La F.I.J.L., les rencontres de jeunes et la violence

samedi 27 janvier 2007
par  ps
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Au début des années soixante, l’immigration espagnole anti-franquiste était confrontée au niveau international à un important conflit de génération qui n’épargna pas la Belgique. En effet, « l’exil officiel » faisait l’objet d’attaques de la part d’éléments plus dynamiques et plus agressifs de l’anti-franquisme qui voulaient combattre directement la dictature . La Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires (F.I.J.L.), organisation internationale, était à la tête de ce mouvement. A partir de 1961, la F.I.J.L. française organisa des « campings internationaux », qui réunissaient « d’une façon légère et amicale tous ceux qui avaient l’envie de confronter leurs points de vue en dehors de structures normales ». Il fallut attendre 1965 pour que ceux-ci connaissent du succès. C’est à partir de cette base que vont être organisées par la suite les rencontres européennes des jeunes anarchistes, dont la première édition eut lieu à Paris en 1966 . La même année, un jeune militant espagnol de la F.I.J.L. nommé ABARCA fut arrêté en Belgique et menacé d’extradition. Les représentants belges qui participèrent à la rencontre internationale firent en sorte que soit créé un Comité pour la Libération d’ABARCA . D’autres rencontres européennes des jeunes anarchistes eurent lieu notamment en juin 1968, cette fois en Hollande, mais nous ne savons pas si des Belges y participèrent.

A la même époque, le même conflit de génération évoqué plus haut semble toucher la Belgique. Une Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires commençait à être active sur notre territoire. Leurs animateurs en étaient Stéphan HUVENNE et Salvador GURUCHARRI , tous deux membres actifs de la S.I.A. Comme nous l’avons vu, ceux-ci avaient eu un accrochage avec les anciens anti-fascistes espagnols et italiens de ce groupe et de la C.N.T. parce qu’ils justifiaient dans certains cas l’utilisation de la violence . Dans un premier temps, la section belge du groupe eut principalement un rôle de liaison avec des sections nationales plus importantes de la F.I.J.L. Elle soutint également les actions parfois violentes de la F.I.J.L., très active au niveau international.

C’est certainement lors des campings internationaux que furent montés des groupes révolutionnaires, qui participèrent à des opérations violentes et spectaculaires. Leur premier coup de force eut lieu en 1966. Cette année-là, le « Groupe du Premier Mai », section de la F.I.J.L., enleva à Rome le conseiller de l’Ambassade d’Espagne en Italie, Mgr USSIA, pour dénoncer « la fausse politique de « libéralisation » du régime franquiste et pour lancer la campagne en faveur de la libération des détenus politiques en Espagne et au Portugal ». Quelques mois plus tard, une nouvelle action fut perpétrée, le rapt d’un militaire américain à Madrid « pour dénoncer la collusion et les pactes militaires entre les gouvernements franquistes et U.S ». Cela aboutit à un échec. Les cinq militants du groupe du 1er mai qui avaient monté l’opération et qui résidaient en France furent arrêtés par la sûreté espagnole. Le meneur n’était autre que l’ancien secrétaire de la F.I.J.L., qui était également le secrétaire de la C.N.T. de Paris.

En Belgique, comme ailleurs, la section de la F.I.J.L. lança une campagne de soutien pour leurs camarades emprisonnés. Elle participa à la récolte de fonds pour couvrir les frais de justice, fonds qui étaient envoyés à un comité de défense créé à cet effet à Paris . Lors de leur procès à Madrid, des observateurs étrangers furent envoyés pour assister aux séances. Parmi ceux-ci, citons J.H. VAN WIJK, le sénateur hollandais du Partis Pacifiste Socialiste, qui était également avocat, et, venant de Belgique, Jean Régnier THYS, du barreau de Bruxelles, qui était envoyé par la Ligue Belge pour la Défense des Droits de l’Homme et qui était aussi, comme nous l’avons vu, un sympathisant du mouvement libertaire belge.

La F.I.J.L. communiquait ses informations par tracts. Le groupe belge édita aussi un bulletin intitulé F.I.J.L. / Information. Comme René BIANCO, nous n’avons trouvé aucune trace du premier numéro et nous ne savons pas quand a commencé sa publication. Un deuxième numéro fut publié en décembre 1967 et mit un terme à cette très courte série. Ce numéro expliquait les raisons des agissements violents de la F.I.J.L. et du groupe du 1er mai , qui s’étaient multipliés. Leurs actions prirent pour cible les représentations des gouvernements grecs, boliviens, vénézuéliens, espagnols et américains un peu partout en Europe . Certains furent particulièrement marquants, par exemple le mitraillage de l’ambassade des États-Unis à Londres et les attentats à la bombe contre les ambassades de Grèce et de Bolivie à Bonn . Le but de ces actions était de « généraliser un mouvement offensif capable de rompre la passivité à laquelle les gouvernements tentent de nous (les individus) soumettre ». L’autre objectif poursuivi était de faire connaître le mouvement et d’inciter d’autres personnes à se joindre à leur combat. C’est ce qu’on appelle la « propagande par le fait ». Leur exemple fit d’ailleurs des émules. En 1970, en Italie, plusieurs attentats à la bombe meurtriers furent attribués à des militants anarchistes. Un des jeunes anarchistes arrêtés dans le cadre de cette affaire « sauta » par la fenêtre du commissariat de police, version officielle qui fut sérieusement mise en doute dans les milieux anarchistes. Cette histoire fit beaucoup de bruit .

Ce n’était pas la première fois que ce genre d’actions étaient envisagées au sein du mouvement anarchiste. Nous pensons évidemment aux attentats anarchistes de la Belle Epoque, qui jetèrent pendant longtemps l’opprobre sur l’anarchisme. Des exemples plus récents peuvent également être relevés. Ainsi, en 1961, le groupe suisse anarcho-communiste révolutionnaire Ravachol (G.A.C.R.R.) prôna la reprise de la propagande par le fait dans son manifeste et mit en pratique cette idée, en perpétrant quelques actes violents. La recrudescence de ces actes de violence amena les états à réagir. Ainsi, en Belgique, un militant espagnol de la F.I.J.L. nommé Octavio ALBEROLA fut arrêté par la police en 1968 . Il était selon la police espagnole le « cerveau » du Groupe du 1er mai. Un comité de solidarité fut immédiatement créé pour la défense d’ALBEROLA, comité qui était géré par NATALIS .

La F.I.J.L. affirmait vouloir se battre sur deux fronts : « la lutte contre la bourgeoisie dans son pays, […] et la lutte contre les dictatures et l’impérialisme aussi bien de l’Ouest que de l’Est ». La F.I.J.L. soutenait tous les mouvements révolutionnaires qui s’opposaient à la répression capitaliste et étatique. Elle était donc favorable à la création d’un Mouvement de Solidarité Révolutionnaire. Il ne s’agissait pas d’une organisation structurée, mais plutôt d’une nébuleuse rassemblant tous les groupes « qui de par leurs activités révolutionnaires d’action directe démontrent leur combativité dans la conquête de la liberté pour tous les hommes ». L’utilisation de la violence n’était absolument réprouvée par la F.I.J.L.

A l’inverse, l’usage de la violence comme moyen d’action de libération posait des problèmes à toute une frange importante du mouvement anarchiste qui refusait de salir leur idéal dans le sang. Hem DAY, non-violent convaincu, faisait partie de ceux-là. Il n’eut de cesse que d’inculquer ces valeurs à ses successeurs .

L’exemple de la F.I.J.L montre bien, comme on s’en rendait déjà compte dans les parties précédentes de ce chapitre, que l’action des anarchistes belges au niveau international s’inscrit dans la continuité du travail accompli sur le plan national. Déçus par les groupes actifs en Belgique, certains militants s’étaient imaginés qu’il serait plus facile d’agir au niveau international. Si certaines associations transfrontalières permirent en effet plus de souplesse, ce ne fut cependant pas la panacée. Dans les deux cas, les anarchistes furent confrontés aux mêmes problèmes, aux mêmes conflits : opposition entre individualistes et anarcho-communistes, entre partisans de l’organisation et spontanéistes, entre violents et non-violents, entre la jeune génération et l’ancienne garde.