XYZ

samedi 27 janvier 2007
par  ps
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Bien qu’il s’agisse d’une revue qui ne se déclare pas ouvertement anarchiste, son étude nous a paru intéressante car cette publication a connu une évolution importante, qui comprend trois phases, au cours de laquelle la pensée anarchiste va prendre de plus en plus d’importance. Dans un premier temps, c’est-à-dire pour les trois premiers numéros de la revue, qui parurent en 1967, XYZ se limitait à être le « Bulletin des Objecteurs de Conscience en service civil ». Elle avait pour fonction d’informer les objecteurs de conscience et leurs sympathisants sur leur statut et l’avancement de celui-ci dans les autres pays . La revue développa aussi une réflexion sur le pacifisme, et plus précisément sur la guerre du Vietnam . Enfin, et ce fut surtout là sa vocation première, elle informait ses lecteurs des conditions de travail des objecteurs de conscience en service civil, notamment sur leur rôle au sein de la protection civile. C’est ainsi que furent mis en évidence les différents problèmes auxquels les objecteurs étaient confrontés dans cette institution de type militariste. La notion même de service civil, c’est-à-dire d’une contribution obligatoire à l’État, commença à être remise en cause . Suite à ce genre de position, la revue va prendre un ton plus radical et plus revendicatif. Il s’agissait de plus en plus de convaincre les jeunes de refuser le service militaire. L’association diffusa un tract intitulé « Toi jeune » qui allait dans ce sens et qui fut publié dans différentes revues pacifistes. Les rédacteurs de la revue étaient très proches des mouvements pacifistes « traditionnels » et avaient le soutien des grands acteurs du pacifisme et de la non-violence de l’époque . Le lien avec le M.I.R.-I.R.G. était d’autant plus grand que Jacques FORTON, alors responsable de la revue, rentra au « présidium de l’I.R.G. et du S.C.I. [Service Civil International] ».

A partir de 1968, le journal entra dans sa deuxième phase et devint « le bulletin des objecteurs de conscience belges », ce qui sous-entendait qu’il n’était plus seulement destiné aux objecteurs en service civil, mais « à tous les objecteurs (et objectrices !), croyants ou agnostiques, nouveaux et anciens non-combattants… ». Dès cet instant, de nouvelles personnes s’impliquèrent dans la revue. Parmi elles, nous retrouverons occasionnellement la signature de Hem DAY . Parallèlement à cette transformation fut créé le Secrétariat des Objecteurs de Conscience (S.O.C.), qui se chargeait d’éditer le bulletin. Le journal sortit ainsi si on peut dire de son anonymat puisqu’on connaît dorénavant les noms des responsables de celui-ci. De même, les articles furent la plupart du temps signés. A partir de 1968, le journal devint un bimensuel. Ses objectifs devinrent également plus ambitieux. Il s’agissait d’encadrer les objecteurs de conscience, de créer des liens entre eux et de leur fournir toutes les informations nécessaires pour contrecarrer l’isolement et le sentiment d’abandon auxquels les objecteurs de conscience ou ceux qui envisageaient de le devenir étaient bien souvent confrontés. Dans un même temps, le nouveau secrétariat se proposait de promouvoir activement l’objection de conscience auprès des futurs jeunes appelés. Ils constataient en effet qu’un gros travail devait encore être réalisé dans cette direction car, en dépit du fait que les manifestations pacifistes rencontraient un succès croissant, le nombre effectif d’objecteurs restait très minime . Leur action va donc se tourner de plus en plus vers la propagande, à travers notamment la mise sur pied d’un service de librairie visant à diffuser la littérature non-violente, l’organisation de rencontres dans les écoles mettant en présence jeunes futurs appelés et anciens non-combattants, la tenue de permanences,… La revue était alors entre les mains du couple TORTON, Jean l’éditeur responsable et Anne responsable du secrétariat, assistés par Jean-François LECOCQ. Bref, à partir de cette époque, la revue s’accompagnait d’un groupe bien structuré et très actif, et offrait une vitrine à l’objection de conscience à un public toujours grandissant. La majorité des articles parus traitaient encore de l’objection de conscience, ce qui ne fut plus le cas par après.

A la fin de l’année 1968, la revue avait fortement évolué, elle entrait dans sa troisième et dernière phase d’évolution, marquée par une plus grande sensibilité pour les idées libertaires ou en tout cas contestataires. Ses responsables n’étaient plus les mêmes. Ainsi, si on retrouvait toujours Jean-François LECOCQ à la correspondance, la responsabilité du bulletin avait changé et avait été confiée à Michel CARPEAU. A ses côtés travaillait également un nouveau groupe de rédacteurs très présents et très actifs, et ce jusqu’à la fin de la parution de la revue. Avec ce changement de responsables, la revue prit une toute nouvelle tournure. A partir du neuvième numéro de la série de 1969, XYZ devint le « Bulletin libre des Objecteurs de conscience », édité par le Groupe Libre des Objecteurs de Conscience (G.L.O.C.). La notion de liberté venait ainsi s’ajouter. La revue se voulant un lieu de dialogue et de rencontre, elle ouvrit ses colonnes à qui le voulait, ce qui donna lieu à des prises de position hétéroclites, sur des sujets parfois assez éloignés de son objet initial. Cependant, pour garantir sa neutralité politique, la revue se voulant exempte de doctrine et respectueuse des opinions de chacun, toutes les personnes qui s’exprimaient dans ses pages le faisaient sous leur seule responsabilité : « les objecteurs de conscience étant seuls maîtres de leurs opinions, il n’y a pas lieu de voir dans XYZ le reflet d’une doctrine, les idées émises sont l’expression libre de la pensée des auteurs et n’engagent qu’eux-mêmes ». La revue se désolidarisait ainsi de toutes les idéologies véhiculées dans ses colonnes.

On peut constater que les articles parus à partir de cette époque étaient de plus en plus tournés vers des problématiques sociales. Des idées révolutionnaires étaient souvent exprimées. Parallèlement, dans ce contexte de libération de l’esprit caractéristique de la période post 1968, on retrouve de nombreux textes sur des pratiques culturelles novatrices comme le Living Theatre. On remarque également un grand intérêt pour la pensée anarchiste et l’actualité de ce mouvement. Ainsi, la revue dénonça les arrestations « arbitraires » des anarchistes italiens suite aux attentats de Milan d’avril 1969 . Cet intérêt se marqua également par la publication du Décalogue du consommateur, écrit par Jacques FOLLON, où celui-ci énonçait, sur le mode ironique, les lois que devait respecter le consommateur modèle cher à la société capitaliste, parmi lesquelles figurait le fait d’éviter à tout prix de côtoyer les anarchistes. Le groupe se définissait comme révolutionnaire et s’opposait donc aussi aux partis communistes et aux syndicalismes . Il ne voulait pas être associé à une quelconque idéologie et considérait pour cette raison que leur bulletin était le seul qui puisse revendiquer de parler au nom de tous les objecteurs en service civil en Belgique francophone, contrairement à des publications à objet similaire mais plus « politisées » comme la revue Révolution, le périodique du Groupement politique des Objecteurs de Conscience.

Suite à cette évolution de la ligne éditoriale de la revue, certains lecteurs se plaignirent du fait que celle-ci était devenue, selon leurs propres termes, un bulletin « contestataire sans foi ni loi ». Ces mécontents étaient d’avis que le journal aurait dû changer de nom pour s’appeler désormais « périodique de la contestation en tous genres ». Il est indéniable que le ton de la revue était devenu de plus en plus contestataire. De l’objection à l’armée, on était passé à un refus généralisé de tout ce qui participait de l’injustice de la société, à savoir pour eux « […] la censure, […] la publicité, […] la répression sexuelle, […] la pollution de la nature ou […] l’exploitation économique ». Ce nouveau type de contestation atteignit son apogée avec les treizième et quatorzième numéros d’XYZ, où le groupe s’attaqua « aux critères moraux que le citoyen [trouvait] dans l’enseignement de son église ou dans son code bourgeois de savoir-vivre et qui lui [faisaient] admettre le bien-fondé de l’ordre établi ». Dans ces articles, un accent particulier était mis sur la défense des homosexuels, ce qui donna lieu à de vives réactions de la part de certains lecteurs, qui estimaient qu’en proférant des propos aussi « choquants » et en s’éloignant ainsi de ses buts initiaux , la revue ne servait plus la cause de l’objection .

A cause de ce changement de vision, le groupe se brouilla également avec Jean VAN LIERDE, qui comptait pourtant au départ parmi les principaux soutiens de la revue. Dans un premier temps, celui-ci s’était en effet réjoui de la création d’XYZ, dans laquelle il voyait la relève des anciens pacifistes, à tel point qu’il leur permit de s’installer à la Maison de la Paix. Quand l’orientation de la revue changea, celui-ci considéra que le périodique ne répondait plus directement à l’objet des associations présentes dans la maison et leur demanda donc de bien vouloir la quitter. Le groupe de personnes qui dirigeaient XYZ entra alors en conflit ouvert avec les autres pacifistes, et plus particulièrement avec Jean VAN LIERDE, qu’ils considéraient comme trop omniprésent dans le mouvement puisqu’il combinait la fonction d’administrateur de la Maison avec des responsabilités au sein de nombreux autres groupes (président du M.I.R., secrétaire de l’I.R.G., secrétaire du CRISP,…). Leur vision du service civil était également différente. Les responsables du Groupe Libre des Objecteurs de Conscience (G.L.O.C.) s’opposaient au groupe Service Civil de la Jeunesse (S.C.J.), créé par Jean VAN LIERDE . Pour eux, le service civil était un service rendu à l’État, à la société, ce qu’ils refusaient, leur but final étant la fin de l’oppression . Toute tractation légale, comme le faisait Jean VAN LIERDE, était à leur avis « une abdication de leur combat pour la liberté et la paix ». Les nouveaux responsables d’XYZ défendaient donc les mêmes idées que les anarchistes des anciennes générations, mais sans la tolérance et le respect du travail des autres. De plus, les nouveaux auteurs, dans leur vision révolutionnaire, contestaient même le principe de non-violence. Leur opposition à l’armée était une opposition à l’État, car l’armée n’avait d’autre but que la défense de la société . Mais pour eux, tous les moyens étaient bons pour arriver à leurs fins. La non-violence pouvait s’avérer un des moyens pour atteindre leur but mais pas nécessairement le plus approprié. Face à la violence de l’État, il ne fallait, selon eux, pas se gêner pour employer la violence. Pour eux, « Etre non-violent, c’est faire le jeu du pouvoir ».

Au fil du temps, on a vu une évolution flagrante de l’idéologie de la revue. En effet, la constitution du G.L.O.C. et surtout les écrits de Guy DESCHENE et de Jacques FOLLON ont durci le mouvement au point de l’isoler des groupes pacifistes traditionnels, chose que les libertaires de l’ancienne génération avaient intelligemment réussi à éviter.