La révolte des parias

mercredi 28 mars 2007
par  ps
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« Gens de finance et gens de robe
L’ont comme retranché du globe :
Est-il certain d’être vivant » [1].

Ces vers de Fernand Pelloutier, tirés d’un poème intitulé « Le Paria », illustrent assez bien une des figures principales du roman anarchiste : le révolté qui finit sur l’échafaud. Le « paria » devient d’ailleurs une catégorie sociologique sous la plume de Charles Malato, qui distingue, dans son essai intitulé Les Classes sociales au point de vue de l’évolution zoologique (1907) quatre « classes sociales », chacune comportant des subdivisions : la classe bourgeoise, le prolétariat salarié, les « détritus » (mendiants) et les réfractaires (malfaiteurs et vagabonds) [2]. Ces derniers peuplent une grande partie de la littérature anarchiste. Qu’on les appelle parias, marginaux, vagabonds, trimardeurs… [3], ils incarnent le conflit qui existe entre l’individu et la société. Le paria, souvent sans-travail, est réfractaire à toute organisation de la société, à toute mise au pas. Il rappelle que la liberté ne saurait jamais s’identifier aux libertés politiques [4]. Le paria est individu, mais non citoyen, or, comme l’écrit Ibsen :

« Assurément, ce peut être bon de posséder la liberté de suffrage, l’exemption d’impôts, etc. Mais pour qui est-ce un bien ? Pour le citoyen, non pour l’individu. La raison ne nous dit pas qu’il soit indispensable à l’individu d’être citoyen. Au contraire. L’État est une malédiction pour l’individu » [5].

Parce qu’il est un cas à part, unique, irréductible à toute catégorisation, le paria représente le minoritaire. Il répond ainsi à la peur de la « majorité compacte », mensonge social contre lequel l’homme libre doit se révolter, que combat le docteur Stockmann d’Un ennemi du peuple. S’intéresser aux parias, c’est donc refuser que l’Individu n’ait aucune place hors du groupe [6].

De nombreux romans ont comme personnage principal ce paria, ce vagabond – le plus représentatif étant peut-être Galafieu, héros éponyme du roman d’Henry Fèvre.

Galafieu d’Henry Fèvre : anarchiste sans le savoir

Galafieu [7] d’Henry Fèvre, aborde ce thème de l’individu marginal, qui ne parvient pas à exister, à se faire une place dans la société de son temps. Le roman paraît en 1897 chez P.-V. Stock.

L’exergue résume la problématique de l’œuvre : « Était-il plutôt mal fait pour la société ou la société mal faite pour lui ?... » Adrien Galafieu, anti-héros romanesque, est en effet un inadapté à la société. Il ne parvient à s’intégrer nulle part, chassé d’abord de l’école, où le proviseur le congédie par ces mots prémonitoires : « Allez vous faire pendre ailleurs ». Il a vingt ans et, son frère ayant dissipé sa part d’héritage, il se retrouve sans un sou. Galafieu a avec ce frère spoliateur des rapports étranges : n’ayant jamais le courage de l’opposer frontalement, de l’accuser de sa ruine, Galafieu revient sans cesse lui demander de l’aide. Il se retrouve face à lui dans la même position que l’individu face à un État qui le vole, mais qui est certain de sa légitimité et de sa toute-puissance. Ainsi le frère va-t-il finalement pousser Adrien à partir, comme l’État se débarrasse (par les prisons, etc.) de ceux qu’il a réduit à la misère.

Adrien, sans être un rebelle, possède pourtant une grande et énergique envie de vivre. Il voudrait être un homme complet, et ne comprend pas la nécessité de se spécialiser pour exercer un métier. À vrai dire, c’est la nécessité même de travailler qui lui paraît difficile à admettre (car hélas, la vie de Bohème ne dure qu’un temps) :

« Travailler. Gagner sa vie.

Comme ça, à la minute !

Est-ce que ça devrait se gagner, la vie ?

Trouverait-il seulement à travailler ?

- Et à quoi ?

Bachelier...
Bon à tout !

Propre à rien, comme disait la mère Andoche » [8].

Le roman contient une véritable réflexion sur le travail, et met à jour les mécanismes de l’aliénation :

« Gagner sa vie, oui, comme les dévots disent gagner le ciel, et l’un comme l’autre, par des sacrifices, des labeurs et des pénitences. Gagner sa vie ! La vie a-t-elle donc une valeur ? Certes, autant qu’elle vous appartient, qu’on peut en faire à volonté du bonheur, de l’activité, des plaisirs, de la gloire, rien du tout si on veut, si on reste libre en un mot, de ses pas, de ses idées, du choix de ses occupations... Mais pour la gagner, il faut la louer, la vendre, l’aliéner, marcher pour un autre, penser pour un autre, n’être plus que l’automate de la vie des autres » [9].

« Travailler pour vivre n’avait pour résultat, pour sanction, que de vivre pour travailler » [10] : cette existence, entre travail, nourriture, et entre les deux, sommeil récupérateur, est la vie de la majorité des hommes :

« Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie
Toujours, pour ces gens-là cela n’est point hideux.
Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie
Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux » écrit Richepin [11].

Galafieu sait l’inéluctabilité de cette vie-là, mais refuse que ce soit la sienne. Il rejette tout de suite la possibilité d’être pion (car Galafieu a lu Vallès !), mais il est prêt à exercer n’importe quel métier. Y en aurait-il de plus « honorables » que d’autres, comme on le dit couramment ? « Ce sens là lui manquait. Qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir d’honorable à être pion ou professeur ou n’importe quoi ? On est ce qu’on peut. Il ne s’agit pas d’être honoré, il s’agit d’être heureux » [12]. Évidemment, Galafieu n’a pas de diplôme, car comme il le dit avec des accents proudhoniens [13] :

« C’est ça... toute science diplômée, tout mérite breveté, toute vie numérotée. Non, il n’avait pas de diplôme, il n’était pas classé, être tout brut, sans étiquette, en dehors de tout ce qu’on est et de tout ce qu’on fait, et qui n’aurait pas mieux demandé que d’y rester » [14].

Il pense un moment que l’état d’ouvrier lui permettra de n’aliéner que ses bras et de conserver sa liberté d’esprit, mais partout on le rejette.

Les deuxième et troisième parties du roman décrivent la découverte de la société par Galafieu, qui va se rendre compte que le vol régit tout. S’installant un temps chez un ami, Maurice Giroux, un bourgeois révolté contre sa classe. Galafieu, lui, est proprement un déclassé et inclassable :

« Être classé signifiait partager la fonction, le geste, les idées, la cravate, les manies, les heures de repas, les préjugés et les vanités d’un groupe social, à part des autres et ennemi » [15].

Propre à rien, comme on le lui a dit enfant, incapable d’être utile à la société, celle-ci lui rend en retour la haine qu’il lui voue. La société n’apparaît en effet que comme un obstacle au libre développement de l’individu :

« Il faut vivre, ce qui s’appelle vivre !

Vivre par tous ses pores, par tous ses sens, par toutes ses aspirations, tous ses désirs, toutes ses pensées, et de toutes ses forces... Mais il faut pouvoir aussi » [16].

On retrouve ici les accents d’un Zo d’Axa, « l’Endehors » par excellence :

« il faut vivre SOI-MÊME : vive en joie, vivre en bataille, se donner si bien au présent que le futur n’importe plus, vivre aux heures belles ou mauvaises… » [17].

Galafieu rêve alors de vivre dans un monde différent, et accepte, sur la proposition d’un ami, de partir à Panama. Mais pour le départ, on lui demande un certification de bonnes mœurs et l’on déterre une vieille histoire d’outrage à agents de sa jeunesse. Ne pouvant payer l’amende, il ne peut se laver de l’accusation : « Alors c’était ça, être immoral, c’était n’avoir pas deux cents francs » [18].

Toujours plus misérable, ratant tout ce qu’il entreprend (une idylle amoureuse a pris fin à cause de sa misère), il est accueilli par la famille d’un ancien camarade, Molleux, qui le prend pour un peintre maudit. Or la famille Molleux, très prompte à s’enthousiasmer, vit sur des chimères, dans un luxe qui ne repose sur rien, attendant une escompte qui n’arrive jamais.

« [...] et quelle maigre valeur en numéraire sa libéralité de langage représentait, combien peu se trouvaient valoir, à l’échéance, ses promesses les plus chaleureuses, ses intentions les plus exaltées ? » [19]

Tout n’est finalement qu’emprunt et mendicité dans le monde… mais à grande échelle, car on ne prête qu’aux riches. Plus profondément, c’est le langage et sa capacité à créer un lien entre des individus libres et désintéressés qui est ici soupçonné.

La dernière partie du roman a pour titre : « Amok ! Amok ! », expression qui renvoie au suicide en usage dans les îles, où un homme désespéré qui veut se tuer descend dans la rue et frappe tout ce qu’il rencontre, jusqu’à succomber sous le nombre [20]. C’est là la préfiguration du destin de Galafieu. Rejeté de partout, ne pouvant se faire à l’existence qu’on lui propose (il trouve une place de clerc d’huissier à Paris), il comprend que la loi du plus fort règne, et s’y résigne, mais sans hypocrisie alors ! Puisque, « au delà d’une certaine guenille », aucune sociabilité n’a plus cours, alors le pauvre hère endosse la personnalité qu’on lui fait porter : il sort de l’humanité, se fait animal, et fuit le jour. Le voilà soudain dans la rue, plein de colère et en haillons :

« Place à l’animal, au carnassier, à l’intellectuel, au raté, au révolté, qui n’a pas voulu de votre existence d’étable, devant la crèche pleine, mais à l’attache, assouvie mais serve, au réfractaire qui a refusé l’obéissance, la sujétion, le travail, refusé ses bras, son cerveau, tout son être, dans sa rage de s’appartenir et de rester libre, quitte à crever de sa solitude et de sa liberté, à l’inassimilable, l’insociable et l’irréductible, qui crache sur vos respects, vos conventions, qui, méprisé vous méprise, détesté vous hait, et redouté est redoutable ! » [21]

Il se fait violent, et on lance les sergents contre lui.

« N’est-ce pas comme ça que ça doit finir ? C’est logique. Qui n’est pas utile est nuisible. Qui n’est pas complice est traître. Qui n’est pas avec tous est contre tous. Qui ne peut vivre n’est bon qu’à tuer.

Sans doute il y a le vol, le brigandage. Mais c’est toujours pour en arriver au même, aux sergots. Galafieu y a pensé, mais la chose lui répugne. Il est honnête » [22].

Ainsi, c’est au grand jour, loyalement, qu’il part en guerre contre l’humanité. Criant « vive l’anarchie ! », sans trop savoir d’où lui vient ce cri, mais se sentant moins seul, trouvant qu’il mourra moins bêtement en mourrant pour une idée. Comme l’écrivent les deux auteurs signant Marius-Ary Leblond : « C’est en tant que raté qu’il est et finit anarchiste » [23]. En raté, certes : Galafieu a échoué à s’adapter à l’ordre établi. Oiseau de passage qui n’a pu atteindre sa chimère, Galafieu s’est heurté au couperet de la guillotine. Richepin les peint ainsi, ces « assoiffés d’azur, des poètes, des fous » :

« Regardez-les ! Avant d’atteindre sa chimère,

Plus d’un, l’aile rompue et du sang plein les yeux,

Mourra » [24].

Caroline GRANIER

"Nous sommes des briseurs de formules". Les écrivains anarchistes en France à la fin du dix-neuvième siècle. Thèse de doctorat de l’Université Paris 8. 6 décembre 2003.


[1Fernand PELLOUTIER, « Le Paria », dans De la colère, de l’amour, de la haine (1898).

[2Charles MALATO, Les Classes sociales au point de vue de l’évolution zoologique, Paris, V. Girard et E. Brière, 1907, p. 31.

[3Voir sur ce sujet Jean-François Wagniart, « Miséreux et vagabonds à la fin du XIXe siècle. Jules Vallès, Charles-Louis Philippe… », dans Le Roman social…, 2002, pp. 25-38.

[4Selon les mots d’Henrik Ibsen dans une lettre à G. Brandès du 17 février 1871 : « Je ne consentirai jamais à identifier la liberté avec des libertés politiques » (cité dans Henrik IBSEN, Être soi-même, ouv. cité, p. 57).

[5Idem, p. 58.

[6Voir à ce propos (la construction des catégories ou groupes sociaux) l’article de Michèle Riot-Sarcey, « Les femmes dans l’histoire ou la représentativité en question », dans Avenirs et avant-gardes en France, XIXe-XXe siècles. Hommage à Madeleine Rebérioux, Paris, La Découverte, 1999 : « Incapable désormais d’être situé dans l’échelle hiérarchique qui structure la société, à l’écart du monde social identifiable, il [l’individu isolé] échappe à l’histoire des individus dits "représentatifs" » (p. 57).

[7Henry FEVRE, Galafieu, Paris, P.-V. Stock, 1897.

[8Idem, p. 49.

[9Idem, p. 148.

[10Idem, p. 148.

[11Jean Richepin, « Oiseaux de passage », ouv. cité

[12Henry FEVRE, ouv. cité, p. 53.

[13« Être GOUVERNE, c’est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n’ont ni le titre, ni la science, ni la vertu... Être GOUVERNE, c’est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C’est, sous prétexte d’utilité publique, et au nom de l’intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale ! » (Pierre-Joseph PROUDHON, Idée générale de la Révolution au XIXe siècle, Paris, Garnier frères, 1851, p. 341).

[14Henry FEVRE, ouv. cité, p. 55.

[15Idem, p. 150.

[16Idem, p. 177.

[17Zo D’AXA, "De Mazas à Jérusalem", fragment reproduit dans la Revue rouge, n° 3, mars 1896, p. 1.

[18Henry FEVRE, Galafieu, p. 199.

[19Idem, p. 240.

[20« Amok » est la corruption de a muck : « un enragé ». La dernière partie comporte en exergue une citation tirée de A narrative of travel by Alfred Russel Vallace (Revue des deux mondes, 1869).

[21Idem, p. 297.

[22Idem, p. 299.

[23Marius-Ary LEBLOND, La Société française sous la Troisième République…, p. 203.

[24Jean Richepin, « Oiseaux de passage », ouv. cité.