Conclusion

lundi 29 janvier 2007
par  ps
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La mouvance autonome française se distingue essentiellement de ses homologues italiens et allemands par son caractère minoritaire et marginal, en opposition au reste de l’extrême-gauche que les Autonomes considèrent comme intégrée au champ politique institutionnel. Etant fondée sur une pratique, la mouvance autonome est traversée par des idéologies antagonistes et contradictoires : anarchisme individualiste, communisme libertaire, opéraïsme, maoïsme, « lumpenisme », conseillisme, situationnisme, féminisme, ou anti-impérialisme. Il en résulte donc des conceptions différentes de l’autonomie.

La première conception de l’autonomie est celle de l’autonomie d’une classe sociale. Celle-ci peut se décliner sous différentes appellations : autonomie ouvrière, autonomie prolétarienne, ou autonomie populaire. Le sens que peut prendre ces différents concepts varie suivant la définition que l’on donne à la classe ouvrière, au prolétariat ou au peuple. A ces concepts généraux peuvent s’ajouter des concepts particuliers, comme par exemple la conception « lumpeniste » de l’autonomie à laquelle se réfère le groupe Marge.

L’autonomie peut aussi se décliner en fonction des différentes luttes, chaque lutte affirmant sa propre autonomie par rapport aux autres à partir de ses propres besoins : autonomie des immigrés, autonomie des femmes, autonomie des étudiants, autonomie des chômeurs, autonomie du mouvement des squats… Au sein de chaque lutte, on va aussi voir s’affirmer l’autonomie de chaque groupe, en tant que base fondamentale du groupe autonome. Mais l’autonomie peut aller plus loin encore lorsque chaque individu revendique sa propre autonomie par rapport aux groupes : en l’occurrence, beaucoup d’Autonomes n’étaient dans aucun groupe. L’autonomie rejoint alors l’anarchisme individualiste.

Mais plutôt que d’opposer ces différentes autonomies, les Autonomes conçoivent plutôt l’autonomie prolétarienne comme une fédération de ces différentes autonomies. L’autonomie prolétarienne sous-entend l’autonomie politique par rapport à l’Etat et au capitalisme, ce qui signifie le refus des cadres légaux et le refus des rapports marchands. C’est à partir de ces concepts que se dégagent les notions de « communisme immédiat » et de gratuité et leur mise en pratique à travers les squats et les autoréductions.

Un autre aspect du mouvement est son caractère générationnel qui permet d’expliquer en partie la rupture de 1980-1981. En partie seulement car les causes de cet effondrement sont bien plus profondes. Il semble en effet que l’effondrement du mouvement italien sous les coups de la répression ait constitué un véritable ordre de repli pour la première génération des autonomes français, ceux-ci devant notamment faire face dès 1979 à l’arrivée massive des réfugiés italiens [1]. Il est possible aussi que la création d’Action Directe au même moment ait effrayé un certain nombre d’autonomes devant la perspective d’un engrenage de lutte armée et de répression suivant la même voie que le mouvement italien. Cette hypothèse permettrait notamment d’expliquer le brutal abandon du mouvement par les principaux groupes qui le constituaient jusqu’alors. Inversement, on peut supposer que le passage à des activités de plus en plus clandestines se soit fait au détriment des apparitions publiques. Pour certains, il semble aussi que la toxicomanie ait joué son rôle dans la dissolution du mouvement. L’arrivée de la gauche au pouvoir entérine ensuite cette décomposition.

Il ne reste alors à partir de cette époque qu’un petit réseau désorganisé d’étudiants et de squatters parisiens dont la plupart des protagonistes sont trop jeunes pour avoir véritablement connu le mouvement de 1977. Alors que le mouvement de 1977-1979 a pu rassembler jusqu’à 2 000 autonomes, la mouvance du début des années 80 n’a jamais regroupé plus de quelques centaines de personnes. Cette petite mouvance est profondément divisée entre anarchistes et « pro-situs ». Dépourvue de véritable dynamique politique et surtout caractérisée par une apologie de la violence, elle est de plus fortement gangrenée par la toxicomanie, en particulier par l’héroïne, cause de nombreux décès. Mises à part quelques apparitions émeutières, les autonomes de cette seconde époque passent une grande partie de leur temps à se battre entre eux. Il peut s’agir alors aussi bien d’affrontements entre différents squats que de conflits à l’intérieur d’un même squat.

Par bien des aspects, la mouvance du début des années 80 ressemble plus à une manière de vivre qu’à un mouvement politique. Un certain nombre d’activités régulières permettent de circonscrire cette manière de vivre : le squat, le vol, les concerts de rock alternatif, les bagarres, et les émeutes. De par son fonctionnement, la mouvance s’apparente aussi à une tribu, les autonomes étant liés entre eux par une sorte de culture politique « underground » faisant partie d’une culture « underground » plus large, essentiellement musicale, liée au rock alternatif et au mouvement punk. Les autonomes s’intègrent aussi en partie dans le phénomène des bandes de jeunes. Ce phénomène déjà analysé par les historiens est observé à toutes les époques depuis l’Antiquité et semble être lié au mode de vie urbain.

On doit de plus s’interroger sur la composition sociale de la mouvance autonome. La mouvance est principalement constituée de deux groupes sociaux qui se recoupent : les jeunes et les marginaux. D’un point de vue sociologique et historique, on pourrait alors expliquer le mouvement autonome en faisant appel d’une part aux théories de l’assignation des jeunes à la révolte [2], et d’autre part en le replaçant dans l’histoire plus générale des marginaux [3]. Concernant les anciens autonomes que j’ai interrogés, dix d’entre eux (neuf hommes et une femme) ont répondu à des questions concernant leurs origines sociales en remplissant un questionnaire. Le but de ce questionnaire était de rechercher des corrélations pouvant contribuer à expliquer l’engagement des individus dans la mouvance autonome. Ce trop faible nombre de personnes interrogées ne peut pas permettre de tirer de conclusion générale mais seulement servir à élaborer quelques hypothèses à partir des constatations que l’on peut faire sur ce groupe d’individus. C’est donc à partir de ces constations que j’ai émis trois hypothèses sur les raisons de l’engagement dans la mouvance autonome.

Première hypothèse : le fait d’avoir eu des parents communistes ou anarchistes. C’est le cas de trois des personnes interrogées : deux d’entre eux avaient un père communiste, le troisième un père anarchiste.

Deuxième hypothèse : le fait d’avoir des origines juives dans sa famille. Cette thématique a notamment été étudiée par Yaïr Auron dans un ouvrage sur les juifs d’extrême-gauche [4]. C’est le cas de trois des autonomes qui ont répondu au questionnaire : pour l’un d’entre eux, les deux parents étaient juifs. Celui-ci a d’ailleurs spontanément abordé cette question au cours de l’entretien pour expliquer son engagement politique [5]. Pour le second, c’est le père qui était juif et communiste. Quant au troisième, élevé dans la religion catholique, il a simplement déclaré que sa mère était « d’origine juive » (sans plus de précision).

Dernière hypothèse : le fait d’avoir été élevé dans un milieu traditionaliste. C’est le cas des deux membres du groupe Marge que j’ai interrogés et qui ont évoqué ce fait pour expliquer leur parcours personnel comme une réaction contre le milieu de droite catholique dont ils venaient.

On peut aussi s’interroger sur la comparaison avec le mouvement allemand. Contrairement à la mouvance française, celui-ci a été porté au cours des années 80 par une véritable dynamique politique qui lui a permis de rassembler à son apogée jusqu’à 20 000 autonomes. L’écart des différences avec le mouvement français permet d’éclairer nombre de spécificités nationales.

Le mouvement autonome allemand est en effet notamment un des résultats du traumatisme lié à l’héritage du nazisme, avec la volonté pour certains jeunes de remettre en question toutes les structures de la société allemande comme l’avaient déjà fait sous une forme quelque peu différente ceux de la génération des années 70. Ce mouvement s’inscrit de plus dans le contexte de guerre froide, avec un phénomène de polarisation contre le militarisme occidental. Le contexte français, avec son vieil héritage républicain et sa gauche au pouvoir, est donc fondamentalement d’une autre nature. Le mouvement allemand a aussi bénéficié d’une culture plus unitaire et d’une démarche plus constructive. Mais cette démarche plus constructive a aussi permis par la suite au capitalisme allemand de mieux le récupérer par la suite [6].

Enfin, les différences entre les mouvements français, allemand, et italien mettent en valeur le rôle institutionnel des partis communistes français et italien, ainsi que celui tout aussi institutionnel de l’extrême-gauche française. Ce caractère institutionnel de l’extrême-gauche française peut s’expliquer principalement par deux éléments : d’une part le poids du trotskysme, et d’autre part, l’héritage d’une certaine tradition anarcho-syndicaliste liée en partie à la franc-maçonnerie [7].

Malgré les faiblesses et les limites du mouvement autonome en France, celui-ci apparaît cependant comme le dernier sursaut révolutionnaire avant l’enterrement de l’idée même de révolution. Si les autonomes des années 80 n’avaient plus la possibilité de mener une action révolutionnaire, leur pratique était néanmoins porteuse d’une radicalité subversive. Certains de ceux qui ont fait le choix de la lutte armée paient encore aujourd’hui le prix de leur engagement politique : Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Georges Cipriani, et Régis Schleicher, sont aujourd’hui toujours incarcérés.


[1Entretien avec Yann Moulier-Boutang (05/05/2004

[2Margaret Mead, « L’assignation des jeunes à la révolte », Isabelle Sommier, La Violence politique et son deuil. L’après 68 en France et en Italie, p. 136-141, PRESSES UNIVERSITAIRES DE RENNES 1998. Voir notamment : Karl Mannheim, Le Problème des générations, 1928, NATHAN 1990, Gérard Mendel, La Crise de générations, PAYOT 1969, et Le Fossé des générations, DENOËL-GONTHIER 1971

[3Voir Bernard Vincent, Les Marginaux et les exclus dans l’ histoire, 10/18 1979

[4Les Juifs d’extrême-gauche en mai 68, ALBIN MICHEL 1998. D’après Yaïr Auron, la les directions des principales organisations trotskystes de 1968 étaient majoritairement composés de personnes d’origines juives. Yaïr Auron souligne en particulier le fait que sur les douze membres du bureau politique de la Ligue Communiste, un seul n’était pas juif.

[5« Toutes les conversations autour de nous nous donnaient comme idée quand j’étais gamin que le flic ou l’Etat c’est un truc qui peut demain venir arrêter tes parents, te chasser de l’école, arrêter tes grands-oncles ou tes cousins. Donc, très tôt, j’ai associé « Etat » à quelque chose d’extrêmement dangereux qui mettait en danger la vie des gens : c’est une norme presque inverse, et donc je crois que déjà ça te met en décalage… » (entretien avec Michel (pseudonyme d’un squatter de Sèvres), 24/01/2004)

[6Voir la légalisation des squats allemands dans les années 90 et la reconversion de certains d’entre eux dans des activités commerciales (bars, restaurants, ou boîtes de nuit).

[7« il existe des propriétaires légaux de la Fédération Anarchiste ; « l’association pour la diffusion de la pensée rationaliste », composée de vieux anarcho-syndicalistes comme on n’en fait plus (même en Espagne) et d’ individus pacifistes presque tous francs-maçons. (…) Pour nous, par exemple, il y a une contradiction fondamentale, et pas seulement idéologique, entre d’une part ceux qui cherchent réellement à développer l’autonomie ouvrière (…) et populaire (…), et d’autre part les bonzes syndicaux qui sévissent à FO ou ailleurs (qu’on se souvienne de Maurice Joyeux [principal dirigeant de la Fédération Anarchiste] embrassant Bergeron [secrétaire général de Force Ouvrière] au dernier congrès de FO) », « La FA c’est quoi ? », Front Libertaire n°83, p.10 (25/01/1978). Voir aussi l’engagement dans la franc-maçonnerie des lambertistes implantés à Force Ouvrière : Christophe Bourseiller, Cet étrange Monsieur Blondel, BARTILLAT 1997.


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