Introduction

jeudi 14 juin 2007
par  ps
popularité : 15%

“ Y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
La plupart fils de rien ou bien fils de si peu
Qu’on ne les voit jamais que lorsqu’on a peur d’eux. ”

C’est le 10 mai 1968, pendant la nuit des barricades, que Léo Ferré créa sa célèbre chanson “ Les
anarchistes ”. Ce couplet traduit dans une certaine mesure la surprise des observateurs attentifs à la renaissance du drapeau noir lors des manifestations et des défilés de Mai.

L’antibureaucratisme, l’autogestion, la spontanéité révolutionnaires sont autant de mots qui donnent à la révolte de Mai 1968 un caractère libertaire, et Edgar Morin peut écrire : “ C’est la renaissance intellectuelle de l’anarchisme, teinté de marxisme et de situation-nisme. ” Paradoxalement, c’est un fait acquis que les organisations “ officielles ” ne sont pas ou pratiquement pas intervenues dans les événements, alors que ceux-ci témoignent d’une indéniable présence intellectuelle de l’anarchisme ; même si on peut s’interroger sur la nature de l’anarchisme estudiantin décrit par Morin.

Cette apparente contradiction entre l’inaction des organisations et l’explosion des thèmes libertaires détermine dans une large mesure le caractère spécifique de l’anarchisme, révolte à la fois individuelle et collective. Les traits de l’anarchisme sont difficiles à cerner. Ses “ maîtres ” n’ont presque jamais condensé leurs pensées en des traits systématiques. Quand, à l’occasion, ils en ont fait l’essai, ça n’a été qu’en de minces brochures de propagande et de vulgarisation, où n’en affluent que des bribes. Certes, on peut voir en Joseph Proudhon et Michel Bakounine les deux fondateurs de l’anarchisme comme doctrine sociale ; mais la pensée et l’action des anarchistes, qui ne reconnaissent pas la primauté de tel ou tel théoricien, de tel ou tel doctrinaire, sont en constante évolution et se veulent toujours en accord avec les données sociales, conomiques et politiques de leurs temps. On peut définir ainsi l’anarchisme comme la résultante de divers courants d’opinions ou plutôt d’un ensemble de personnes qui, par leurs capacités organisatrices, leurs savoirs, leurs théories et pratiques sociales ont toujours exprimé un pluralisme de tendances. Ce pluralisme peut s’exprimer par des sensibilités diverses (végétariens, pacifistes, non-violents, naturistes), sur le plan politique par des prises de positions différentes ( syndicalistes, individualistes, communistes libertaires, anarcho-communistes…) ou encore par des choix d’organisations différentes (synthésistes et plateformistes).

Pour comprendre les difficultés à appréhender les formes de pensée et d’action des anarchistes, il faut avoir en tête cette extrême diversité d’idées et de conceptions. Le refus de l’autorité, l’accent mis sur la priorité du jugement individuel, incitent particulièrement les libertaires à faire preuve d’antidogmatisme.

L’ensemble des conceptions anarchistes reste pourtant dans une certaine mesure homogène. Certains traits essentiels sont communs à tous les anarchistes, ainsi, pour être bref, ils consistent dans le rejet de toute forme d’autorité, qu’elle soit d’origine politique, économique (capitalisme) ou morale (religion). Le refus de l’autorité apparaît essentiel dans la mesure où nombre d’individus ou de groupes, qui ne se réclament pas des théories anarchistes, peuvent avoir dans leurs actions, dans leurs attitudes, une démarche libertaire. En outre, ce refus amène à ne pas envisager l’étude de la pensée et des actions anarchistes comme celles d’une seule organisation, même “ officielle ”. C’est pourquoi le travail entrepris ici ne peut être identique à l’analyse d’une autre formation politique, que celle-ci soit de droite ou de gauche.

La pensée et l’action apparaissent comme les deux éléments indissociables de l’anarchisme. L’une et l’autre, placées dans une perspective révolutionnaire et anarchiste, ont une importance cruciale. En effet, si l’une ne pouvant en théorie se passer de l’autre, leur rapport et leurs convergences déterminent l’efficacité dans les luttes.

Pour définir l’axe d’étude, il faut savoir de qui et de quoi on parle. Ainsi, qui sont les anarchistes ? On a vu qu’on ne peut résumer le mouvement anarchiste aux organisations. En effet, l’anarchisme est une forme de pensée et de vie, de travail, qui se matérialise dans la vie quotidienne de dizaines de milliers d’individus. Or, les “ organisations ”, les groupes et les groupuscules qui forment et construisent la pensée libertaire, dans la France de 1950 à 1970, n’ont jamais pu dépasser le cap de quelques milliers d’adhérents. Ce phénomène témoigne de la nature même des anarchistes et de l’anarchisme. Celui-ci est plus une attitude individuelle qu’une action politique collective. Il se traduit notamment par le Refus. Néanmoins, le refus est une caractéristique de nombreux groupes politiques et il peut s’exprimer ainsi de diverses façons. Le mouvement organisé se veut l’expression de cette tendance du refus à devenir contestation révolutionnaire.

Dans ces conditions, les anarchistes ont certes un véritable rôle à jouer dans les prémisses d’une situation révolutionnaire, mais aussi dans les phases plus calmes par leur propagande. Ainsi, on peut dire qu’en période de stabilité, le mouvement anarchiste est plus un “ laboratoire d’idées ” qu’un mouvement. C’est pourquoi la notion d’appartenance, d’organisation, d’action et de recherche doivent être replacées dans un contexte différent des organisations politique classiques et le mouvement représente plus une tendance, un courant de pensée qu’une série de structures.

Le contexte de l’après guerre mondiale et la victoire des démocraties condamnent les fascismes divers et par conséquent, freinent la lutte antifasciste à laquelle les anarchistes s’étaient attachés avant 1939 et pendant la guerre. D’un autre côté, l’ampleur de la vague démographique du “ Baby-boom ” et les transformations sociales et économiques des “ Trente Glorieuses ” consacrent l’avènement d’une société en tout point différente de celle de l’avant-guerre. Ces changements amènent des orientations différentes sur les critiques du système mais aussi dans le recrutement social des organisations politiques d’extrême-gauche. On a souvent parlé d’un second XXème siècle après 1945, et cette formule semble également applicable aux organisations et individualités anarchistes, tant les problèmes apparaissent différents.

Néanmoins, comment expliquer la résurgence des idées libertaires en 1968, en sachant le piètre état dans lequel se trouve le mouvement français en 1945 ? En effet, la défaite des anarchistes espagnols en 1939 enlève à l’anarchisme son unique bastion dans le monde, et le prive d’un précédent, d’un exemple. D’autre part, la victoire de l’URSS en 1945 sur les fascistes renforce indéniablement le prestige du PCF ou plutôt des idéologies communistes. Indiscutablement, l’anarchisme apparaît au milieu du XXème siècle comme un élément du passé, discrédité par l’apparente efficacité des théories marxistes en URSS mais aussi par la propagande par le fait, que lui a associé l’imaginaire de la société.

Henri Arvon trouve dans la place de plus en plus grande prise par l’individu dans la société d’après-guerre des éléments d’explication au succès libertaire de 1968 : “ La souveraineté personnelle sert par contre de fondement à une doctrine du XXème siècle qui semblait être tombée en déshérence depuis un demi-siècle, elle avait exaltée dans toutes ses manifestations par l’anarchisme. ” L’évolution de la société des années cinquante et surtout des années soixante déterminent de nouvelles forces sociales, au côté de celles plus traditionnelles de la classe ouvrière, comme les étudiants. Surtout, un mot symbolise cette période : la contestation.

Contestation - venant principalement de la jeunesse - du système, de la société mais aussi des rapports traditionnels au sein de la famille, l’école… L’étude de l’évolution de la pensée et de l’action des anarchistes en France suppose donc de remettre l’analyse dans son contexte et dans l’évolution politique et sociale de la France entre 1950 et 1970, et dans une large mesure dans les mouvements contestataires des années soixante. De plus, il est intéressant de voir en quoi cette génération préfigure une certaine démarxisation de la société, notamment dans les façons de pensée et dans les méthodes, les moyens de lutte.

Le stalinisme s’était trouvé un ennemi : le “gauchisme”. Dans les années soixante, la déviation de la révolution russe est au cœur des débats. Quand la bureaucratie a-t-elle commencé à s’immiscer dans la “démocratie ouvrière” et pris le pouvoir ? La réponse détermine les différences entre groupuscules qui se partagent le Quartier Latin en 1968. Surtout, cette critique du stalinisme s’accompagne de la recherche d’une théorie révolutionnaire qui corrige les erreurs de Marx ou de Lénine. Dans ce sens, la nouvelle génération se tourne vers des théories qui n’avaient rien abandonné de la liberté, et obligatoirement vers l’anarchie, celle qui prédisait déjà, avec Bakounine, que le communisme sans liberté ne serait qu’une nouvelle forme d’aliénation. En outre, l’indéniable manque d’efficacité des groupements anarchistes d’avant-guerre amène nombre de militants à hâter le renouveau de l’anarchisme, notamment par une reprise d’élaboration théorique et des tactiques d’organisation et d’action nouvelles. Les débats qui tournent autour de cette reprise d’autre part, et les rapports entre ceux qui partent d’une critique du communisme et les vieux militants anarchistes, déterminent l’évolution de s pensées et des formes que prend le mouvement jusque 1968. Les événements de la même année consacrent-ils l’évolution et les vues d’une de ces “ tendances ” et doit-on plutôt parler, à la fin des années soixante, d’un nouvel anarchisme ou d’un nouveau souffle ?

Arvon voit dans l’opposition des tendances individualistes et communistes, une caractéristique de l’anarchisme au XXème siècle. Pourtant, il paraît assez simpliste, pour la période étudiée, de réduire l’anarchisme à ces oppositions. En effet, comment trouver des points communs entre Georges Vincey, individualiste acceptant certaines structures d’organisation, et Emile Armand, individualiste refusant toute organisation jugée aliénante. De même, quelle ressemblance peut-on remarquer entre Maurice Joyeux, adhérant à la Fédération anarchiste synthésiste, et pourtant fort proche des conceptions plateformistes, et Aristide Lapeyre, plus proche des vues humanistes et pourtant lui aussi un des pères de la FA ? Le mouvement anarchiste réussit-il au cours de ces vingt années à dépasser ces vieilles classifications et les vieilles querelles qui leur sont liées en matière d’organisation et d’action ? Surtout, comment la jeune génération se positionne-t-elle par rapport à ces dernières ? C’est reposer ici la question des rapports de la nouvelle génération avec le mouvement traditionnel tout au long des années cinquante et soixante, mais aussi s’interroger sur la complexité de la notion de tendance. L’explosion du printemps 1968 concrétise l’évolution idéologique de certains groupes, et donc leurs positionnements (et leurs préférences) face aux deux tendances opposées par Arvon. Faut-il voir dans les événements les prolégomènes des formes de l’anarchisme des années soixante-dix ?

Les sources utilisées pour détailler les formes de pensée et d’actions sont extrêmement diverses. En ce qui concerne les organisations comme la Fédération anarchiste, les bulletins intérieurs et les mémoires de militants guident les réflexions. Pour les autres groupes, si on s’attache à certains témoignages, l’étude des différents comptes-rendus de réunion et des nombreuses parutions déterminent les axes d’étude. Une place importante est faite aux citations et à l’écrit, car la plupart de ces textes sont difficilement trouvables et, pour la plupart, n’ont pas été l’objet d’études détaillées et publiées. On s’intéresse dans un premier temps à la période qui s’étale jusque 1960, qui correspond à la suite logique des cinq années qui suivent la Libération, c’est à dire à une phase de reconstruction, de remobilisation pour le mouvement et ses militants. On peut voir déjà les signes avant-coureurs de l’évolution des pensées, dans une période qui caractérise l’importance de ce qu’on appelle “ l’anarchisme traditionnel ”. Notamment, les vieilles querelles qui avaient divisé le mouvement d’avant-guerre réapparaissent. Les formes d’organisation sont l’objet de discussions passionnées, au nom d’une plus grande efficacité.

Ensuite, les tentatives concrètes des militants et de certains groupes pour sortir le mouvement de l’impasse sont analysées. Elles se décèlent sous plusieurs formes et concrétisent dans une certaine mesure les efforts de réflexions des années cinquante. D’autre part, la question d’une réactualisation des pensées, et donc des formes d’action, trouve un écho chez les nouveaux militants. En outre, l’arrivée d’une nouvelle génération d’anarchistes provoque un rééquilibrage des forces au sein du mouvement, mais aussi des tensions. Enfin, c’est Mai 1968 et ses conséquences qui déterminent l’évolution. Ainsi, si les événements ont leur importance dans l’évolution de la société française, ils touchent dans une grande partie les mouvements révolutionnaires et particulièrement les anarchistes, qui ne fructifieront cette embellie des idées libertaires que par un effort de réflexion, de propagande et d’action.


Navigation

Articles de la rubrique