà, étendu sur la table, le cadavre de ma vie : disséquons à loisir » [6]) et en s’éloignant autant que faire se peut des contraintes du genre (« J’oublie toujours que j’écris mes Mémoires ! » [7]).

Elle se « résigne » finalement à rassembler ses souvenirs et se justifie de son style vagabond : « si je prends pour ma pensée et ma plume le droit de vagabondage, on conviendra que je l’ai bien payé » [8].

Mais elle n’oublie jamais de prendre en compte ses lecteurs [9]. C’est pour eux qu’elle écrit, non pour un quelconque désir d’éternité. Le texte des mémoires est suivi, en appendice, de trois jugements de Louise Michel.

Le dessein de Louise Michel, en racontant sa vie, est d’abord de témoigner de la vie des révolutionnaires de son temps. La première édition de La Commune date de 1898 (dans la collection Bibliothèque sociologique de Pierre-Victor Stock). Dans l’avant-propos (écrit à Londres), Louise Michel dit l’importance de la Commune pour le monde actuel : « La fin se hâte d’autant plus que l’idéal réel apparaît, puissant et beau, davantage que toutes les fictions qui l’ont précédé » [10]. En appendice figurent un récit de Béatrix Excoffons, une lettre d’un détenu de Brest, l’appel publié par les proscrits de Londres en 1874. Louise Michel considèrera ensuite que c’est dans cette œuvre – La Commune - que sa biographie « est le mieux éparse un peu partout » [11].

C’est en 1904, peu avant sa mort, que Louise Michel signe avec Stock un contrat pour la publication en volume de ses Souvenirs et aventures de ma vie. Une version est publiée dans La Vie populaire, en cent soixante livraisons, de 1905 à 1908. Ces fragments, formant une sorte de tableau composite, conçus pour paraître en feuilletons, ne peuvent être lus comme les Mémoires de 1886, et Daniel Armogathe fait remarquer que leur lecture ressortit davantage au roman d’aventures qu’à l’autobiographie. Leur visée est d’informer le lecteur, de lui donner matière à réflexion et à combat :

« Les mémoires ne sont vraiment intéressants qu’à la condition d’être vécus, et de mettre sous les yeux des lecteurs des faits qu’ils pourront discuter, approuver ou condamner » [12].

Louise Michel réaffirme ici le triple but de ses écrits : donner une image de l’époque dont la parole autobiographique garantit l’authenticité (l’autobiographie s’oppose ici aux livres d’histoire, écrits le plus souvent par des personnes qui n’ont pas vécu les événements qu’ils relatent), informer les lecteurs (« des faits ») et leur donner matière à réflexion, voire à action.

On voit donc que les mémoires de Louise Michel sont à la limite de l’autobiographie et de la chronique d’une époque : sa vie est étroitement entremêlée aux luttes révolutionnaires de son temps si bien qu’en se racontant elle parle des batailles politiques.

Je rangerai dans la même catégorie quelques nouvelles de Louise Michel rassemblées dans Légendes et chants de gestes canaques (écrits à la presqu’île Ducos en 1874) [13] qui participent de cette volonté de faire connaître une culture, de témoigner de ce que fut la vie des Canaques à l’époque où elle les a connus. Louise Michel est l’une des seules parmi les déportés en Nouvelle-Calédonie, avec Charles Malato, à s’intéresser de près aux Canaques et à l’insurrection de 1878 (la grande insurrection Canaque de 1878 est lancée par le chef Ataï suite à l’octroi aux colons de plus en plus de terres). Louise Michel ajoute à son recueil des relevés lexicaux, des explications de termes et des interrogations sur le phénomène de la traduction.

Caroline GRANIER

"Nous sommes des briseurs de formules". Les écrivains anarchistes en France à la fin du dix-neuvième siècle. Thèse de doctorat de l’Université Paris 8. 6 décembre 2003.


[1Je cite les éditions suivantes : La Commune, Stock, 1978 et Mémoires, Maspero, 1979.

[2Louise MICHEL, Mémoires, éd. citée, p. 9.

[3Idem, p. 17.

[4Idem, p. 19.

[5Idem, p. 31.

[6Idem, p. 47.

[7Idem, p. 36.

[8Idem, p. 17.

[9« Ai-je tort de rester si longtemps sur ces époques ? » se demande-t-elle en parlant de son enfance. « Certains amis me disent : racontez longuement votre temps de la Haute-Marne. D’autres : Passez vite sur les jours paisibles et racontez en détail depuis le siège seulement. / Entre les deux opinions, je suis obligée de n’écouter ni l’une ni l’autre et je raconte comme les choses me viennent » (Idem, p. 59). Plus loin, elle s’inquiète de savoir si ce qu’elle raconte pourrait impliquer ses amis : « Qui sait si mes Mémoires ne seront point un jour feuilletés pour servir à l’arrestation de ceux qui m’ont rencontrée ! S’ils allaient être accusés d’anarchie pour m’avoir connue ! » (Idem, p. 71).

[10Louise MICHEL, La Commune, éd. citée, p. 10.

[11Voir Pierre-Victor STOCK, Mémorandum d’un éditeur, Paris, P.-V. Stock, 1935, dont des extraits sont cités dans Louise MICHEL, La Commune, p. 491.

[12Louise MICHEL, Souvenirs et aventures de ma vie, 1983, p. 401.

[13Louise MICHEL, Légendes et Chants de gestes canaques, 1885 (illustré par l’auteur).