La littérature enfantine. Des textes différents pour une éducation alternative

mercredi 28 mars 2007
par  ps
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L’éducation est vue par les anarchistes comme le moyen de transformer les hommes et, partant, la société. L’utopie anarchiste n’étant viable que si les hommes se comportent comme des individus libres et responsables, le rôle confié à l’éducation – qui se doit d’être conforme à l’idéal à construire - est immense. Dans la société « républicaine » de la fin du dix-neuvième siècle, les anarchistes jugent que l’école, aux mains de l’État ou des congrégations religieuses, asservit les élèves à la classe dirigeante : c’est pourquoi ils ont très tôt cherché des pratiques enseignantes alternatives. Déjà en 1871, les communards avaient fait de l’éducation une priorité : une commission de l’enseignement (à laquelle participait Jules Vallès, puis, après les élections du 18 avril, Jean-Baptiste Clément et Gustave Courbet) s’occupait de l’instruction publique pour la rendre gratuite, laïque, et obligatoire. Une autre commission était chargée d’organiser et de surveiller les écoles de filles. Le gouvernement de la Commune avait prévu l’institution de deux écoles professionnelles, dans lesquelles on aurait pratiqué l’éducation intégrale. Seule la première, réservée aux filles, put être ouverte (le 12 mai) avant l’entrée des troupes versaillaises à Paris. Un texte du Journal officiel daté du 12 mai (« Les principes de l’École nouvelle et leur application ») nous indique l’esprit qui devait présider à l’enseignement primaire :

« [La Commune de Paris] a dû d’abord veiller à ce que, désormais, la conscience de l’enfant fût respectée, et rejeter de son enseignement tout ce qui pourrait y porter atteinte ».

Respecter la conscience de l’enfant, c’est ce à quoi vont s’appliquer d’autres expériences d’éducation libertaire à la fin du dix-neuvième siècle.

A. Des textes différents pour une éducation alternative

L’éducation est une conception-clé des théories anarchistes : « Les anarchistes ont toujours considéré l’éducation et l’instruction comme des facteurs révolutionnaires déterminants » [1], écrit Jean Maitron. De 1880 à 1894, Paul Robin tente une expérience d’éducation intégrale à l’orphelinat de Cempuis [2], qui reçoit une large attention de la part du mouvement libertaire de l’époque. On sait qu’Élisée Reclus s’y intéresse de près, écrivant régulièrement à Victorine Brocher pour lui demander des nouvelles de ses protégés (cette dernière, ancienne communarde alors en exil, avait adopté, avec son compagnon, Gustave Brocher, cinq orphelins de la Commune). Quant à Louise Michel, elle utilise dans sa propre école les journaux pédagogiques que lui envoie Paul Robin. Quand ce dernier, suite à de nombreuses attaques (venant en particulier des journaux cléricaux), est finalement révoqué de ses fonctions, Octave Mirbeau utilise sa renommée pour le faire connaître et lui apporter son soutien. Le 9 septembre 1894, il écrit dans Le Journal, à propos de l’École de Cempuis : « Jamais on ne vit, dans une agglomération d’enfants, autant de santé et autant de joie. Rien que des joues fraîches, des corps souples, et des regards heureux qui ignorent les curiosités impures, et la déprimante tristesse des mystères cachés » [3]. Après Robin, deux anarchistes (Degalvès et Janvion) constituent une « Ligue d’enseignement libertaire » et envisagent d’ouvrir une école. Plusieurs écrivains, dont Mirbeau encore, participent à une souscription : la somme étant insuffisante, on doit se contenter d’organiser des « vacances libertaires ». Sébastien Faure, ensuite, s’inspirant des méthodes éducatives de Robin, ouvre l’orphelinat « La Ruche » en 1905, tandis qu’en Espagne, Francisco Ferrer fonde la « Escuela Moderna » de Barcelone.

Dans les écoles libertaires, les poésies et chansons sont privilégiées [4] : Paul Robin, à Cempuis, met au point une nouvelle méthode pour l’apprentissage de la musique. La majorité des compositions ne sont cependant pas anarchistes. De même, Sébastien Faure à la Ruche utilise les chansons dans l’apprentissage, comme en témoigne son livre Pour les petits : recueil de chansons, chœurs et petites comédies (1907). Il écrit également une Internationale des enfants. Louise Quitrine est célèbre pour la violence des chansons qu’elle écrivait à l’usage des enfants. Elle publie un recueil intitulé Rondes pour récréations enfantines, probablement en 1889, destiné aux petits écoliers. Flor O’Squarr cite intégralement « La Carmagnole des enfants » [5] qui appelle à la reprise individuelle des richesses au son du canon. « La Boulangère » se termine sur un chœur de bébés :

« Maintenant que nous savons
Que les rich’s sont des larrons,
Si notre pèr’, notre mère
N’en peuvent purger la terre,
Nous, quand nous aurons grandi,
Nous en ferons du hachis » [6].

Ce qui inspire à Flor O’Squarr cette réflexion : « Ah ! l’avenir nous réserve de jolies générations ! »

Mais l’école n’est pas seule responsable de l’éducation, et le rôle de la famille est constamment rappelé par les anarchistes. Dans le numéro de La Plume consacré à l’anarchie, Sébastien Faure accuse les artistes (entre autres) de leur complaisance à l’égard de cette institution :

« Poètes, romanciers, dramaturges, prêtres, magistrats, éducateurs, vous avez dit que, pour si meurtrier qu’il soit, le "moi" trouve, au sein de la famille, les soins et les tendresses qui pansent et cicatrisent ses blessures ! Vous avez menti ! » [7]

Est ainsi pointée la responsabilité des écrivains, qui souvent ont présenté la famille comme un refuge contre la société. Or, la famille n’étant que le microcosme de la société, la critique anarchiste ne doit pas l’épargner.

Des tentatives littéraires s’inscrivent donc également en dehors des écoles libertaires. Avec Jean Grave, les enfants ont eu pendant un temps leur presse à eux. Dans Les Temps Nouveaux, Jean Grave lance à partir du mois de juin 1898 une rubrique pour les enfants intitulée le « coin des enfants », en y insérant, régulièrement à partir de juin 1899, des histoires. On y trouve des extraits de Dickens, Tolstoï, Andersen, Grimm et de Jean Grave lui-même. Loin des récits guerriers, on trouve plutôt dans Les Temps Nouveaux la satire du pouvoir, le thème de la justice, le caractère arbitraire des conventions sociales, les préjugés de la société. Jean Grave édite également ces contes en volume, à la librairie des Temps Nouveaux (Le Coin des enfants, 1905-1907).

En 1898, l’équipe des Temps Nouveaux prend l’initiative de la publication d’une feuille ayant le format du journal où une suite d’images en couleurs commentées retracent la vie du soldat « Chauvinard » [8], à forte tonalité antimilitarisme (mais cette publication s’arrête faute de moyens financiers).

Jean Grave, qui a souvent publié des textes sur l’éducation (par exemple : « L’éducation de la volonté », dans Les Temps Nouveaux, 24 octobre 1896) passe à la pratique en publiant deux romans pour les jeunes enfants et Louise Michel, elle aussi, a rédigé des contes pour les enfants , sans parler des ses Légendes et chants de gestes canaques (1885) : l’enseignante des Canaques à Nouméa savait mieux que personne que l’éducation pouvait devenir une arme.

Caroline GRANIER

"Nous sommes des briseurs de formules". Les écrivains anarchistes en France à la fin du dix-neuvième siècle. Thèse de doctorat de l’Université Paris 8. 6 décembre 2003.


[1Jean MAITRON, Le Mouvement anarchiste en France…, I, p. 349.

[2Voir sur ce sujet : Nathalie BREMAND, Cempuis, une expérience d’éducation libertaire…, 1992.

[3Octave Mirbeau, « Cartouche et Loyola », Le Journal, dimanche 9 septembre 1894 (Octave MIRBEAU, Combats politiques, 1990).

[4Pour l’utilisation des chansons comme « support pédagogique », voir Gaetano MANFREDONIA, La Chanson anarchiste…, p. 208-209.

[5Flor O’SQUARR, Les Coulisses de l’Anarchie…, 2000, p. 80-81.

[6Reproduit dans Flor O’SQUARR, ouv. cité, p. 82.

[7Sébastien Faure, La Plume, année 1893.

[8Voir ‘Les Temps Nouveaux, n° 14, 1898.