L’autonomie désirante

lundi 29 janvier 2007
par  ps
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A partir de 1977, certains autonomes se distinguent du reste de la mouvance par leurs références au concept d’ « autonomie désirante ». Ils ne font en cela que reprendre le même concept développé au même moment en Italie autour des « Indiens métropolitains ». Bob Nadoulek, qui quitte alors Camarades, et le groupe « Marge », vont alors s’emparer et se réclamer très rapidement de cette étiquette de « désirants ». Les désirants vont se distinguer de Camarades et de l’OCL en axant leurs luttes sur des terrains qui sortent de la sphère strictement économique pour s’intéresser plus particulièrement aux désirs de l’individu. En ce sens, l’autonomie désirante se rapproche des situationnistes et des courants anarchistes individualistes.

Le groupe Marge est né en 1974. Il est le résultat de la fusion de plusieurs groupes de marginaux luttant sur des terrains différents. Une première tentative de regroupement se fait d’abord dans le cadre de la FLAM (Fédération des Luttes et Actions Marginales). La FLAM rassemble alors de nombreux groupes, dont les principaux sont :

- le Comité de Lutte des Handicapés (CLH)

- le Comité d’Action des Prisonniers (CAP)

- le Front Homosexuel d’action Révolutionnaire (FHAR)

- le Mouvement de Libération des Femmes (MLF)

- le Comité Unitaire Français-Immigrés (CUFI)

- les Cahiers pour la Folie

- l’Association pour l’Etude et la Rédaction des Livres Psychiatriques

- le Groupe Information-Asile (GIA)

D’après Roland Biard, la FLAM rassemblait aussi des groupes antimilitaristes [1]. La FLAM ne va durer que quelques mois. D’après Jacques Lesage de la Haye, qui a participé à la création de la FLAM, ce sont les conflits entre les différents leaders qui sont à l’origine de l’éclatement rapide de la nouvelle structure [2].

C’est dans ce contexte que Jacques Lesage de la Haye participe à la formation du groupe Marge, qui comme son nom l’indique, a vocation à rassembler l’ensemble des marginaux. Le premier numéro de la revue « Marge » paraît en juin 1974. Marge se définit comme étant « basé sur la fédération entre groupes autonomes ayant les mêmes affinités, refusant tout leader, donc tout conflit de nature autoritaire » [3]. Une définition que nuance Jacques Lesage de la Haye en défendant, dans un entretien datant de 1978, le concept de chef de bande : « dans une bande il faut quelqu’un pour assurer la sécurité du groupe et ce quelqu’un sera forcément le plus capable » [4]. Une conception qui peut surprendre de la part d’un anarchiste. Marge décrit ainsi le fonctionnement des groupes qu’elle fédère : « les groupes naissent, se dissolvent, pour se former à nouveau en fonction des désirs et objectifs spécifiques ». Marge se décrit aussi avant tout comme une bande affinitaire. Pour être plus précis, il s’agit en l’occurrence d’une véritable bande de voyous, mais pas n’importe quels voyous : des délinquants politisés luttant pour leur autonomie politique. Le groupe rassemblera jusqu’à 70 militants [5], avec un noyau dur de 30 personnes [6]. Une vingtaine de ceux qui font partie du noyau dur vivent ensemble dans le squat du 341 rue des Pyrénées, à Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris. Ouvert en 1974, ce squat est expulsé deux ans plus tard. Les habitants en ouvrent alors un nouveau à une centaine de mètres de là, au 39 de la rue des Rigoles. D’après Nicole, une ancienne membre de Marge qui habitait ce squat, le groupe de la rue des Rigoles était composé d’une dizaine de couples hétérosexuels, ayant pour la plupart des pratiques bisexuelles non-assumées, chacun préférant se définir officiellement comme hétérosexuel [7].

Marge regroupe aussi en son sein des personnes ayant été enfermées contre leur gré en hôpitaux psychiatriques. Ces militants de l’anti-psychiatrie considèrent la folie et les comportements déviants non pas comme une maladie mentale mais comme une forme de révolte contre les normes de la société qui doit être assumée en tant que telle. Une partie importante des membres de Marge sont aussi des homosexuels, des travestis, ou des prostituées qui luttent contre les discriminations qu’ils subissent. Si la majorité des filles de Marge ne sont pas des prostituées professionnelles, d’après Nicole, la plupart avaient cependant l’habitude de se prostituer de manière occasionnelle et de mettre l’argent en commun avec les autres habitants du squat où elles vivaient (les prostituées professionnelles étant cependant politiquement moins engagée et n’habitant pas dans le squat de la rue des Rigoles) [8]. La question de la prostitution est d’ailleurs développée dans le numéro 13 de Marge, consacré à la condition féminine (novembre-décembre 1977). Certains hommes du squat de la rue des Rigoles vivant en couple avec des prostituées occasionnelles, des militants de la mouvance libertaire les accusent alors de proxénétisme et viennent les trouver à leur domicile pour leur demander des explications. Grisoune Jones, l’une des filles concernées, répond donc à ces accusations dans un article intitulé « En réponse aux concierges de l’extrême-gauche » : Grisoune Jones [9] y revendique une prostitution libre et pleinement assumée. La prostitution y est décrite à la fois comme une forme d’autonomie et comme un travail moins aliénant que les autres ou que le statut de femme mariée [10]. Mais un autre article d’une prostituée professionnelle va beaucoup plus loin puisqu’il est titré : « Se prostituer est un acte révolutionnaire » [11]. Cet article de Grisélidis Réal fait l’apologie de la prostitution. Grisélidis Réal y présente non seulement la prostitution comme un moyen pour la femme de s’émanciper du pouvoir patriarcal, mais qui plus est comme un moyen de prendre du pouvoir. L’article suivant, intitulé « Sacre sexuel. Prostituées Prêtresses Princesses » et lui aussi signé par Grisélidis Réal, poursuit cette apologie sous la forme d’un poème où la prostitution y est présentée comme « un titre de noblesse ».

La lutte pour la dépénalisation des drogues est aussi un autre axe d’intervention du groupe : les membres de Marge sont en effet de très gros consommateurs de cannabis. La toxicomanie est d’ailleurs le thème du numéro 10 de la revue (« Défonce et révolte », mai 1976). Outre le cannabis, beaucoup des membres de Marge consomment aussi de la cocaïne. Par contre, contrairement aux autres squatters de la mouvance autonome, il semble que ceux de Marge n’aient jamais été tentés par l’héroïne à cette époque. Comment expliquer ce désintérêt ? On peut y voir principalement deux raisons : d’une part, les gens de Marge semblent être plus âgés que la moyenne des autonomes : ils ont déjà dépassé la trentaine alors que la plupart des autonomes sont des jeunes d’une vingtaine d’années. On peut donc supposer qu’ils ont plus de maturité que les autres squatters. D’autre part, étant organisés de manière plus formelle, on peut aussi émettre l’hypothèse qu’ils sont plus politisés et ont donc plus le sens des responsabilités et du danger potentiel que représente l’usage de l’héroïne qui, à la différence de la cocaïne, d’une part entraîne une dépendance physique beaucoup plus forte et beaucoup plus rapide, et qui d’autre part peut entraîner beaucoup plus facilement la mort à cette époque en raison de sa mauvaise qualité et de son mode de consommation (l’injection intraveineuse faisant place à l’inspiration nasale).

Malheureusement, il semble que le fait de ne pas consommer d’héroïne n’ait pas empêché les membres de Marge de connaître un taux de mortalité extrêmement élevé. Sur les vingt habitants du squat, trois sont morts au début des années 80 : l’un du cancer, l’une est assassinée en 1980, et un troisième se suicide quelques années plus tard [12]. Ce taux de mortalité élevé est sans doute le prix de la marginalité : mauvaises conditions de vie, pratiques à risque, fragilité économique, et violence inhérente au milieu. En plus de ceux qui sont morts, il faut aussi remarquer que d’après Nicole, beaucoup des membres de Marge ont « disparus » dans les années 80. Nicole pense aujourd’hui en effet que beaucoup ont dû se clochardiser. Un autre membre du groupe a été interné à la même époque en hôpital psychiatrique. Un bilan ultérieur concernant ce que sont devenus par la suite les anciens autonomes que l’on retrouve dans les autres squats tant au niveau du taux de mortalité que des cas de clochardisation ou relevant de la psychiatrie [13].

A l’automne 1977, certains militants de Camarades autour de Bob Nadoulek quittent le groupe pour s’orienter eux aussi vers des thématiques désirantes. Ces militants abandonnent alors leurs positions marxistes. La rencontre avec les militants de Marge aboutit en janvier 1978 à la parution de la revue « Matin d’un blues », qui se présente ainsi :

« Matin d’un blues, c’est une rencontre ou plutôt une série de rencontres entre des isolés, des gens qui ont étouffé à Camarades, des copines qui naviguent entre le féminisme et l’autonomie et les gens de Marge. Rencontre qui s’est faite à partir d’un certain discours sur l’autonomie, mais qui va bien plus loin que ça… (…) Ce n’est pas une fusion, c’est une rencontre. On garde nos autonomies et pour la suite, on verra… » [14].

Tout comme Marge, « Matin d’un blues » développe des positions que l’on peut qualifier de « lumpeniste », c’est-à-dire considérant le « lumpen-prolétariat » [15] comme le principal sujet révolutionnaire. Ainsi, pour Jacques Lesage de la Haye, « le lumpen-prolétariat se révèle ce qu’il était depuis longtemps : le détonateur susceptible de déclencher la révolution. La marge n’est jamais totale. (…) Mais en entraînant l’ouvrier social, l’ouvrier-masse, elle peut mettre fin à l’hégémonie des Etats capitalistes et totalitaires » [16].

Matin d’un blues laisse aussi une place importante à la poésie, à l’expression artistique, à l’imaginaire, et à l’érotisme, notamment sous la forme de dessins et de photos. Ainsi ce poème de Bob Nadoulek, intitulé « Matin d’un blues », et donc à l’origine du nom de la revue. Ce poème est en fait une métaphore musical de la révolution :

« De vieux rocks sensuels ont déclenché la révolte dans l’immense fumée qui drogue les guitares (…) Tous les musiciens se sont réunis à la nuit tombée et les caves du jazz résonnent d’un immense complot destiné à faire fondre les trottoirs rutilants du kapitalisme (…) Des musiciens autonomes armés de clés de sol offensives attendent le signal de l’insurrection. Ca y est John Coltrane sonne la charge… » [17].

Matin d’un blues offre surtout de l’originalité et de la diversité dans l’Autonomie. Ainsi cette définition géographique de Jean-Pierre Cerquant :

« L’autonomie c’est : tous les points vous appartiennent. (…) L’avenir de l’autonomie, c’est le déplacement, selon son propre gré. (…) L’autonome, c’est le contraire du Juif errant. C’est un homme ou une femme qui refuse d’être chassé, expulsé, exproprié, déplacé, détourné. C’est le Barbare, le Tartare, le Viking, celui qui ose dire : « là où je suis est chez moi ». L’autonome doit réviser sa notion des distances. Il doit être présent. Partout. Il déjeunera à Strasbourg, dînera à Francfort, et soupera à Berlin. Il aura une chambre d’hôtel à Brest, une amie en Toscane et un amant à Zanzibar. » [18].

En 1979, Bob Nadoulek publie la seconde partie de « Violence au fil d’Ariane » [19] (publié en 1977), dans un ouvrage intitulé «  L’Iceberg des autonomes » [20]. Bob Nadoulek y dresse un bilan théorique et philosophique de son parcours politique dans le mouvement autonome. Pour Bob Nadoulek, la révolution est impossible : le capitalisme ne peut évoluer que vers le libéralisme ou la guerre impérialiste : « il ne peut y avoir d’alternative formelle qualitativement différente à ce système, seulement des enclaves de luttes et de vie où le qualitatif est plein de l’ambivalence force/fragilité de l’aléatoire » [21], « Alors, quel espoir de lutte ? Aucun… (…) La seule question intéressante est : comment se battre ? » [22]. Bob Nadoulek conclut ainsi son livre :

« ce pointage de certains lieux de radicalité (Squats, Mouvement des Radios, Autoréductions, etc.) qui justifiait un certain nombre d’espoirs sur les issues ponctuelles des luttes face à la crise s’est évaporé. Un certain nombre de certitudes ont basculé avec l’issue de ces mêmes luttes qui ont sombré dans la même débâcle pratique que l’union de la gauche. Ce qui aboutit à représenter les espaces de luttes plus comme issue collective ou individuelle de vie quotidienne que comme alternative autre que ponctuelle (…) Mais il reste deux choses solides. Une volonté subjective de lutte qui continue de viser ces espaces de luttes ponctuellement « libérables », sans autre illusions qu’une volonté de vie et une exigence de finesse, de subtilité (…) De toute façon, on se battra quand même, pas parce qu’on croit pouvoir gagner, parce qu’on aime le mouvement, la vitesse, parce qu’on a une fièvre impossible à négocier… » [23].

[1Roland Biard, Dictionnaire de l’extrême-gauche de 1945 à nos jours, BELFOND 1978

[2Entretien avec Jaques Lesage de la Haye (20/04/2004)

[3Jacques Desmaison & Bob Nadoulek, « Le mouvement Marge existe », "Désobéissance civile et luttes autonomes », pages 112-114, Alternatives n°5, ALTERNATIVES & PARALLELES 1978)

[4Jacques Desmaison & Bob Nadoulek, « Le mouvement Marge existe », "Désobéissance civile et luttes autonomes », pages 112-114, Alternatives n°5, ALTERNATIVES & PARALLELES 1978)

[5Entretien avec Jaques Lesage de la Haye (20/04/2004)

[6Entretien avec Nicole, ancienne membre du groupe Marge (20/04/2004)

[7ibid.

[8ibid.

[9Devenue héroïnomane dans les années ultérieures, Grisoune Jones est morte du SIDA en 1999

[10p. 4

[11p. 4

[12Entretien avec Nicole, ancienne membre du groupe Marge (20/04/2004)

[13Ainsi, pour Stéphane (pseudonyme d’un squatter du 20e), « le problème des totos, c’est qu’ ils ont disparu ! Ils ont réellement disparu : beaucoup sont morts ! Ils sont morts ou ont disparu ! » (entretien du 29/01/2004), et d’après Bertrand (pseudonyme d’un autre squatter du 20e), beaucoup des squatters de la rue Piat sont morts d’overdose, se sont suicidés, ou sont devenus fous (entretien du 12/04/2004).

[14Matin d’un blues n° 0, page 21

[15Littéralement, « prolétariat en haillons ». Ce terme est utilisé par Marx pour désigner les chômeurs et les marginaux, qualifiés aussi de « sous-prolétariat ».

[16Lumpen/Prolétariat, Marginalité, Autonomie, n° 0, page 22

[17Matin d’un blues n° 0, page 18

[18« Géographie de l’autonomie », Matin d’un blues n° 0, page 21

[19Violence au fil d’Ariane. Du karaté à l’autonomie politique, BOURGOIS

[20KESSELRING

[21« Parcours d’un Autonome et mutation stratégique », page 185

[22p. 187

[23« Point d’orgue », page 237