Chapitre II Les nouvelles perspectives libertaires au seuil des années soixante-dix

jeudi 14 juin 2007
par  ps
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Le choc de Mai 68 n’est pas seulement perceptible au sein de la Fédération anarchiste. En effet, les mois qui suivent les événements voient une explosion de groupes à caractère libertaire et spontanéiste. Ainsi apparaissent des parutions comme Action, Action Directe, La Révolution internationale…Il ne sera pas ici possible de détailler les vues et les réflexions des différents groupes, notamment en raison de leur existence éphémère. Mais il est important de signaler cet enthousiasme pour les théories libertaires après mai. Néanmoins, quelques-uns de ces groupes décident de se regrouper et l’idée de la constitution d’un “ parti révolutionnaire ”, d’un mouvement révolutionnaire, est lancée.

Les mois qui suivent les événements confortent le renforcement de la tendance anarchiste-communiste ou communiste libertaire au sein du mouvement. Surtout, Noir et Rouge acquiert avec les événements une notoriété indéniable. On peut en prendre pour preuve l’explosion de ses tirages, qui atteignent au seuil des années soixante-dix le nombre de 3500. Ce renforcement se décèle également dans la constitution d’un Mouvement communiste libertaire.

D’un autre côté, les événements hâtent l’évolution des discours de certains militants et consacrent une certaine rupture avec le mouvement traditionnel. Les réflexions de Cohn-Bendit, du “ 22 mars ”, et des autres groupuscules révolutionnaires et gauchistes se rapprochant des conceptions libertaires, trouvent un écho chez de nombreux militants.

Peut-on y voir les formes d’un nouvel anarchisme ? Surtout, ces nouvelles prises de positions témoignent-elles d’un changement sociologique et d’appartenance sociale dans le mouvement anarchiste ?

Après avoir constater le retour des idées communistes libertaires, on s’attachera à définir la composition idéologique de certains groupes anarchistes et à cerner les enjeux qui se dressent pour le mouvement à l’aube des années soixante-dix par rapport aux événements du printemps qui ont consacré la libération totale de l’individu.

A) Les perpectives anarchistes-communistes

Le retour en force des idées anarchistes-communistes se concrétise d’une part dans la constitution d’un mouvement qui s’en réclame ouvertement, et d’autre part par le “ succès ” de Noir et Rouge.

Le Mouvement révolutionnaire et le Mouvement communiste libertaire

Depuis 1968, un petit groupe issu de l’UGAC édite Tribune anarchiste communiste. Pour Roland Biard, la prise de position originale de ce groupe par rapport au reste du mouvement est “ en définitive la seule qui rompt avec les pratiques traditionnelles et tente de tirer les conclusions de Mai 68. ” On a vu la position particulière de l’UGAC après 1964 qui, dans sa Lettre au mouvement anarchiste international, réclamait la jonction du courant anarchiste-communiste avec l’ensemble des forces révolutionnaires. L’UGAC nie la nécessité d’une organisation spécifique, le groupe n’étant conçu que comme une tendance. Le groupe “Action-Tours ”, auquel appartient Georges Fontenis, adhère à l’UGAC mais estime que “ la présence au sein de l’ensemble du courant révolutionnaire nécessite l’existence d’une véritable structure communiste libertaire ayant ses propres prises de position, sa propagande, son affirmation extérieure spécifique. ” Très
vite, l’UGAC va considérer qu’elle ne doit être qu’une tendance et non vraiment une union de groupes. C’est dans ce sens qu’il faut envisager la nouvelle appellation de l’Union : la Tendance
anarchiste-communiste (TAC).

Dès juin 1968 est lancée l’idée d’un mouvement révolutionnaire unitaire et pluri-idéologique. Les militants de la TAC sont dans les premiers à se rallier à cette initiative. Se constitue alors le CIMR (Comité d’initiative pour un mouvement révolutionnaire) qui regroupe une partie des “ gauchistes français ”. Parmi les participants aux premières assemblées, on peut noter les militants de l’ex-JCR et ses leaders (Krivine, Ben Saïd, Weber), les militants du courant trotskiste (pabliste), des dissidents du PCF comme JP Vigier ou Depaquit, les militants de la TAC, des communistes libertaires regroupés autours du groupe de Tours et de Fontenis et enfin des militants isolés sans attaches spécifiques mais qui sont les plus nombreux. Très tôt, il apparaît que Mouvement Révolutionnaire est un champ clos où s’affrontent les appareils politiques groupusculaires : “ Nous nous retrouvons bien peu au sein de CIMR où, très vite, les luttes d’influence vont détruire l’atmosphère d’unité. ” Le MR se réduit rapidement à trois groupes de militants : trotskistes, dissidents du PCF et dans un même groupe les communistes libertaires et la TAC.

En 1969, le mouvement éclate et les militants de la TAC restent le seul bastion anarchiste du MR. La TAC poursuit en quelque sorte le “ front commun ” de 1968, seule possibilité de la révolution : “ Nous sommes persuadés que la révolution ne sera pas le fait d’un groupe particulier et qu’il faut donc toujours tendre à un regroupement des révolutionnaires. ” Les deux principaux buts que se fixe la TAC se résume dans la formule “ Pour l’autogestion et l’unité des révolutionnaires. ” En outre, il apparaît de plus en plus que le mouvement révolutionnaire dans son ensemble se divise, comme à Carrare, en deux pôles : un organisationnel et un spontanéiste. Quant à la TAC, elle se refuse “ à croire qu’il ne peut exister de solution autre que l’ultraspontanéisme ou l’ultrabolchévisme. C’est dans la recherche de cette autre voie qu’est engagé le Mouvement révolutionnaire” .

Deux ans après l’éclatement du mouvement, la TAC considère ce rassemblement comme la preuve du nécessaire dépassement des clivages rigides des mouvements révolutionnaires : “ Au cours des deux années de pratique militante, nous avoir fait la preuve qu’en sortant résolument des schémas consacrés et des “ idées reçues ”, il est possible que des militants anarchistes-communistes et des militants marxistes puissent cohabiter dans la même organisation, non seulement sur le plan de l’action concertée, mais aussi sur le plan de la recherche théorique commune sans que les uns et les autres ne se sentent aliénés. ” La Tac se situe dans la perspective du regroupement futur du mouvement révolutionnaire en définissant les conditions premières : “ Mise en question de tous les schémas anciens, confrontation permanentes des expériences, remise en cause des groupes existants, refus du choix sommaire que certains voudraient nous imposer entre le spontanéisme et l’ultrabolchévisme. ”

Ces réflexions témoignent d’une évolution importante pour le mouvement anarchiste, non seulement dans la remise en cause des rapports entre marxistes et anarchistes, mais aussi dans la volonté de dépasser les traditionnels clivages. Mais cette évolution semble logique en ce qui concerne la TAC et les positions de l’UGAC dès 1966. L’heure n’est plus, comme avait pu le dire Cohn-Bendit, à une opposition entre les deux théories révolutionnaires, mais à une recherche d’unité pour découvrir les meilleures formes d’action : “ L’évolution du mouvement révolutionnaire dans le monde, et surtout en Mai 68 chez nous, doit nous obliger à remettre en question les idées les plus consacrées. Qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui : être marxiste ou être anarchiste tout court alors qu’il existe nombre de conceptions opposées parmi ceux qui se réclament de l’une ou de l’autre position ? ” Les révolutions récentes condamnent les formes d’organisation des révolutionnaires et leur division en groupes ou groupuscules : “ Le maintien de notre adhésion du CIMR est dicté par le fait qu’il pose seul le problème du dépassement des groupuscules et de la construction de l’Organisation révolutionnaire dans la pratique et par une pratique. ”

Dans une polémique qui l’opposera à l’ORA, il sera reproché à la TAC sa tendance à pratiquer des alliances avec des groupes structurés, aspirant à l’hégémonie. Le MR se dissout en 1971 et ce qui reste de militants adhère aux Centres d’initiatives communistes (CIC), crée par la revue oppositionnelle du PCF Unir-Débat. Le MR n’a pu déboucher sur un véritable mouvement révolutionnaire unifié, en acceptant de se placer sur le terrain des groupes politiques, tout en ne se reconnaissant pas comme partie intégrante du mouvement de Mai et en gardant l’idée de tendance de la revue.

Lorsqu’en 1969 éclate le MR, la tendance communiste libertaire, regroupée autour de Fontenis, ne disparaît pas pour autant. Les 10 et 11 mai se tient le congrès constitutif du Mouvement communiste libertaire. Sont présents des membres de la JAC, de la TAC, des militants de l’ex-FCL et des isolés. La présence de Georges Fontenis, le militant le plus contesté des années cinquante, provoque des remous et hypothèque dès sa naissance l’existence même du mouvement. En effet, il est avec Daniel Guérin le principal initiateur, et nombre de militant se voient contraint de ne pas adhérer pour ne pas se couper du mouvement traditionnel. Le MCL, dès son origine, fait une large place à la recherche théorique et à l’analyse. Dès 1969, un Texte de base théorique est adopté ; il sera suivi d’un Appel. Le MCL met l’accent dans le premier texte sur la rupture nécessaire avec le mouvement traditionnel, ainsi que sur la nécessité d’une approche détaillée des réalités qui emprunt au marxisme un certain nombre d’instruments d’analyse . Le but assigné au projet communiste libertaire est “ la révolution totale ”. Celle-ci doit
nécessairement, au niveau infrastructurel, reposer sur le principe de “ l’autogestion généralisée et le pouvoir des conseils ” . Le primat accordé à l’organisation, aux structures, témoigne d’un certain état d’esprit, et d’une volonté d’action contre les forces de répression et les bureaucraties. Le rôle des avant-gardes se détermine par rapport à des pratiques autogestionnaires pour éviter toute bureaucratisation. L’influence des événements est palpable dans cette tactique. La pratique ouvrière doit servir de modèle, quand elle n’est pas hypothéquée par les syndicats et partis réformistes. Le Mouvement accorde une place de choix aux Comités d’action, Comités de base, Comité de grèves : “ Il existe aujourd’hui, dans les entreprises, des organisations autonomes de luttes : Comités d’Action, Comités de base… dont les orientations fondamentales sont les suivantes :
• Réaction anti-bureaucratique vers le pouvoir aux assemblées générales,
• Dépassement des structures syndicales,
• Action directe (grèves sauvages, sabotage des cadences, séquestration de patrons, etc..),
• Refus de la distinction “ économique ” et “ politique ”,
• Rejet de tout monopole d’un groupe quelconque. ”

Les Comités d’action tels qu’ils sont décrits s’apparentent à un avant-garde, dont le but est de faire prendre conscience aux masses de leur aliénation économique et politique. Néanmoins, le Mouvement leur refusent tout rôle dirigiste. Cette éventuelle déviation est empêchée par l’autogestion qui doit permettre l’action commune et donner la parole à tous.

Les thèses du MCL apparaissent à leur origine extrêmement diverses. Il s’inspire en matière organisationnelle de la plate-forme d’Archinoff. La critique du capitalisme rejoint dans une certaine mesure celle de Rosa Luxemburg, mais le Mouvement n’accorde pas la primauté à la “ spontanéité révolutionnaire”. L’autogestion généralisée, la tendance profonde à l’autonomie et l’auto-organisation des travailleurs, le pouvoir des conseils, l’exigence d’une cohérence théorique symbolisent les réflexions et les références du Mouvement communiste libertaire. Pourtant, dès la fin 1969, le MCL peut être considéré comme un semi-échec, notamment parce qu’il n’a pas su attirer à lui les nombreux jeunes militants issus de Mai 68, ni provoquer une prise de conscience du mouvement. “ Logiquement ”, le MCL trouve un terrain de rapprochement avec l’ORA, basée elle aussi sur la nécessité de l’organisation et sur la lutte des classes.

Pourtant, l’échec de cette relation survient assez rapidement, pour des questions idéologiques mais aussi affinitaires selon Fontenis : “ Malheureusement, notre orientation plus “ conseilliste ” qu’anarchiste traditionnelle, notre conception dite abusivement “ marxiste ”, mon passé “ autoritaire ” à la FCL, mon passage personnel à la franc-maçonnerie vont servir de prétexte à quelques leaders de l’ORA pour ralentir le rapprochement. ” Face à la FA, le MCL apparaît, au même titre que l’UGAC, l’ORA, l’OCL, (la FCL et les GAAR dans le passé), comme une autre face de l’anarchisme français au carrefour des années soixante et soixante-dix.

Dans une certaine mesure, ce “ groupe ” rassemble tous ceux qui, constatant le malaise actuel des
organisations anarchistes (et donc de leurs possibilités d’action), en cherchent la solution, qu’ils soient plateformistes ou non. Et la plupart d’ailleurs le sont. Ils mettent l’accent sur l’organisation, estimant que doter le mouvement d’une structure et d’une tactique communes à tous, est bien la condition première et sine qua none du renouveau.

Noir et Rouge

Après 1968, l’audience de Noir et Rouge augmente sensiblement. L’appartenance de Cohn-Bendit à ce groupe, même s’il ne s’en réclame pas, lui vaut une place à part pour les observateurs. Edgar Morin semble se précipiter lorsqu’il voit dans le titre de la revue le symbole de “ cette volonté d’alliance entre marxisme et anarchisme. ”

Le pôle de cristallisation de ce courant est la revue Informations et Correspondances Ouvrières, composé d’anciens militants de Socialisme ou Barbarie, de la FA, de Noir et Rouge et d’isolés. Le groupe opère dès 1968 certaines jonctions avec le mouvement libertaire par l’intermédiaire du Mouvement du 22 Mars. ICO se transforme alors dans une sorte de fédération dans laquelle cohabitent des groupes et des revues. Noir et Rouge représente son courant spontanéiste, anarchisant et anti-organisationnel.

Dans les semaines qui suivent les journées de Mai paraît sous forme de brochure l’ouvrage L’autogestion, l’État et la Révolution, réalisé en commun par Noir et Rouge et ICO. Ils se proposent de montrer à partir des exemples russe, italien, espagnol, yougoslave, algérien, français, que le problème essentiel qui sépare marxistes et anarchistes est moins celui du commencement (la critique de la société capitaliste et la nécessité d’y mettre fin étant communes à tous les révolutionnaires) ou du but à atteindre (l’abolition de l’État) que celui de la période transitoire. L’autogestion généralisée (en opposition à une nouvelle machine étatique au service du peuple) en sera le moyen, réalisée par “ les classes aujourd’hui sans pouvoir : ouvriers, paysans, employés ”. Noir et Rouge en excluent les techniciens de plus en plus incorporés à la classe dirigeante.

L’explosion de Mai hâte l’évolution du discours de la revue, sans que cette dernière ne s’éloigne des positions libertaires. Aux yeux des tenants de l’anarchisme institutionnel, les relations entre Noir et Rouge et Cohn-Bendit sont la preuve d’une certaine déviation opérée par le “ groupe-non-groupe ”. Devant cette nouvelle polémique, la revue change de ton et conforte ses prises de positions : “ Nous serions cohnbendistes car nous sommes partisans d’un anarchisme ouvert, prêt au dialogue, y compris avec ce qu’on appelle le marxisme. ” Les événements ont prouvés l’efficacité et la nécessité de l’ouverture préconisées par la revue depuis 1956 ; dans ce sens, il n’est plus question de cacher ses idées et ses préférences : “ Nous ne craignions pas la confrontation et la discussion anarchisme-marxisme et nous ne rejetons pas ce que Bakounine lui-même acceptait, à savoir l’apport hégélien, la dialectique. ” Leurs réflexions rejoignent celles de Cohn-Bendit lors du congrès de Carrare, il faut sortir d’une part des traditionnels clivages révolutionnaires pour ne pas se couper des réalités, et d’autre part analyser les déviations qui ont nui dans le passé à la révolution : “ Nous pensons que le clivage réel n’est pas entre “ marxisme ” et ou ce qu’on appelle ainsi et anarchisme, mais bien plutôt entre esprit, conception libertaires et conception bureaucratique, léniniste, bolchevique de l’organisation. (…) Et nous n’avons nulle gêne, bien au contraire, à dire que nous nous sentons plus proches de “ marxistes ” comme le Mouvement des communistes de conseil dans le passé ou actuellement certains camarades d’ICO et pas mal de copains du 22 mars que d’anarchistes officiels ayant une conception quasi-léniniste de l’organisation-parti. ”

Cette prise de position est caractéristique de certains mouvements libertaires ou anarchisants après 1968, devant la Fédération anarchiste notamment, considérée comme une organisation sclérosée. Les différents contacts sont jugés bénéfiques pour l’anarchisme. Dans cet esprit, la revue regrette la division des mouvements révolutionnaires en “ chapelles ”. La multiplicité de ces chapelles révolutionnaires a pour conséquence la stérilité et l’affrontement entre celles-ci, ce qui les éloignent des luttes réelles à mener.

L’année 1969 voit le “ groupe-revue ” s’intéresser à la question syndicale. En effet, après les événements, les syndicats sont très critiqués par la revue ; même si l’origine et le but des syndicats sont révolutionnaires, ils se sont intégrés au système et ne représentent plus cette possibilité émancipatrice pour les masses : “ En période révolutionnaire aiguë, les organisations qui avaient en principe pour but de promouvoir cette situation reculent soudainement devant l’étau populaire et se trouvent à ce moment en opposition avec lui. Ces organisations voient leur autorité contestée par celle d’organismes directement issus des masses en lutte et ont le réflexe de s’opposer, de freiner le dynamisme du mouvement. Mai et juin 68 ont confirmé la réalité du processus. ”

Noir et Rouge voit dans le spontanéisme la solution à cette “ trahison ” des syndicats. Le rôle des anarchistes en période révolutionnaire sera donc d’agir en tant que minorités agissantes et non en tant qu’avant-garde, car la révolution doit être le fait des travailleurs eux-mêmes : “ Au niveau de l’action, les libertaires ne défendront pas un système mais des principes garantissant le plus possible la libre expression, la représentation de chaque instant le plus direct de l’ensemble des éléments de base. Le but était non de conduire en tant qu’avant-garde les masses, mais en tant que minorité consciente, de créer ou de sauvegarder ces conditions. ” L’avant-gardisme dans ses conceptions traditionnelles est rejeté au profit d’une attitude de conseils et d’appui le cas échéant : “ Le rôle des minorités conscientes, comme celui de chaque individu, est bien sûr de s’exprimer, de proposer leurs conceptions dans le cadre d’une liberté la plus totale, étant entendu que la décision concernant l’ensemble sera prise à la base par l’ensemble. ” Cette définition rejoint les critiques de la bureaucratisation des organisations révolutionnaires. En outre, elle confirme cet aspect libertaire qu’on a pu ressentir en Mai dans le rejet de toute direction révolutionnaire, de chefs et de leaders.

En 1970, le dernier numéro de Noir et Rouge paraît alors que nombre de ses éléments s’orientent vers des positions de plus en plus spontanéistes. Le groupe se dissout à la surprise générale des militants. Pour Jean Maitron, la revue n’a pas su gérer l’héritage de mai et sa responsabilité idéologique après la mise en avant du nom de Cohn-Bendit : “ Il semble que Mai ait accéléré le mythe Noir et Rouge. L’appartenance de Dany CB au groupe et le fait que ça se soit su n’a peut-être pas arrangé les choses de ce côté… ”

Plusieurs aspects sont mis en avant par la revue pour expliquer sa disparition, notamment “ l’incapacité de poser une analyse socio-économique claire ”, et les difficultés “ de mener une campagne à long terme sur un objectif profond. ” Le choix de l’auto-dissolution trouve ses origines dans la crise du mouvement anarchiste et plus particulièrement du pôle tournant autour d’ICO, ainsi les raisons “ s’expriment dans une période de crise du groupe NR en relation avec la crise de l’ensemble des camarades, organisés ou non qui ont rejeté bien avant Mai les vieux schémas sclérosés du mouvement anarchiste officiel. ” L’unité d’ICO se dégrade suite aux différentes analyses de Mai 68. Deux courants principaux se forment : un courant d’origine intellectuelle, s’inspirant du marxisme et un courant spontanéiste regroupé autour de NR. Le groupe ICO éclate, les éléments marxistes se regroupent et le groupe subsiste sous des formes très spontanéistes.

L’article “ Sur le néo-anarchisme ” paraît dans le dernier numéro de la revue. Conçu comme un bilan de l’activité du groupe depuis 1956, l’article se révèle comme une prise de position définitive du groupe sur les rapports entre marxisme et anarchisme, afin d’éviter toute confusion : “ Nous n’avons pourtant jamais voulu, comme le propose Daniel Guérin, une sorte de mélange des deux idéologies, certains cocktails nous paraissant par trop indigestes. ”

Quant aux rapports avec les tenants de l’anarchisme institutionnel, ils sont le fruit du travail de clarification entrepris : “ Je ne pense pas que nous ayons spécialement ménagé la Mère-Anarchie en tant qu’entité parfaite, inaliénable comme dirait l’autre. les orthodoxes ne s’y sont d’ailleurs pas trompés et nous ont toujours accusés, eux du contraire, à savoir remettre en question l’anarchisme traditionnel, ce qui a effectivement constitué une des lignes de force de notre trajectoire politique. ”

Doit-on en conclure la formation d’un nouvel anarchisme ou plutôt y voir une nouvelle conception ou approche des théories libertaires ? Selon NR, l’évolution théorique du groupe, mis en parallèle avec celle d’autres groupes anarchistes (notamment les étudiants), se situe dans une progression logique en rapport avec l’évolution de la société et des formes de lutte et d’aliénation : “ Je ne pense pas qu’il faille parler d’un anarchisme nouveau mais plus sûrement d’une vision nouvelle, d’un esprit nouveau, d’une perception plus aiguë et plus critique de l’anarchisme. ”

B) Mutations sociologiques et changements idéologiques

L’explosion du nombre des groupes libertaires ou anarchisants et les atermoiements d’une partie rendent difficile une estimation quantitative des forces ; d’un autre côté, les nombreuses réflexions qui apparaissent après 1968 témoignent d’un changement dans l’ordre des idées de nombre d’anarchistes. Cette évolution se traduit dans les bulletins intérieurs de la Fédération, mais aussi dans les témoignages et ouvrages de certains militants. L’étude ne serait pas complète si on ne porter intérêt à la composition sociologique de certains militants ou inorganisés. Le manque d’étude et l’éloignement dans le temps ont empêché une approche sérieuse des milieux libertaires français des années cinquante. Henri Arvon semble avoir déceler ce glissement dans l’origine sociale des anarchistes, qui déterminent dans une certaine mesure les changements qui touchent le mouvement : “ La prédominance actuelle de l’anarchisme individualiste se manifeste d’ailleurs par le changement radical dans l’origine sociale de ceux qui adhère à l’idéal anarchiste". Arvon semble deviner cette évolution lorsqu’il fait le parallèle avec les sociétés contemporaines, mais ne donne pas de chiffres pour le constater.

Il s’agira donc ici de lever quelques hypothèses sur la composition idéologique de certains groupes pour définir ce que sont les anarchistes à l’aube des années soixante-dix. Il sera temps d’établir un premier bilan des réflexions, nouvelles et classiques, qui caractérisent le mouvement.

“ Un anar, qu’est ce que c’est ? ”

Les difficultés rencontrées pour avoir plus d’informations sur les parcours et l’appartenance sociale des anarchistes semblent être celles communes aux historiens de l’anarchisme. En fait, il semble mal aisé de dénombrer les anarchistes, tant les historiens sont prudents sur les chiffres à donner. Pour Maitron, ces nombres “ varient qu’ils s’agit de compagnons actifs ou de sympathisants plus ou moins proches. ”

D’emblée une question se pose, à savoir si la classe ouvrière, dans un sens assez large, constitue l’essentiel du mouvement. Le constat qu’établit Claire Auzias, dans la conclusion de son livre, souligne l’appartenance de l’anarchisme au mouvement ouvrier, à Lyon, pendant l’entre-deux-guerres : “L’anarchisme est un mouvement social : à ce titre, il participe des conditions générales du mouvement ouvrier, à chaque moment de son histoire. ” On essaiera de voir si on peut parler de continuité dans le recrutement social des organisations libertaires et de ceux qui se rallient spontanément à l’anarchisme. Néanmoins, l’explosion de mai fait entrer en scène la “ classe” étudiante et change dans une certaine mesure les compositions sociales et idéologiques. Pour mesurer ces effets et ces changements, on se basera dans un premier temps sur l’étude de Maitron, dans Le Mouvement social, qui porte sur l’appartenance sociales des militants de la FA en 1972. Ensuite pourra-t-on s’attarder sur l’étude et les enseignements de Mimmo Puciarelli , militant anarchiste et sociologue, et adopter une approche des fondements sociologiques et idéologiques de Mai 1968.

On peut émettre l’hypothèse, notamment en ce qui concerne les comités, de la permanence des membres par rapports à la fin des années soixante. En outre, l’analyse de Maitron ne prend pas en compte l’aspect étudiant et spontané du mouvement après 1968. Cette étude s’avère difficile dans la mesure où nombre d’individus qui se sont reconnus dans l’anarchisme lors de l’explosion de mai, rentrent, se dispersent ou suivent une autre orientation idéologique devant la difficulté des groupes et de la Fédération à s’organiser. Au delà de cette deuxième approche sociologique et “ morale ” du ralliement aux thèses libertaires, on sera amener à considérer l’importance de Mai 68 dans la formation et l’imaginaire des militants, et à savoir si on peut considérer les événements de Mai comme un mythe fondateur.

Jean Maitron étudie la composition la Fédération anarchiste pour déterminer celle du mouvement. Cette approche se légitime dans le sens où la Fédération représente au niveau quantitatif le noyau historique du mouvement et des militants actifs. Le premier axe d’étude concerne la composition du groupe d’Asnières, auquel appartient Maurice Laisant. On ne peut généraliser la situation à partir d’un groupe mais on peut s’interroger si les phénomènes aperçus renforcent le caractère signalé à propos des hommes qui ont reconstruits la FA en 1945 et 1953.

Groupe d’Asnières (FA) en 1972

Quelques conclusions s’imposent. Deux éléments sautent aux yeux dans le tableau. Tout d’abord la présence de cinq femmes, soit plus du tiers du groupe, qui caractérise semble-t-il un trait général de l’époque dans tous les groupements de gauche. Ce fait n’est donc pas particulier au milieu anarchiste. Ensuite, c’est la prédominance des adhérents âgés de 45 ans et plus, soit plus du tiers. Si on aborde la question de la profession et d’appartenance syndicale, forcément liées dans la perspective anarchiste, on dénombre en ce qui concerne la première : un étudiant, deux travailleurs indépendants, une vendeuse, deux ouvriers, et huit cadres moyens, ceux-ci représentant 57% du groupe. L’appartenance syndicale consacre la primauté des syndiqués FO (35%). On recense autre part un CFDT, un CGT, un autonome, et six organisés.

Comité de Relations de la FA

Pour être complet, et confirmer ou infirmer ces analyses, il s’agit de détailler la composition des trois comités de la FA. En ce qui concerne les âges, une correction est apportée à ce qui paraissait ressortir de l’étude du seul groupe d’Asnières. Pour l’ensemble des membres des trois comités, soit vingt et un, douze membres, c’est à dire 57% ont moins de vingt-cinq ans et 80% moins de quarante-cinq ans. La répartition se dessine donc dans une majorité de jeunes et d’adultes. Les femmes ne représentent qu’un cinquième des membres, ce qui paraît plus conforme à l’époque car les mouvements anarchistes, politiques et sociaux se caractérisent par un faible nombre de femmes.

Pour les professions, sur les huit membres des deux premiers comités, on recense un travailleur indépendant, cinq cadres moyens (62%) et deux ouvriers. L’étude des trois comités renforce la prédominance des ouvriers et des cadres moyens, représentant chacun 38%, au côté des deux étudiants et des deux travailleurs indépendants. L’appartenance syndicale confirme la position FO (un tiers) tout en soulignant une certaine “ désertion ” des syndicats.

En conclusion, deux observations importantes se dégagent. D’une part, à l’image d’autres partis ou mouvements politiques qui se veulent militants, la question de l’âge se pose. Les adhérents sont, dans leur quasi-totalité, jeunes ou adultes, et ceux qui ont plus de quarante-cinq ans sont ceux qui ont poursuivi leur action. D’autre part, la place des femmes est de plus en plus conséquente par rapport à leur absence presque totale à la veille de la première guerre mondiale. Elles n’ont plus un simple rôle de “ figurants ” et doivent être considérées comme membres à part entière de l’organisation, ce qui traduit également un plus grand investissement personnel. Maitron souligne que leur proportion, entre un quart et un tiers, est moins importante que le phénomène en lui-même.

En ce qui concerne les rapports entre l’appartenance sociale et les conceptions anarchistes (communiste et individualiste surtout), Maitron conclut un descriptif type de l’anarchiste-communiste à travers les époques : “ tous nos sondages témoignent qu’il est, dans une très forte proportion, un travailleur, ouvrier du cuir, du textile, du bâtiment, plus fréquemment du livre ou de la métallurgie, et responsable syndical à l’occasion. ” Ces évaluations doivent être nuancées, sinon contredites, sur deux points en ce qui concerne la période étudiée. Si on prend les statistiques du groupe d’Asnières et des comités de la FA comme valeur générale, 40 à 60% des anarchistes-communistes appartiennent aux cadres moyens. Mais cette tendance est peut-être vérifiable et applicable aux partis et formations de gauche, l’ouvrier manuel, plus répandu dans le passé, partage certaines de ses conditions (notamment salariales) avec les travailleurs divers.

Selon Mimmo Pucciarelli, cette évolution se remarque également à partir des chiffres concernant les anarchistes allemands du début des années soixante-dix, “ On peut dire que les libertaires ne sont plus représentatifs de ces couches sociales dites “ ouvrières ”, ce qui paraît vraisemblable aussi pour les autres pays d’Europe comme la France. ”

Georges Fontenis souligne, quant à lui, la diversité sociologique qui caractérise le Mouvement communiste libertaire : “ La composition sociologique : des enseignants et des étudiants certes, mais aussi –contrairement à ce qui a été parfois avancé – des ouvriers, notamment à Tours, dans la banlieue parisienne, dans le lyonnais, à Angers, quelque fois même des paysans (dans l’Ouest) et même des écrivains –Daniel Guérin, André Laude-… ”

L’émergence d’une classe moyenne au sein de la Fédération (évolution qui reproduit, en l’accroissant, dans une certaine mesure, celle de société toute entière) semble toutefois se confirmer. Luis Mercier Vega ressent aussi ce changement : “ Il y a dans les rédactions des publications comme dans les centres de propagande, moins d’ouvriers et plus d’intellectuels qu’autrefois. Que l’on traduise ce phénomène en terme de sociologie et que l’on parle de tassement du secondaire et de gonflement du tertiaire, avec de normales conséquences, valables pour le mouvement anarchiste comme pour n’importe quel mouvement socialiste, n’enlève rien à l’importance du changement pas plus que cela ne facilite pour autant une solution à la crise. ”

L’appartenance de l’anarchisme au mouvement ouvrier proprement dit reste encore un élément important mais qui tend à s’infléchir. Dans ce sens, on peut retenir également que même si les anarchistes pouvaient appartenir à la classe ouvrière ou prolétarienne, ils s’en distinguent alors et surtout par leur travail culturel, qui les éloignent de fait de leurs conditions économiques et sociales.

Les diverses études sur l’évolution sociologique des anarchistes dans d’autres pays semblent confirmer cette évolution. Freedom, hebdomadaire anarchiste anglais, réalise une enquête auprès de ses 1863 abonnés au début des années soixante. La donnée principale qui en ressort est la proportion des personnes appartenant à la classe moyenne. Parmi celles âgées de plus de soixante-dix ans, il y a 50% d’appartenance à la “classe ouvrière ” et 50% à la classe moyenne. Plus les âges baissent, plus la proportion de la seconde catégorie s’amplifie. Leur conclusion majeure était que “ contrairement à la vielle génération, la nouvelle génération anarchiste va avoir des origines prédominantes de la classe moyenne. ”

On peut émettre l’hypothèse que ce ralliement d’une partie de la classe moyenne à l’anarchisme relève d’une volonté de changer l’orientation de la société des trente glorieuses, synonyme de promotion sociale, de liberté, de “ bonheur ” et d’abondance des biens. Le rôle des classes moyennes est évident dans tous les mouvements comme la “ beat-generation ” ou l’explosion de la contre-culture , qui poussent de nombreux jeunes à rechercher les voies nouvelles de la vie sociale.

Deuxièmement, le fléchissement du taux de syndicalisation (environ 40% d’adhérents qui n’appartiennent à aucune centrale ouvrière) peut dans un sens être vu comme une conséquence de ce nouvel apport. Pour ceux qui sont syndiqués, il s’agit d’une appartenance en quasi-totalité à la CGT-FO. L’hostilité à la CGT s’explique par ses sympathies affichées pour le Parti communiste français. Concernant la CFDT, Maitron s’étonne de la répugnance des libertaires pour celle-ci : “ Les faits sont là et on peut avancer, semble-t-il, que la réserve manifestée à la CFDT tient aux origines chrétiennes de la centrale. ” Pourtant, il semble que nombre de jeunes anarchistes prônant l’autogestion, pendant et après 1968, se soient ralliés à cette centrale. Mais il faut ici être prudent : “ Un certain nombre de militants de la CFDT reconnaissent la validité de cette lutte (NDLR : étudiante). Ils ne sont pas affiliés ailleurs parce que la CGT est stalinienne et FO encore plus intégrée. Il y a donc des militants honnêtes et intéressant au sein de la CFDT. Actuellement, l’action de ces militants coïncide avec les intérêts bureaucratiques de la CFDT, intérêts anti-staliniens. Elle fait donc du gauchisme par rapport à la CGT pour récupérer ses membres. En sorte que nous n’avons plus confiance dans l’orientation et les appareils de l’une et de l’autre. ”

A l’inverse, l’adhésion à la CGT-FO, réformiste et exempte de courants gauchistes, laisse aux anarchistes “un monopole révolutionnaire qui leur permet de développer à loisir leurs conceptions. ” Ces dernières évolutions sont dans une forte proportion influencées par l’explosion de Mai . Mimmo Pucciarelli a étudié les origines des anarchistes depuis 1970, principalement sur la région lyonnaise et voit que la jeunesse ou plutôt la nouvelle génération révolutionnaire qui naît en 1968 change la composition du mouvement.

Aborder la sociologie et l’appartenance sociale des anarchistes de 1968 consacre les événements du printemps comme un mythe fondateur, une prise de conscience dans l’action et l’imaginaire des révoltés libertaires. Ainsi peut-on dire avec Claude Parisse : “ Mai 68 est à l’origine du renouveau libertaire de ces tente dernières années, renouveau au sens large dans la mesure où il n’a jamais été autant question des idées libertaires, dans le presse, les mouvements sociaux, la philosophie même. Renouveau au sens étroit du mouvement libertaire proprement dit avec l’émergence partout en France de nouvelles générations de libertaires. ”

Les acteurs des événements de Mai ne sont pas ceux imaginés par les prophètes du socialisme et c’est ici que réside une nouveauté essentielle pour la pensée des anarchistes mais aussi dans le domaine de la propagande et de l’action. Jean Barrué souligne encore l’importance du drapeau noir dans le “ choix anarchiste ” : “ Cette humble étoffe noire a crée dans le public un choc psychologique : déchaînant l’indignation des bien-pensants de toute obédience, frappant d’étonnement ceux qui croyaient l’anarchisme à jamais enterré et faisant naître chez certains le désir de s’instruire et de pénétrer la pensée libertaire. ”

L’évolution de la société et ses contradictions ou dysfonctionnements, la fin d’une culture ouvrière qu’on peut remarquer à partir des années soixante, ont déterminé le jaillissement d’un anarchisme nouveau, qui commence à se développer à la fin de ces années-là. Néanmoins, Puciarelli admet la difficulté d’analyse sociologique d’un milieu comme l’anarchisme : “ On ne peut établir une “ typologie ” exhaustive d’un tel milieu. Chaque individu ayant des caractéristiques propres, il nous faudrait constamment faire une sociologie des nuances, surtout pour des populations et des groupes aussi divers et différents que sont les collectifs libertaires, leurs initiatives et leurs participants. ” Mais l’analyse de l’auteur sur la situation des anarchistes à la fin des années quatre-vingt-dix confirme dans un sens l’évolution qu’on peut sentir à l’aube des années soixante-dix. En effet, les anarchistes de maintenant “ sont des personnes issues, en grande majorité, des couches moyennes et exerçant les activités représentatives de ces dernières. Ce sont des personnes cultivées, ayant des diplômes ou un capital culturel plus étendu que le reste de la population. Chez les anarchistes, on trouve peu d’ouvriers et ouvrières, et peu de chômeurs. ” Il semble, simplement, que l’appartenance sociale des anarchistes suit l’évolution de la société et de ses composantes sociales. D’autre part, Mai 1968 a bouleversé les formes de revendications et de manifestations. Ainsi, parle-t-on dans les années soixante-dix des Nouveaux Mouvements Sociaux. Cette évolution peut être mise en rapport avec l’évolution des pensées libertaires des années soixante et des anarchistes qui ont réclamé depuis 1968 et parfois avant, une systématisation de la pensée à tous les échelons de la vie sociale et politique.

Bilan et perspectives

Les journées de mai 68 mobilisent sur une période de deux à trois ans les pensées qui se doivent de trouver ce qui a manqué au mouvement anarchiste pour profiter de la révolte. L’ORA, par exemple, en est la conséquence légitime pour la FA. La situation du mouvement anarchiste en 1970 est complètement différente de celle de 1950. La Fédération anarchiste ne représente plus le centre névralgique du mouvement qui a “ explosé ” dans une constellation de groupes ou revues, plus ou moins spontanéistes et d’une durée variable. Idéologiquement, la rupture entre les diverses positions semble encore plus marquée qu’en 1967.

Au sujet du marxisme, les événements ont hâté l’évolution du discours (on l’a déjà vu avec la TAC et Noir et Rouge), si ce n’est justifié en apparence et non pas théoriquement, ces perspectives idéologiques. Dans la fédération, les débats se cristallisent rapidement quand Joyeux dénonce la démarche matérialiste de Cohn-Bendit et ses camarades, qui influencent quelques militants : “ Nous ne marchons pas pour la dialectique d’Hégel , nous ne marchons pas pour le matérialisme historique, et nous disons très solennellement aux camarades qui recrutent n’importe qui, n’importe quoi, parce qu’ils font un peu de bruit dans la rue que le jour où à cette tribune le matérialisme historique, la dialectique guesdienne seront défendues et approuvées, le groupe libertaire Louise Michel s’en ira. ” Il existe un danger de confusion sur les “ anarchistes ” de mai, et dès février 1969, selon Joyeux, une distinction doit être faite entre les “ vrais ” révolutionnaires et les exhibitionnistes : “ C’est à tort qu’on se figure que l’anarchie est représentée dans le milieu étudiant par quelques personnages qui s’en réclament bruyamment, se montrent partout, jouent à l’important, pavanent, insultent, qui, en même temps qu’ils plastronnent sur le devant de la scène, clignent de l’œil du côté de chez Gallimard, font des risettes à l’intelligentsia marxiste et s’apprêtent à engranger le pognon qu’ils n’auront pas besoin de distribuer aux organisations révolutionnaires. ”

Pour l’auteur, comme pour nombre de militants, le double visage contradictoire de Mai restera celui d’un immense espoir et de visages inconnus scandant les slogans anarchistes sous les drapeaux noirs et celui de quelques personnages venus s’amuser avec les théories révolutionnaires et libertaires dans une insupportable confusion.

Néanmoins, beaucoup d’éléments, pour certains libertaires, légitiment les positions marxistes sur certains points. Bakounine, traducteur en russe du Capital, ne confirme-t-il pas cette impression ?
“ Je pense que Marx après Proudhon (…) a su dépasser la philosophie empirique hégélienne pour arriver et dépasser la dialectique idéaliste, pour arriver à la dialectique scientifique matérialiste. En ce sens, je vous rappellerai que Bakounine était marxiste. ”

Les oppositions se cristallisent sur le fond idéologique et Augustin, du groupe de Belleville, ne cache plus ce que beaucoup pensent tout bas : “ Il faut lire Marx avant de dire des propos antimarxistes parce que lorsque je dit que je suis marxiste, j’entends par là que la philosophie de Karl Marx aboutit à la disparition du système de l’État et à la création d’une société libertaire. Pour moi, déclarer : je peux faire la révolution sans être marxiste, je suis anarchiste mais je ne suis pas marxiste, cela veut dire je suis anarchiste mais je ne suis pas révolutionnaire. De même qu’on ne peut pas dire je suis anarchiste mais je ne suis pas communiste. Un anarchiste est un communiste libertaire sinon il n’est pas anarchiste. ”

Ces nouvelles réflexions sont importantes dans le sens où on ne peut en trouver trace dans le mouvement officiel pendant les années cinquante et même jusque 1968, ce qui témoigne de la place des journées de mai dans l’évolution de la pensée de certains militants. Les jeunes congressistes insistent sur la volonté de dépasser la vieille classification rigide du mouvement révolutionnaire, il convient de ne pas tomber dans l’idéologie sectaire mais de bâtir une pensée vivante et ouverte.

Pour les “ anciens ”, les expériences du siècle sont la preuve de la faillite des conceptions marxistes : “ On ne peut pas récuser le passé, quelque soit ce passé.(…) Un exemple seulement : il est dans la révolution espagnole une dernière expérience qui peut nous intéresser directement. Il est certain que si des camarades espagnols avaient connu exactement ce qu’était le mouvement communiste quand les russes ont amené le premier bateau d’armes à Barcelone, ils n’auraient pas ouvert toutes les portes, (…) ni fêté parce qu’ils apportaient des armes à la révolution espagnole. Ils auraient su que ces armes étaient destinées à étrangler la révolution, mais ce jour-là ils ne les connaissaient pas. ”

Tout mouvement se réclamant dans quelque mesure que ce soit du marxisme est condamné à l’avance par les buts qu’il va se fixer : “ tout parti qui se réclame de Marx et qui va construire aussi petit que cela, va débuter avec un caractère de sentiment libertaire d’abord et, plus il grandira plus il aura la possibilité de prendre l’État ou les moyens économiques entre les mains, plus il changera vers la voie autoritaire. ” En définitive, si les fondements idéologiques et les concepts sont relativement les mêmes, ce qui change cependant, ce sont les références, et notamment les différences d’appréciations sur le matérialisme.

Cette nouvelle attitude de certains militants n’est pas le seul élément de la rupture annoncée précédemment. La fin des années soixante voit les réflexions sur l’anarchisme se multiplier. Dans
L’increvable anarchisme, Luis Mercier Vega dit tout haut ce que nombre d’anarchistes savent bien : c’est que le mouvement anarchiste est très affaibli d’une part, ses théoriciens reconnus n’ont pas eu de successeurs, le tirage de la presse est en régression, ses militants sont de moins en moins nombreux et efficaces. D’autre part, jamais l’esprit libertaire n’a été aussi présent dans les esprits et dans les mouvements sociaux contemporains. A qui l’honneur de cette résurgence ? L’auteur reste prudent car “Les rapports entre militants, groupes de propagande, organisations anarchistes d’une part, (…) et l’éclosion de mouvements révolutionnaires d’esprit libertaire d’autre part, ne sont pas aussi faciles à établir. ”

En 1970 également, Jean Barrué publie L’anarchisme aujourd’hui. Il se livre à un essai de vulgarisation et à une analyse assez fouillée des problèmes qui se posent au socialisme plus de cent ans après sa naissance. Il regrette la confusion dans les esprits qui s’est manifestée en 1968 et le manque d’opportunisme des anarchistes : “ Les anarchistes ont mal profité des événements. Ils ont laissé passer l’occasion de faire pénétrer systématiquement leurs idées dans des milieux qui, au départ, étaient nettement sympathisants. Quand on ne pratique pas la politique de présence, on est vite oublié. ” Cette désaffection est due autant à la confusion des jeunes qu’aux problème inhérent au mouvement : “ Il y a dans le mouvement anarchiste une certaine répugnance à discuter, à bagarrer avec les politiciens démagogues prodigues de mensonges, un certain mépris à l’égard du travail ingrat de recrutement. Il y a aussi, à l’égard des jeunes et surtout des étudiants, ce sentiment de supériorité du militant “ instruit ” sur le néophyte enthousiaste mais ignorant “des grand principes de l’anarchisme ”. ” Inévitablement, il procède à cette distinction, qui tient une place de choix chez les militants de l’anarchisme institutionnel, entre anarchisme et marxisme : “ Sur la question de la capacité et de la spontanéité de la classe ouvrière, le marxisme et l’anarchisme et, davantage encore, le marxisme-léninisme et l’anarchisme étaient inconciliables. ” Les autoritaires représentent ainsi “ les pires ennemis de la classe ouvrière : léninistes, trotskistes et autres maoïstes ”.

Le point le plus intéressant de l’ouvrage est le dernier chapitre, intitulé (faut-il y voir un signe des temps ?) : “ Faut-il repenser l’anarchisme ? ” Il estime que “ contrairement aux marxistes-léninistes, les anarchistes n’ont montré ni servilité, ni respect exagéré à l’égard de leurs philosophes et de leurs penseurs. ” Si un regain d’intérêt se manifeste pour les théories libertaires, c’est “ parce que l’anarchisme, bien plus que le marxisme, a heureusement évolué en tenant compte des circonstances et des époques. ” Ainsi, “ il est évident que depuis Stirner et même Kropotkine, il s’est produit dans le monde des idées une évolution considérable et qu’il serait insensé d’ignorer Freud et Reich. ” Barrué rend justice à ces études nouvelles pour les anarchistes, qui doivent s’intégrer dans la réflexion sans prendre une part trop importante : “ Il ne s’agit point de faire de l’acte sexuel une nouvelle infrastructure, mais de montrer que l’économie n’est qu’un élément parmi d’autres et que la réalité est unitaire. ” L’auteur admet la nécessaire ouverture des théories libertaires vers les théories “ nouvelles ” comme la psychanalyse, mais se situe quand même dans une ligne assimilable à celle de l’anarchisme institutionnel, notamment dans ses rapports au marxisme. On peut s’étonner, en lisant la presse libertaire de l’époque, de cette vision optimiste de la situation ; ainsi le camp socialiste lui apparaît-il en 1970 bien tranché, d’un côté “ les prêtres de l’actuel communisme se lançant l’anathème ”, de l’autre, les anarchistes “ devisant amicalement ”.

Maurice Joyeux s’essaye également dans le roman, le théâtre et la théorie politique. Il y consacre deux ouvrages, L’anarchie et la révolte de la jeunesse, et L’anarchie dans la société moderne, présenté comme un essai sur l’évolution et la structure de la pensée et de l’action révolutionnaires et anarchistes. Il paraît donc se situer dans la lignée des modernes plus que des anciens, et c’est ainsi qu’il analyse, dans le contexte de l’époque, l’éventualité d’une gestion ouvrière, terme qu’il préfère à autogestion, qui n’a de sens que si elle s’exerce après la révolution sociale et dans l’égalité salariale. Le premier ouvrage cité montre qu’avant 1965, une autre jeunesse, celle issue de 1945, avait déjà bousculé passablement les idées traditionnelles des partis et des “organisations des adultes” après la Libération, principalement à travers les Auberges de jeunesse. Vient ensuite celle de 1965 dont “ l’esprit libertaire ” n’échappe pas à son auteur. Il remarque cette jeunesse effectue une révolution “ morale ” à laquelle les ouvriers ne peuvent toujours participer, car à la différence de ces “ petits bourgeois ”, ils sont constamment occupés à gagner
leur vie. En 1999, Mimmo Puciarelli peut écrire : “ L’intérêt de relire aujourd’hui cet ouvrage réside dans le fait qu’il peut nous faire comprendre cette rupture entre un anarchisme “ classique ” et l’anarchisme contemporain. ” On peut constater en effet que le livre de Joyeux, publié en 1970, relève plus de l’anarchisme traditionnel en ce sens qu’il ne fait pas mention d’une problématique féministe, écologiste, psychanalyste ou psychologique.

Les écrits sur l’anarchisme à l’époque étudiée témoignent chez les auteurs d’une conscience du fait qu’avant 1914, on vivait un socialisme abstrait alors que depuis la Révolution russe (et que les événements de mai renforcent cette idée), on vit un essai de socialisme en action. Le modèle soviétique fut longtemps le seul, mais depuis la seconde guerre mondiale et même depuis 1936, les expériences espagnole, yougoslave, chinoise, cubaine, algérienne (…) sont venues changer la donne. On assiste à une relecture de l’œuvre de Marx (autant chez les marxistes que dans les autres courants révolutionnaires). Chez nombre de militants, on se réclame révolutionnaires sans étiquette, car pas plus Marx que Proudhon, pas plus Bakounine que Lénine n’ont montré la voie unique. C’est vraisemblable et c’est sans doute ce qui pousse certains à repenser les antagonisme datés de Marx-Bakounine et à tenter une réflexion sur les problèmes d’application socialiste. Daniel Guérin dans une certaine mesure caractérise cette évolution d’une partie de l’ultragauche marxiste vers des positions libertaires. Le cas d’un militant comme René Fugler apparaît tout aussi révélateur.

Quoiqu’il en soit, la plupart des anarchistes de la nouvelle génération s’accordent sur l’ouverture et estiment que, sans tirer un trait sur le passé, le clivage essentiel n’est plus entre marxisme et anarchisme, “mais entre une conception bureaucratique et une conception libertaire du socialisme. ” Luis Mercier Vega peut écrire à propos de la situation française : “ Plusieurs groupes de jeunes s’efforcent de s’arracher à un certain rituel pour tirer profit des expériences récentes et repenser les voies et moyens d’une action (…). Ils ressentent douloureusement une des lacunes qui débilitent le mouvement, celle qui correspond à l’absence d’une recherche systématique, d’une analyse en profondeur des phénomènes sociaux nouveaux, d’une révision du vocabulaire, d’une redéfinition théorique. ”

Au seuil de la nouvelle décennie, si le regard porté sur la société se veut renouvelé, moderne, conscient des rapides transformations sociales d’une société en pleine croissance, les débats qui agitent le mouvement sont encore sur de nombreux points les mêmes que ceux des années cinquante, à savoir le problème de la révolution et de l’organisation, c’est à dire des moyens de l’anarchisme. D’un côté, Mai 68 crée un mythe nouveau, celui d’une révolution au quotidien. De l’autre, le débat entre synthèse et plateforme reste toujours vivace même si Mai 1968 a donné un coup à la forme d’organisation de la Fédération. Ce n’est pas le sentiment des tenants de l’anarchisme traditionnel ; en mai 1971, Le Monde libertaire affirme sa confiance dans l’organisation prônée par Sébastien Faure et appelle plutôt, pour le bon fonctionnement de cette forme d’organisation, une nécessaire autocritique des militants : “ L’organisation suppose un abandon d’une partie de sa liberté qui sera versée au tronc commun, ce qui facilitera une création collective indispensable. Mais cette partie de leur liberté sacrifiée à l’organisation leur permettra de jouir d’une liberté que les contraintes d’une création individuelle rendraient impossibles. ”

Au congrès de Lorient en 1969, pour la première fois, on commence à parler de la FA non pas comme une organisation, mais comme un rassemblement pluraliste. Est-ce que cela marque le début d’une évolution ? En réalité, devant le manque de coordination et d’action du mouvement organisé, l’évolution préconisée par l’ORA et Maurice Fayolle semble indispensable. Pourtant, telle ne semble pas être la volonté des militants de la FA. En juin 1971, Le Monde libertaire redonne un texte de la synthèse anarchiste de Faure, avec pour introduction les remarques de Maurice Laisant : “ En ces jours où le principe d’une synthèse anarchiste est remis en cause, où certains y voient même un affaiblissement de nos forces, par le manque de cohésion qu’il constitue, nous avons pensé utile de rappeler cette brochure de Sébastien Faure, éditée à Limoges vers les années 1930 et qui exprime aussi admirablement le point de vue de notre actuelle FA qu’il en définit les structures. ”