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Wednesday 19 June 2013
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"Ceci n’est pas une préface"
Traduction de Laurence INFANTE

Avant-propos

Tara Blanche

On jette les yeux sur une préface pour y découvrir le visage, le faciès, la face originale (la pré-face) d’une œuvre. On présume que l’auteur a lu le texte entièrement, et que de ce fait il se trouve dans une position assez solide pour renseigner le lecteur sur ce que celui-ci peut s’attendre à trouver.

En fait, la préface entretient une relation légèrement absurde avec l’œuvre. Elle a la prétention de faire face à ce qui est à venir, mais inévitablement elle porte son regard derrière, vers ce qui est déjà achevé. Le livre s’ouvre par de la mauvaise foi, dupant par la même effrontément le lecteur. Mais peut-être aussi l’écrivain.

C’est une des raisons pour laquelle Lao Zi, le père anti-fondateur du Daoisme, joue un rôle si important dans ce qui "suit". Il commence son propre petit livre en déclarant que les mots ne peuvent pas vraiment être écrits et que les lignes ne peuvent être suivies. Le commencement est à la fois un non commencement. Il ne peut y avoir de premier mot puisqu’il n’y pas de dernier mot. Si vous suivez le fil des lignes, ou le fil de l’argument, il vous mènera hors de la page, dans le cosmos et le chaos qui ont donné vie à ces mots, ces lignes, et les suivantes sur ce fil. Il n’y a donc pas de face originale’. Ou s’il en existe une, on ne la trouvera pas ici.

Comme le successeur de Lao Zi, Zhuang Zi (qui pourrait bien l’avoir précédé), l’a énoncé si succinctement :

"Représentez-vous le mieux possible ce qui n’a pas de fin, errez là où il n’y a pas de sentier. Accrochez-vous à tout ce que vous avez reçu du ciel, mais ne vous imaginez pas avoir obtenu quoi que ce soit. Dépouillez-vous, c’est tout." [1]

Si vous suivez la voie ouverte par ce livre (celle qui du moins peut se trouver dans ce livre) vous trouverez que nous vivons dans de multiples régions, et dans des régions à l’intérieur de régions. Ces régions constituent l’arrière plan de notre existence et imprègnent tout notre être. D’une certaine façon nous nous découvrons étrangement empruntés, avec des zones étrangement vides.

Un contexte de cette petite entreprise surré(gion)aliste est l’Empire ; et une certaine partie de cet empire est ce que je nomme la Vespuccinie ou les Etats-Unis d’Amnésie. C’est la partie de l’Empire qui se trouve à occuper la biorégion, la région de vie dans laquelle j’habite. Toujours implicite, parfois explicite, il y dans le surré(gion)alisme une critique de la région en tant que régime, régime de domination, de possession, d’accumulation, et donc d’Empire, et de son expression vespuccinienne. En cela, beaucoup de gens remarqueront les façons dont le surré(gion)alisme continue certaines traditions qui ont affronté les deux visages du Léviathan, la Mégamachine et le Spectacle. Mais s’il continue ces traditions, c’est avec une différence.

Il y a un demi siècle, les Situationnistes imaginèrent leur plus fantastique projet de détournement : jeter du colorant rouge dans la Seine, voler les cadavres de la morgue de Paris, et les faire flotter dans un fleuve de sang. Quel spectacle anti-spectaculaire cela aurait été ! Mais de nos jours c’est l’industrie pétrochimique qui teint en rouge les fleuves et les lacs, ainsi qu’une multitude d’étendues aqueuses. Et pas uniquement en rouge, mais dans tout un spectre de couleurs factices ; en prime, ces colorants sont enveloppés de vapeurs délétères les plus bizarrement inquiétantes. En outre, un nombre toujours croissant de corps se retrouvent dans les cours d’eau. Les Situationnistes ont des cauchemars ? Rien à signaler. On pourrait même dire qu’en matière de teinture et de macchabées, la réalité capitaliste post-moderne nous submerge.

Puis-je m’offrir le plaisir d’un bref récit concernant la réalité vespuccinienne ? J’extrais des quotidiens la dépêche suivante :

Hauppage, État de New York : "Cinq ans ferme de prison pour une femme qui pensait écraser Mickey Mouse."

Cette femme a tué son mari en l’écrasant à plusieurs reprises avec sa voiture. Elle a expliqué qu’elle ne pensait pas qu’il s’agissait vraiment de Mickey, mais que son époux était possédé par la Souris légendaire.

Cette affaire soulève des questions importantes sur les plans métaphysique et pratique. L’une de celles-ci est : Pourquoi la Cour, dans son infinie sagesse, ne l’a pas déclarée irresponsable, sous l’emprise de la folie et par conséquent innocente ? Il se peut que dans notre fantastique pays vespuccinien l’ Esprit de Mickey soit si puissant que l’idée même que quelqu’un puisse en être possédé ne paraisse pas totalement déraisonnable et, en fait même, vraiment sensée.

Une autre question intrigante est : Pourquoi cette femme s’est elle sentie obligée d’aplatir son mari, même si ce dernier avait effectivement été possédé par Mickey ? Bien qu’il y ait quotidiennement de nouveaux cas de fondamentalistes névrosés qui tuent leurs enfants parce qu’ils prétendent que ces derniers sont possédés par Satan, cette affaire semble de prime abord plus déroutante. Néanmoins, on peut trouver ici une logique de lpsychose. Il est possible que notre pourfendeuse de démons ait buté contre un nouveau symbole adéquat du mal suprême de notre société de consommateurs actionnés par les médias.

Bien qu’elle ait pu être aussi une furie sur les chapeaux de roues, cette femme n’est-elle pas également le Juge Schreber de la post-modernité, la messagère démente de vérités terrifiantes ? Au cours de sa mortelle ruée psychotique, n’est-elle pas rentrée dans une vérité profonde ? Mickey en tant que symbole de l’univers consumériste, est un Démon dont les pouvoirs de possession, de domination et de destruction ont réduit Satan à un rôle miteux. C’est ce Démon qui hante les pages de ce livre.

****

Mais le surré(gion)alisme est bien davantage qu’une critique, en fin de compte il restaure, régénère notre expérience et il nous amène à redécouvrir notre enracinement dans les régions de l’être et du non être, qui sont par delà les liens de la domination et de la possession. Frida Khalo disait jadis qu’elle n’était pas surréaliste parce qu’elle ne peignait pas ses rêves, mais plutôt la réalité. Que son réel soit ou non une surréalité, elle s’est très certainement aventurée dans la surré(gion)alité, car son œuvre a exploré les interactions entre les régions du psychisme, du mythe, de l’ethnicité, de la socialité et de la technologie. Au sein de ces régionalités, ‘rêve’, ‘cauchemar’ et ‘réalité’ perdent leurs cadres distincts.

Khalo signalait peut-être que certains surréalismes imposent des limites aux errances de l’imagination. Assurément, il faut une considérable quantité d’énergie psychique pour voir flotter dans les airs son fruit ou son légume préféré. Mais même un légume flottant a besoin d’un certain minimum de racines. Le surré(gion)alisme va jusqu’à ces racines et s’efforce de les suivre quel que soit le lieu où elles le mènent. La tradition dominante n’a jamais pu s’échapper de l’abstraction, de la réalité désincarnée, de l’erreur logique d’un réel déplacé. De son côté, le surré(gion)alisme est toujours le régionalisme incarné et son corps est finalement la chair de tout être.

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La suggestion d’un ami m’a fait prendre conscience que la dédicace de ce livre est inutilement et peut-être malicieusement obscure. Mea culpa ! Tara est la déesse bouddhiste de la compassion et elle est aussi une déesse appartenant à l’élément de la terre." Tara y Liberdad !" est un slogan révolutionnaire anarchiste signifiant : "Pays, ou Terre, et liberté ! "

Suite :

Dédicace

 

[1] THE COMPLETE WORKS OF CHUANG-TZU [ZHUANGZI], trans. Burton Watson (New York : Columbia University Press, 1968), p. 97.

Exquisite Corpse, 2003 Copyright © 2007 Max Cafard.
Articles de cette rubrique
  1. Page de couverture
    23 novembre 2007

  2. Avant-propos
    8 novembre 2007

  3. "Ceci n’est pas une préface"
    23 novembre 2007

  4. Dédicace
    22 novembre 2007