Conclusion

mardi 27 février 2007
par  ps
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La première constatation que nous aimerions faire est que l’activité anarchiste est loin d’être inexistante à cette époque. Un certain nombre de groupes et de revues anarchistes, ou du moins libertaires, ont vu le jour et ont été actifs pendant ces années. Des débats très intéressants (sur la question du pacifisme et de la non-violence, sur le type d’organisation adéquat pour les groupes anarchistes, sur les finalités de l’action anarchiste,…) étaient menés et suscitaient des prises de position variées voire contradictoires. Même s’il était confidentiel, un véritable bouillonnement agitait les milieux anarchistes. Ce constat vient démentir l’idée selon laquelle l’étude de cette période ne présente aucun intérêt. Bien plus, nous pensons que l’intervalle temporel que nous avons choisi d’étudier constitue au contraire un véritable « nœud » dans l’histoire de l’anarchisme. Au sortir de la seconde guerre mondiale, le mouvement anarchiste belge, fortement affaibli, était confronté à un enjeu considérable : en fonction de sa réaction, il pouvait soit renaître de ses cendres, soit disparaître définitivement

A peine la fin du conflit consommée, on vit émerger différents groupes anarchistes ou rassemblant des anarchistes, dont le plus important fut pour nous le groupe Pensée et Action. Cela marqua un début de renouveau des idéaux anarchistes, mais il s’agissait plus d’initiatives individuelles que d’un véritable « mouvement » anarchiste. Une tentative d’unification des efforts en vue de l’avènement d’un mouvement fort susceptible d’exercer une influence réelle sur la société eut lieu ensuite avec la création de l’Action Commune Libertaire. Ce projet ambitieux aboutit à un échec et, pire encore, compromit gravement la subsistance des activités anarchistes en Belgique. Il fallut attendre le début des années soixante pour que cette « traversée du désert » prenne fin. A cette date en effet, on constate un certain renouveau des activités anarchistes, le mouvement étant une fois encore dans l’obligation de se reconstruire. Enfin, à partir de 1965, et singulièrement en 1968, on assiste à une explosion des idéaux libertaires, qui prirent des formes multiples, tantôt totalement novatrices, tantôt s’inscrivant dans la tradition anarchiste. Un risque de dispersion était évidemment envisageable, et le mouvement n’y échappa pas.

Ce bref récapitulatif de l’évolution de l’activité anarchiste à cette période montre clairement que l’histoire de l’anarchisme en Belgique est loin d’avoir été linéaire. Cette histoire est faite de multiples crises et reconstructions. Aussi, pour répondre à la question que nous avions annoncée en entamant ce travail (y a-t-il rupture ou continuité entre 1945 et 1970 ?), nous serions tenté de dire qu’il y a à la fois rupture et continuité ou, plus exactement, continuité malgré les ruptures. En effet, notre examen relativement approfondi de ces vingt-cinq ans d’anarchie nous a permis de dégager certaines constantes. D’autres part, une évolution importante tant dans le contenu des idées que dans la manière de les exprimer et de les mettre en œuvre peut également être relevée.

La première constante concerne l’origine sociale des militants anarchistes durant l’époque étudiée. En dépit des efforts de propagande en direction des classes populaires, il s’agissait presque toujours d’intellectuels obnubilés par les questions politiques théoriques. Ils étaient très attachés à leurs idéaux et n’étaient le plus souvent disposés à faire aucun compromis.

Ceux-ci se regroupaient au sein d’organisations anarchistes plus ou moins grandes et plus ou moins structurées, tant au niveau national qu’international. A cet égard, il est intéressant de constater que le fait pour les militants de vouloir agir à l’échelle supranationale résultait généralement d’une déception face à l’inefficacité du travail réalisé en Belgique. Des anarchistes étaient aussi actifs au sein de groupes qui avaient pour objet des causes autres que l’anarchie, par exemple le pacifisme et l’objection de conscience (I.R.G., Anti-antitoutiste pour la paix, XYZ) ou l’anti-fascisme (S.I.A.). Ils étaient bien intégrés dans ces organisations, au sein desquelles leur étaient confiées des responsabilités importantes. A cette époque, les anarchistes, qui s’étaient éloignés depuis peu des mouvements de masse, étaient encore considérés comme des interlocuteurs « sérieux ».

Si les anarchistes ont été actifs dans différents combats, leur objectif prioritaire resta toujours la propagande de leurs idéaux. Dans ce cadre, ils ont entrepris une série d’actions. Ainsi de nombreux groupes ont voulu créer une revue, ce qui leur a posé certains problèmes au niveau financier et au niveau de la définition de leur ligne éditoriale. Ils organisèrent aussi de multiples manifestations, réunions, conférences, sortirent de nombreux tracts, mais leur audience n’en demeura pas moins très réduite. De manière générale, on peut remarquer qu’ils travaillaient beaucoup plus au niveau de la réflexion que de l’action.

Les groupes étudiés fonctionnaient sur le principe de la solidarité. Les liens entre eux étaient très étroits : certaines personnes faisaient partie de plusieurs organisations et formaient la charnière entre elles. Paradoxalement, à l’intérieur des groupes, les conflits et les inimitiés étaient très répandus. Ces oppositions personnelles, souvent très dommageables au mouvement, avaient pour origine des divergences d’opinion sur des aspects théoriques de l’anarchisme. Ainsi, nous avons vu qu’il existait un clivage quasiment insurpassable entre anarchistes individualistes et anarcho-communistes, violents et non-violents, organisationnels et spontanéistes. Chacun croyant détenir « la » bonne pratique de l’anarchisme et personne n’acceptant les propositions allant à l’encontre de ses convictions, on comprend aisément que peu de réalisations concrètes aient vu le jour. Il est d’ailleurs amusant de constater que les anarchistes éprouvaient moins de difficultés à collaborer avec des non-anarchistes envers lesquels ils adoptaient une attitude plus tolérante (du moment qu’ils soient eux-mêmes ouverts et non-endoctrinés), qu’avec leurs camarades, qu’ils jugeaient avec intransigeance, sans doute dans l’optique de conserver pur leur idéal.

Ces conflits personnels se doublaient d’un conflit de générations. Il est évident que l’état d’esprit des militants anarchistes de « l’ancienne garde », c’est-à-dire ceux qui étaient déjà actifs avant la guerre, différait beaucoup de celui des anarchistes qui ont débuté leur activité dans la seconde moitié des années soixante. Comme nous l’avons vu, sur certaines questions (l’opportunité d’utiliser la violence, la lutte des classes,…), les « jeunes » sont entrés en conflit ouvert avec les « vieux ». D’autre part, leur mode de fonctionnement et leurs objectifs étaient également autres. Ainsi, si on compare le mouvement en 1945 et en 1968, on constate dans les deux cas une volonté de renouveau, mais dans une autre optique. Après la guerre, il s’agissait de reconstruire un mouvement qui existait déjà, en tirant à peine les leçons de ce qui a précédé, et en tout cas sans volonté d’initier un mouvement révolutionnaire, inconcevable à l’époque. Les pratiques plus novatrices qui surgirent dans la seconde moitié des années soixante procèdent beaucoup plus d’un désir de « changer le monde », même s’il arrivait parfois à ces personnes de faire encore référence aux « Pères de l’anarchisme ». En dépit de ces différences importantes, des liens existaient entre les deux générations. On constate même parfois un intérêt réciproque, de l’enthousiasme voire un soutien direct ou indirect.

Au terme de notre travail, une question importante reste en suspens : quelle fut l’influence des événements de mai sur le développement futur du mouvement anarchiste en Belgique ? Nous avons pu voir que la contestation étudiante, si elle eut certainement un aspect libertaire, ne participait pas véritablement du projet anarchiste. Aussi ne n’y sommes-nous pas trop attardé. Nous avons vu que des anarchistes y prirent part, mais ils n’ont pas pu (ou pas voulu) marquer de leur empreinte le mouvement. De plus, à l’issue des événements, beaucoup d’anarchistes, désillusionnés, mirent fin à la militance ou se tournèrent vers des courants plus autoritaires. Il s’agit, comme nous avons eu l’occasion de le montrer, d’un parcours assez « classique » dans les milieux libertaires. On pourrait donc croire que cette parenthèse n’eut pas d’influence sur l’histoire du mouvement anarchiste. Pourtant, il n’en est rien. Bien que n’ayant pas étudié la période qui suit, nous savons que certaines personnes, plus jeunes, qui avaient observé les événements « de loin », eurent elles aussi la tentation de faire « leur révolution », et s’investirent dans les mouvements libertaires. C’est sur cette base que naquit le groupe du 22 mars, qui est à l’origine de la reconstruction du mouvement anarchiste en Belgique dans les années septante, toujours en place à l’heure actuelle. Certains acteurs cités dans ce mémoire jouèrent un rôle important dans ce mouvement. Cela montre encore une fois qu’au-delà des ruptures il y a continuité dans l’histoire de « l’increvable anarchisme ».

Fin


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