... au lecteur

mercredi 4 avril 2007
par  ps
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Tout récit construit son destinataire. Comment apparaissent donc les destinataires des fictions des anarchistes ?

Loin du lecteur que l’on doit prendre par la main et guider (c’est par exemple le lecteur des romans à thèse), le lecteur des textes anarchistes est un lecteur que l’on déstabilise, que l’on amène à se poser des questions, qu’on laisse seul ensuite, face à ces questions sans réponse. Lié à l’auteur par un rapport de confiance, le lecteur est, lui aussi, aussi une conscience libre.

Les écrivains anarchistes, pour la plupart, établissent une sorte de complicité entre les lecteurs et eux ; le livre devient un dialogue entre celui qui écrit et celui qui lit. À la figure, emblématique, de l’écrivain en voleur correspond celle du lecteur en voleur – érigée par le roman de Georges Darien.

Portrait de l’auteur en voleur

L’image de l’auteur qui affirme son individualité mais qui refuse d’être une autorité est incarnée par le narrateur du Voleur de Darien. La métaphore de l’écrivain-voleur est inscrite dans le roman même : Randal, le narrateur, devient d’abord voleur, puis se fait écrivain. Cette métaphore est intéressante, car la figure du voleur ne saurait en aucun cas constituer une figure exemplaire, universelle (le voleur a besoin d’être une exception dans le système). Comme le voleur qui ouvre les coffres-forts, l’écrivain celui qui révèle le dessous des choses, qui révèle « la vérité sans voiles » [1] : les deux activités sont complémentaires dans le roman, le lecteur est invité à les considérer comme similaires. Mais qu’advient-il du lecteur d’un manuscrit écrit par un voleur ? Et quand, de plus, le manuscrit du livre qu’il a entre les mains a lui-même été volé ? L’avant-propos du Voleur est un texte extrêmement intéressant car il met en place un système qui englobe lecteur, auteur et narrateur du roman dans un même cercle dont on peut difficilement sortir.

Ce texte est ironique. Darien se saisit d’un procédé devenu classique au dix-huitième siècle : la tradition de l’avant-propos ou de la préface, dans laquelle l’auteur feint d’avoir trouvé un manuscrit qu’il se contente de publier, et désavoue les positions exprimées dans le livre (voir par exemple la préface des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, en 1782). Le procédé est subverti ici, puisque le narrateur de l’avant-

propos qui signe Georges Darien ne saurait être pris pour l’auteur Georges Darien : l’ironie avec laquelle il est décrit l’apparente plutôt à un personnage bouffon, et son histoire est bien peu vraisemblable. Le narrateur de l’avant-propos est un bourgeois, soi-disant honnête, mais sans scrupules, venu en Belgique pour voir le roi (il aime les rois !) et descendu par erreur dans un hôtel interlope... Curieusement, dans cet hôtel, on le prend pour Randal à cause d’une curieuse ressemblance (ils ont d’ailleurs le même prénom). C’est lui qui signe le manuscrit tout en avouant qu’il n’en est pas l’auteur :

« Le livre qu’on va lire, et que je signe, n’est pas de moi.

[...] Je l’ai volé » [2].

Personnage ambigu, très influencé par le milieu (sortant de l’hôtel du Roi Salomon, repère des bandits, il est devenu lui-même voleur), ce personnage nommé « Georges Darien » (j’utilise les guillemets pour désigner non l’auteur Georges Darien mais le personnage ainsi nommé qui signe l’avant-propos du roman) est le premier lecteur de Randal. Le lecteur réél (chacun de nous) est appelé à le suivre : « ce que j’ai lu cette nuit-là, vous allez le lire tout à l’heure » [3]. Or, en volant le manuscrit, « Georges Darien » ne fait qu’obéir à un plan tracé par Randal : « Je le garde, le manuscrit. Je le garde ou, plutôt, je le vole - comme je l’ai écrit plus haut et comme l’avait écrit, d’avance, le sieur Randal » [4]. Car le narrateur premier du récit, Randal, s’est lui-même volontairement dessaisi de son manuscrit, l’offrant aux voleurs potentiels. Que faire du manuscrit ? se demande Randal à la fin du roman.

« En vérité, je n’en sais rien. Je ne veux pas l’emporter et je n’ai point le courage de le détruire. Je vais le laisser ici, dans ce sac où sont mes outils, ces ferrailles de cambrioleur qui ne me serviront plus. Oui, je vais le mettre là. On l’utilisera pour allumer le feu. Ou bien - qui sait ? - peut-être qu’un honnête homme d’écrivain, fourvoyé ici par mégarde, le trouvera, l’emportera, le publiera et se fera une réputation avec. Dire qu’on est toujours volé par quelqu’un.... Ah ! chienne de vie !... » [5]

L’avant-propos esquisse donc un processus qui consiste à s’emparer du manuscrit : de lecteur, on devient pour un temps auteur, c’est-à-dire que l’on possède le roman, on se l’approprie.

Cela ne veut pas dire pour autant que le lecteur a tout pouvoir sur le texte. Lorsque le dénommé « Georges Darien » tente de réécrire selon son goût le manuscrit, c’est en vain qu’il essaie de modifier certaines idées, de reformuler certaines phrases. La tentative d’effraction échoue : n’est pas un véritable voleur qui veut !

« Finir ! C’est ce livre que je voudrais bien avoir fini ; ce livre que je n’ai pas écrit, et que je tente vainement de réécrire. J’aurais été si heureux d’étendre cette prose, comme le corps d’un malandrin, sur le chevalet de torture ! de la tailler, de la rogner, de la fouetter de commentaires implacables - de placer des phrases sévères en enluminures et des conclusions vengeresses en culs-de-lampe ! J’aurais voulu moraliser, moraliser à tour de bras. Ç’aurait été si beau, n’est-ce pas ? un bon jugement, rendu par un bon magistrat, qui eût envoyé le voleur dans une bonne prison, pour une bonne paire d’années ! J’aurais voulu mettre le repentir à côté du forfait, le remords en face du crime - et aussi parler des prisons, pour en dire du bien ou du mal (je l’ignore). J’ai essayé ; pas pu. Je ne sais point comment il écrit, ce Voleur-là ; mes phrases n’entrent pas dans les siennes » [6].

Cette tentative vaine signe la victoire du voleur, Randal : aucune parole ne peut s’opposer à la sienne, la transformer. Toute tentative de récupération est rendue impossible. Tout détournement est écarté. On peut voler l’œuvre, non la corrompre. C’est l’exemple d’une parole authentique, qui ne peut être récupérée, d’une parole qui survit à son auteur, à la dépossession.

Le Voleur introduit en tout cas le lecteur dans un cercle vicieux, dans lequel aucune figure ne se révèle fiable : auteur, éditeur, narrateur sont également touchés par le vol, la ruse, la tromperie. Mais il y a vol et vol : celui de « Georges Darien » est un vol aux motifs mesquins (il pense ainsi, en signant un roman, se faire un nom) alors que les vols de Randal relèvent davantage de la reprise individuelle. Randal est un voleur, mais c’est lui qui offre son livre, gratuitement, et par son geste, situe l’ouvrage hors des échanges commerciaux. Darien n’avait que du mépris pour la littérature qui se vend (au propre et au figuré). Le vol imaginaire et métaphorique du livre est un acte en soi, parce qu’il implique une transformation de son usage. La fonction du livre ne serait-elle pas justement d’être l’instrument qui permet d’entrer quelque part, au même titre que le chloroforme et les pinces Monseigneur qui accompagne le livre dans la mallette où l’a abandonné le narrateur ? Le vol du roman permet à un nouveau lecteur de faire sien ce livre, de recommencer le cycle de l’auto-libération. Il dit aussi le rêve que puisse subsister une parole authentique, une parole irrécupérable, tout en circulant parmi les autres biens achetés et vendus sur le marché.

La figure du détournement est au centre du Voleur. Dans ce récit, les classiques sont détournés, les citations sont extraites de leur contexte, les objets et lettres, évidemment, se voient employés à d’autres fins que celles auxquelles ils étaient destinés. La figure du détournement atteint évidemment le lecteur, qui se retrouve complice de l’éditeur, lisant un manuscrit volé, il est lui même dans la position du voleur (on pourrait l’accuser de recel).

On peut également lire dans Le Voleur, en filigrane, l’image du cheval de Troie [7] : comme le voleur s’introduisant dans les demeures, le narrateur fait son entrée en littérature. Une entrée qui se présente sous le signe du détournement, évidemment : Randal se plie, en apparence, aux règles du roman-feuilleton mais pour mieux les subvertir. À sa suite, le lecteur est invité à « entrer » dans l’œuvre, mais sans s’y laisser absorber. Le Voleur est ainsi, à sa façon, une allégorie du sens critique.

En effet, c’est un roman sans fin : la moralité même y est volée au lecteur. L’auteur multiplie les coïncidences et les bifurcations sans résoudre les tensions. Il n’y a d’ailleurs pas de fin : la conclusion est « provisoire » (« comme toutes les conclusions »).

Contrairement à l’acte de propagande par le fait, l’écrit est transmissible. Le manuscrit du voleur, Randal, est légué au lecteur, lui aussi devenu voleur, qui reçoit ainsi une invitation à suivre les traces du héros : à démystifier les discours, à prendre possession des mots [8].

Darien écrivait à propos de son roman que c’était « quelque chose d’intéressant en dehors des sentiers battus » [9]. Il s’agit bien ici, pour le lecteur, de se réapproprier les chemins – c’est-à-dire, après avoir été voleur, de devenir, à son tour, écrivain.

Portraits de lecteurs en porteurs de torches

Dans les Porteurs de torches (1897), de nombreux personnages d’auditeurs sont mis en scène : ils sont les premiers destinataires des discours de Juste et de Marcus. On peut y voir les figures de lecteurs idéaux rêvées par Bernard Lazare. Ce sont des convertis, sans être des élèves.

C’est d’abord Claude qui, après avoir entendu Marcus, se propose d’être son disciple (chapitre 8) et l’appelle maître - s’attirant cette réponse de Marcus : « - Claude, tu ne dois avoir de maître que toi-même. Je suis seulement celui qui frappe à la porte des âmes, celui qui appelle dans les ténèbres » [10]. Et Claude le suivit.

La deuxième âme perdue qu’il trouvera sur son chemin est Irène, dont la conversion est plus longue : elle surgit au chapitre X, refait de brèves apparitions aux chapitres XV et XVII, et revient définitivement en se proclamant disciple au chapitre XXV. Ces personnages rencontrés par Marcus ont en commun un immense amour de l’humanité et souffrent de leur impuissance devant le malheur et l’injustice. Marcus ne les a pas transformés, n’a pas créé de nouveaux hommes et de nouvelles femmes, mais il leur a donné l’envie, les moyens de combattre.

D’ailleurs, soucieux de ne pas imposer, autoritairement, un sens, Marcus laisse toujours le dernier mot - et l’interprétation - à son interlocuteur. Son moyen d’expression privilégié est donc la parabole. Marcus dit à la fin du roman :

« Pour vous, j’eusse pu commenter encore mes paraboles, préciser mes mythes et mes symboles. Je ne l’ai pas voulu. J’ai horreur des dogmes et des règles et j’aurais craint de vous lier de chaînes dangereuses » [11].

La « vérité » (celle que les personnages reconnaissent comme la leur) ne sort donc jamais de la bouche de Marcus, mais elle vient de chaque auditeur, de chaque lecteur.

Nous avons vu comment Marcus concevait la propagande. À la fin du roman, il est chassé de la cité, mais il a gagné des émules qui poursuivront sa tâche : Anselme et Irène. Le flambeau passe de mains en mains, la parole continuera de se répandre.

Face à ces auditeurs/lecteurs modèles, se dressent, en repoussoir, la figure des quatre étudiants à la recherche du savoir universel. Ceux-là viennent s’adresser à Marcus comme ils s’adressent à d’autres, en attendant de quoi meubler leur vide intérieur. Quelle leçon tireront-ils de son enseignement ? Selon Juste, « ils rangeront [les discours de Marcus] dans le casier destiné aux rêveries et aux paradoxes, dans l’enfer de la bibliothèque qu’est leur crâne, à côté des fantaisies critiques dont ils s’égaient maintenant et qu’ils cacheront bientôt » [12].

Mais les paroles de Marcus rencontrent parfois un écho, aux moments où il s’y attend le moins, comme auprès de ce vieillard qui se met à chanter dans un cabaret une chanson révolutionnaire... interrompue par un cri de terreur. Et l’essentiel est que la torche soit reprise de mains en mains et continue de répandre sa lumière. La torche, ce pourrait bien être ici, la littérature.

Le lecteur reste donc une figure hautement incertaine. Il n’est pas clairement dessiné dans les textes des écrivains anarchistes : comme si on voulait lui laisser la plus grande liberté possible. Le lecteur est toujours entraîné sur un terrain mouvant : hors des « lieux communs » qui lui sont familiers, il est attiré dans des espaces inconnus de lui, des terres d’utopie, des textes au statut instable.

Il apparaît cependant que les lecteurs de textes anarchistes sont des complices plus que des élèves : l’écrivain leur parle, leur adresse des clins d’œil, les invite à se moquer des personnages, du narrateur… L’invitation à la lecture est une invitation au partage, une invitation à écrire.

Un texte n’a-t-il pas les lecteurs qu’il mérite ? Il a en tout cas les lecteurs qu’il va chercher. Et l’on trouve bien peu de démagogie dans l’attitude des écrivains anarchistes envers leur lectorat. Pensons au poète Jules Jouy qui, dans « Le peuple et la foule », annonce clairement pour qui il écrit et pour qui il chante :

« Le Peuple ne veut pas de maître,
Qu’il vienne d’en bas ou d’en haut.
La Foule aspire à se soumettre :
C’est son Boulange qu’il lui faut.
 
Sans chef, elle perd l’équilibre
Et cherche, comme un chien errant :
Le Peuple désire être libre ;
La Foule a besoin d’un tyran »

Le Peuple est la masse des individus qui se révoltent, qui luttent et qui meurent pour que la foule, un jour, profite de leurs victoires. Pour Jules Jouy, l’humanité se divise en deux catégories :

« Le Peuple, je l’admire et je l’aime ;

La Foule, je crache dessus » [13].

Le lecteur tel qu’il est rêvé, espéré, deviné par les écrivains anarchistes n’est jamais prisonnier du texte. Toujours libre, refusant de se soumettre, même à l’autorité narrative, et cherchant lui-même ses chemins – hors de tous les systèmes, il sait déchiffrer l’ironie à l’œuvre dans le texte.

Caroline GRANIER

"Nous sommes des briseurs de formules". Les écrivains anarchistes en France à la fin du dix-neuvième siècle. Thèse de doctorat de l’Université Paris 8. 6 décembre 2003.


[1Georges DARIEN, Le Voleur, Voleurs !, p. 575.

[2Idem, p. 319.

[3Idem, p. 321.

[4Idem, p. 321.

[5Idem, p. 612.

[6Idem, p. 322.

[7Georges DARIEN, Le Voleur, Voleurs !, p. 335 : « Il y a beaucoup de bonnes ruses, en effet, et fort utiles pour qui sait comprendre, indiquées par les classiques. Combien de fois, par exemple, enfermé dans un meuble que transportaient dans un appartement abandonné la veille des camarades camouflés en ébénistes, ne me suis-je pas surpris à mâchonner du grec ! O cheval de Troie… »

[8Pour l’analyse détaillée du Voleur, voir : Volume II, Première partie, Chapitre II.

[9Georges Darien, Lettre à P.-V. Stock, 29 septembre 1897, reproduit dans Valia GRÉAU, Georges Darien et l’anarchisme littéraire, 2002.

[10Bernard LAZARE, Les Porteurs de torches, 1897, p. 91.

[11Idem, p. 296.

[12Idem, p. 259.

[13Jules Jouy, « Le Peuple et la Foule », Le Cri du Peuple, 17 août 1887. On retrouve la distinction chez Victor Hugo mais évidemment ce n’est pas de la même foule ni du même peuple qu’il parle : « Ah ! le peuple est en haut, mais la foule est en bas » (dans L’Année terrible, paru en 1873).