RECLUS, Élisée. "Est et Ouest"

Traduction et annotation par Philippe Pelletier.

mardi 10 avril 2007

The Contemporary Review, octobre 1894, p. 475-487

Disponible sur le site Gallica de la B.N. (don 154921)

EAST AND WEST

(EST et OUEST) [1]

par Elisée Reclus

I.

Sur la face de cette terre qui est ronde, les points cardinaux n’ont pas de sens précis excepté dans leur relation avec des lieux particuliers. L’observateur de Greenwich peut pointer son nord et son sud, son est et son ouest ; mais les astronomes de Paris, de Washington, de Santiago, et de l’humanité en général cherchant à s’orienter, regarderont pour eux-mêmes dans d’autres directions. Les lignes tracées par les méridiens et l’équateur sont purement artificielles. Cependant on a essayé de donner aux termes géographiques d’orientation un sens commun qui peut être accepté de tous. Ainsi Carl Ritter, prenant en considération l’idée que les Européens associent la chaleur excessive et la lumière aveuglante au "Sud" [South], a réservé ce nom de "Sud" au Sahara et autres déserts de la zone torride qui s’étend entre les hémisphères boréal et austral [2]. De la même façon, les expressions d’"Est" et de "Ouest" ont été utilisées pendant des milliers d’années comme synonymes d’"Asie" et d’"Europe" ; d’ailleurs, le nom exact de ces deux continents signifie précisément, dans leurs langues originelles, le "Soleil levant" et le "Soleil couchant". Pour les Assyriens, le pays d’Assú - c’est-à-dire l’Asie - était la région éclairée par les rayons du soleil levant, et le pays d’Ereb - l’Europe - comprenait toutes les contrées s’étendant vers la pourpre du soir. Les Arabes ont repris le mot et l’ont appliqué aux extrémités occidentales de leur conquête en Mauritanie et dans la péninsule Ibérique : "El Gharb", "Maghreb", "les Algarves" [3].

Dans le langage courant, les expressions d’"Est" et d’"Ouest" doivent nécessairement s’appliquer aux régions dont les frontières se déplacent d’époque en époque avec la marche de la civilisation. L’Asie mineure, l’"Ouest" par excellence pour les Assyriens, est donc devenue le pays du soleil levant (Anatolie, Natolie, Anadoli) pour les Byzantins ; et plus tard, le long des rivages méditerranéens, le terme de "Levant", appliqué par les marins du "Ponent" [Ponent] à tous les ports des mers qui baignent les côtes d’Asie, vint à désigner plus particulièrement Smyrne et les autres ports de la péninsule Asiatique ( [4]). Puis, l’"Empire d’Orient" [the Eastern Empire], qui embrassait la moitié du monde romain, incluait dans son vaste domaine le territoire de l’exarchat de Ravenne, situé dans cette même péninsule d’Italie appelée jadis Hesperie [Hesperia], la "Terre du Soleil couchant". Les mots "Est" et "Ouest" sont donc liés au changement de leur sens, même dans l’acception populaire, et il est devenu nécessaire de gagner en précision en introduisant des subdivisions [5] : "Europe orientale" [Eastern Europe], "Asie orientale" [Eastern Asia], l’"Extrême-Orient" [the "Far East"] ( [6]), tout comme aux Etats-Unis, on distingue l’"Est" [East], l’"Ouest" [West] et le le "Grand Ouest" [Far West] [7].

D’un point de vue historique, il apparaît cependant utile d’essayer de déterminer approximativement la ligne normale de séparation entre les deux moitiés de l’Ancien Monde [ancient world] qui correspondent le mieux aux noms d’Est et Ouest [8]. Tout comme chaque surface a sa diagonale, et chaque corps son axe, la masse totale des continents a sa ligne médiane, où les contrastes du sol, du climat et de l’histoire s’affrontent les uns les autres. Si l’on prend comme un tout les régions dans lesquelles l’humanité a passé sa vie et atteint finalement la conscience de sa personnalité collective, quelle est la ligne médiane [median line] qui partage les eaux de l’histoire humaine ? L’Afrique peut être mise de côté puisque son développement semble s’être réalisé presque indépendamment, sur place, et que ce continent massif, dont les quatre cinquièmes se situent dans la zone tempérée australe ou dans la zone torride - le "Sud" par excellence - n’appartient à notre monde commun de l’histoire initiale que par son littoral méditerranéen - Egypte, Cyrénaïque, Mauritanie. Mais, d’un autre côté, nous devons réintégrer dans l’Ancien monde les îles de l’océan Indien qui font cortège aux péninsules gangétiques, et tous les groupes d’îles qui s’étirent sur l’immensité maritime vers l’est, vers l’Amérique, puisque, par les migrations et les contre-migrations de leurs habitants, par leurs légendes et leurs traditions, et par tout le témoignage de leur évolution historique, ces territoires océaniques forment du reste une partie du même cercle que l’"Outre-Asie" [Farther Asia] [9].

Il semblerait assez naturel, au premier abord, de fixer la séparation entre l’Est et l’Ouest par la ligne de partage des eaux qui séparent les versants orientaux, inclinés vers l’Inde et les mers chinoises, des versants drainés vers l’Atlantique à travers la Méditerranée et les autres eaux européennes. Mais cette frontière [boundary], purement artificielle après tout, telle qu’elle court du Taurus au Caucase, passe au milieu de populations sujettes aux mêmes influences du sol et du climat, participant aux mêmes mouvements historiques et composées, en grande partie, d’éléments de même provenance ethnique [10]. Il faut reculer la véritable limite [the true frontier] entre le monde occidental et le monde oriental de manière à rejeter du côté de l’ouest tout le versant des deux fleuves jumeaux, le Tigre et l’Euphrate, ainsi que les principaux sommets de l’Iran. Toute cette région de la Perse et de la Médie, de l’Assyrie et de la Chaldée, est intimement associée dans son histoire avec les pays de la Méditerranée, tandis que ses relations avec le monde de l’Orient furent toujours moins actives et plus fréquemment interrompues.

La ligne de séparation se trouve donc plus loin à l’est, et elle est bien marquée , non par les contours du continent asiatique, mais par une région territoriale [a space of territory] qui se distingue à la fois par le haut relief du sol et par la relative rareté des habitants. Entre la Mésopotamie, dont les immenses foules dressèrent autrefois la Tour de Babel, et les plaines gangétiques de l’Inde, où l’on compte jusqu’à deux mille habitants et plus par kilomètre carré [11], une zone médiane, ne contenant guère qu’un ou deux individus en moyenne pour le même espace, se dirige du golfe d’Oman vers l’océan Arctique. Cette zone presque inhabitée commence immédiatement à l’ouest du bassin de l’Indus et de ses limites montagneuses dans les régions désertiques du sud Balouchistan, parsemées de rares oasis. Entre l’Inde et l’Afghanistan, elle s’étire vers le nord et le nord-est le long des escarpements rugueux du Sulaïman-dagh et autres chaînes, dont les bassins cachés et les gorges étroites donnent refuge à des tribus de montagnards vivant loin des lieux fréquentés par les autres hommes, sauf quand la furie guerrière les prend et les amène à se colleter avec leurs voisins des plateaux bas et des plaines. Au nord-ouest de l’Hindoustan les plis du terrain deviennent plus profonds et plus nombreux, divisant nettement le monde dans leurs enceintes innombrables. Les hauts sommets de l’Hindu-kuch, inférieurs seulement à ceux de l’Himalaya au Népal, se dressent au-dessus de ces chaînes et étendent leurs glaciers sur d’énormes distances. Au-delà, la masse immense des plateaux si difficiles à franchir auxquels on a donné le nom de "Toit du Monde" poursuit la ligne de démarcation effective entre l’Hindu-kuch et les Tian-Shan, les "Monts Célestes", et les vastes plaines adjacentes, pauvres en eau, écartent en de nombreux points la zone médiane de séparation entre Est et Ouest. Enfin, plus au nord, dans la grande dépression sibérienne, les rivages salins du lac Balkach, les solitudes infertiles de Semipalatinsk et la "Steppe de la faim" l’étirent entre l’Ob et le Yenisséi, le long d’une bande faiblement peuplée qui se perd dans les toundras du sol congelé. Les recherches de Gmelin et d’autres naturalistes ont constaté que la véritable séparation entre l’Europe et l’Asie se trouve ici, dans ces terres basses et arides, et non sur les hauteurs verdoyantes des Monts Oural [12].

L’Ancien Monde est ainsi clairement divisé en deux moitiés distinctes, ayant une masse continentale à peu près d’égale grandeur. Sur près de la moitié de sa longueur, la large bande de séparation est formée d’une série d’éminences qui comprend le nœud capital du système montagneux de l’Eurasie et n’est coupée qu’à de rares intervalles par des passages accessibles aux guerriers et aux marchands. Ces quelques voies excessivement étroites et difficiles d’accès étaient les seules qui fissent communiquer les populations des deux versants, la seule jonction entre les civilisations respectives des pentes orientales et occidentales ! De même qu’un glissement du sol peut barrer soudain le courant d’un fleuve, de même l’incursion d’une tribu de montagnards pouvait fermer complètement le transit entre l’Est et l’Ouest, coupant de nouveau le monde en deux. Et c’est là ce qui se produisit à maintes reprises. Ouvrir le passage et le laisser ouvert ont demandé d’âge en âge le rassemblement de forces énormes, comme celles des grands conquérants, Alexandre, Mahmoud le Ghaznavid, Akhbar le Grand. Encore de nos jours, les régions montagneuses de la ligne de partage opposent de très grands obstacles au transit, en dépit des routes d’accès, des caravansérails et des ports de refuge ; mais combien est encore plus dangereuse la barrière montagneuse dans les temps anciens quand elle se dressait devant soi, nue et formidable, sans routes ou villes !

En adoptant cette manière de voir, on établit nettement pour toutes les étendues terrestres le sens général des expressions Est et Ouest. D’un côté s’étend toute la partie de l’Asie qui s’incline vers l’océan Indien et le Pacifique - Inde, Ceylan, la péninsule Malaise, les grandes îles et les groupes d’îles qui parsèment la vaste surface des eaux presque jusqu’aux rivages de l’Amérique. D’un autre côté s’étend la péninsule Asiatique qui embrasse le monde méditerranéen - Egypte et Maroc, Europe et, au-delà de l’Atlantique, l’ensemble du continent américain. Car ce double continent qui regarde vers l’est par ses estuaires, par les vallées de ses grands fleuves et les pentes de ses plaines fécondes, appartient incontestablement, aussi bien sous le rapport de l’histoire que de son orientation géographique, au cosmos européen.

II.

Ainsi délimitées, les deux moitiés du monde, Est et Ouest - inclus leurs mers intérieures et les océans qui les baignent - occupent une surface d’une telle étendue que, pendant plusieurs siècles, leurs frontières furent inconnues de leurs propres habitants. Au lointain bout des terres, l’isolement et l’inconscience des populations qui avaient été laissées en-dehors du cycle de l’histoire universelle les ont empêchées d’être concernées par le grand contraste entre les moitiés séparées de l’humanité ; mais dans l’Ancien Monde, dès les premiers âges de la vie nationale des nations historiques, telles qu’ils sont préservés jusqu’à nous dans les légendes et les annales, la distinction entre l’Est et l’Ouest existait déjà dans toute sa force. L’évolution humaine s’accomplit différemment des deux côtés, et chaque siècle dût accroître la divergence originaire des civilisations séparées. Laquelle de ces deux évolutions - prenant place, l’une le long des rivages du grand océan, l’autre essentiellement au bord de la Méditerranée - était destinée à produire les conséquences les plus sérieuses, à contribuer pour la plus forte part à l’éducation du genre humain ? Il ne peut y avoir aucune hésitation à répondre [13]. Dans la lutte pour la puissance, le champion reste l’Occident. Ce sont les peuples de l’Ouest qui ont montré qu’ils avaient à la fois l’initiative pour le progrès et une plus grande force de récupération.

Et pourtant il semblait au premier abord que l’Est fût la moitié privilégiée de la planète. Vues dans leur ensemble, les nations de l’Est eurent leur période de supériorité réelle comme nous le prouve et le démontre l’histoire. Sans entrer dans un problème qu’il serait maintenant impossible à résoudre, à savoir donner une priorité de civilisation à un pays sur un autre, sans chercher à établir où furent posées les premières bases, sur les rives du Nil et de l’Euphrate ou sur celles de l’Indus et du Yangzi, si les navires sillonnaient la Méditerranée avant que l’océan Indien soit connu des marins, nous pouvons assurément dire que, trois mille ans auparavant, les races suffisamment avancées pour être conscientes de leur propre place dans l’histoire occupaient une région de loin plus vaste à l’est qu’à l’ouest du diaphragme asiatique. Les vallées et les plateaux que peuplaient les Mèdes et les Perses, les plaines de l’Assyrie et de la Chaldée, la contrée des Hittites, des enfants d’Israël et d’Ismaël, les côtes des Phéniciens, celles des Sabéens et des Hymiarites, les bords du Nil, les îles de Cypre et de Crète, enfin les parties de l’Asie antérieure où germa la civilisation qui, plus tard, devait si merveilleusement fleurir en Grèce, de l’autre côté de la mer Egée - toutes ces contrées ne formaient qu’un étroit domaine en comparaison des vastes étendues de l’Asie sud-orientale [south-eastern Asia], de l’Indus à la rivière Jaune. Et à ce grand territoire asiatique, englobant probablement la Sibérie méridionale, si riche en inscriptions des âges disparus, nous devons ajouter l’archipel Malais dont la civilisation est assurément très ancienne. Enfin, les terres d’Océanie [Oceania] [14], éparses sur une étendue liquide aussi vaste que toutes les masses continentales de l’Ancien Monde, semblent avoir fait partie d’une aire dont le développement historique était supérieur à celui des populations européennes à l’époque des Pélasges [15].

Aussi loin que l’histoire nous ramène vers les origines du monde oriental, nous trouvons des traces de l’influence considérable exercée par le groupe de nations que l’on englobe généralement sous le nom de Malais, pris d’un district de Sumatra, l’une des grandes îles en partie peuplée par elles. Aucune région du monde n’a été mieux dotée qu’elle de facilités de transit et d’échanges ; si le mot de "prédestiné" pouvait être appliqué quelque part, c’est ici qu’il devrait l’être, dans ces îles et péninsules de Malaisie [Malaysia] [16]. Elles abondent en produits de toute sorte et nature, en minerais et pierres précieuses, en essences et en gommes, plantes et fruits ; chaque île a ses richesses ; nulle part il n’y a une aussi grande diversité de formes vivantes, végétales ou animales ; deux flores, deux faunes, des hommes de races et de nationalités différentes, se confrontent les uns les autres à travers un étroit bras de mer. Les grands troncs de bois flottant qui n’ont besoin que d’être ébranchés et attachés par de solides cordes de liane ravitaillent les populations riveraines par leurs radeaux tout faits ; cependant les forêts du rivage offrent leurs meilleurs bois aux constructeurs de navire. De larges entailles et de bons abris rompent l’alignement des îles ; d’innombrables ports se présentent de chaque côté, dirigeant le voyage du navigateur. Peu à peu, les Malais sont devenus les intermédiaires naturels entre les différents pays de l’Asie orientale, de l’Inde au Japon ; et, aidé par les trade winds qui les emmènent à travers l’océan Indien de rivage en rivage, permettant ainsi de contourner par le flanc la grande barrière qui sépare les deux mondes, et même de gagner les côtes de l’Afrique. Madagascar fut incluse dans leur aire de navigation et de conquête, et leur civilisation a rayonné jusqu’aux extrémités, quasiment, de la surface terrestre, à peu de distance du continent américain. De nos jours encore, négligeant la grande supériorité que la science et l’industrie ont donné au navigateur européen, une grande partie du commerce s’accomplit toujours en Extrême Orient grâce aux Malais et à leur flotte de praus. Aucune littérature n’est aussi riche que leurs histoires de mer ; et c’est le marin malais qui a donné à l’arabe les Mille et une nuits qui enchantent encore nos enfants.

Comme les Malais, les Polynésiens - éparpillés sur leurs centaines d’îles, leurs rochers océaniques et leurs récifs de corail - ont pris la mer par compulsion naturelle, et ont contribué à l’extension de la connaissance géographique dans l’Orient ancien. La grande diversité des types rencontrés dans un même groupe, ou une même île, les innombrables légendes de migrations originelles et, finalement, les documents historiques indiscutables prouvent que l’océan Pacifique a été traversé depuis les temps les plus anciens, non seulement d’est en ouest, dans la direction des alizés [trade winds], mais aussi dans la direction opposée, avec le réseau de contre-courants. On sait bien que la zone de l’équateur proprement dite, embrassant un espace d’environ cinq cent miles au nord et au sud de l’équateur, échappe à la domination des alizés, et que les vents d’ouest alternent avec des calmes durant lesquels le marin peut faire passer son navire où il veut, tandis que le système normal de la houle et des courants va d’ouest en est (La Pérouse, Kerhallet, Dunmore Lang, Ellis, etc.). En outre, même dans la zone des alizés, il y a des tempêtes qui soufflent quelquefois dans une direction contraire aux courants atmosphériques - comme si, selon la légende Tonga, un dieu avait séparé des familles de frères en soufflant un vent obstinément vers l’est, mais en le stoppant pour laisser les proches se reconnaître [17]. Les insulaires ne furent pas lents à profiter de ce répit. Habiles dans la gestion de leurs navires, ils surent saisir l’opportunité accordée par la moindre déviation des vents réguliers pour modifier leur course, tendant leurs voiles autant que possible et les orientant au cœur du vent. Lorsque les Espagnols visitèrent, en premiers, les îles Mariannes, dont, par la suite, ils exterminèrent quasiment les habitants, ils furent étonnés du spectacle des barques cinglantes, bien plus rapides que n’importe quel navire construit par les Européens. Le plupart des vaisseaux polynésiens étaient en outre dotés de balanciers qui empêchaient pratiquement de les renverser ; et beaucoup étaient suffisamment grands pour convoyer l’ensemble des forces combattantes d’une tribu. Coppinger a vu un canoë construit pour transporter 250 hommes [18].

Ainsi fortifiés par leur activité nautique, les Polynésiens furent en position de contribuer largement, et en réalité ont contribué vraiment, à la découverte et l’exploration du monde. Certains de leurs navigateurs, emportés par la tempête et abandonnés sur l’étendue des eaux auraient été guidés dans leur recherche d’un lieu de refuge par les indications fournies par les vagues, les oiseaux et les poissons. D’autres ont été poussés de leur île natale par la force d’une guerre ou d’un conflit civil, et laissés sur la mer à la merci des vents et des vagues ; tandis que d’autres, encore, jeunes et aventureux, se seraient lancés de leur plein gré à la recherche d’une région plus vaste et plus fortunée que la leur. Mythes et légendes, vagues réminiscences, probablement, des premières migrations, auraient stimulé cet exode des insulaires sur l’immensité infinie de la mer [19]. Alors, les natifs de la Polynésie orientale [Eastern Polynesia], regardant l’Ouest comme une région de repos divin, celant quelque chose dans le sein des Iles de la Bénédiction, aurait cherché et cherché encore le pays de la félicité. Qui peut le dire ? L’impulsion inconsciente pourrait avoir été une vraie nostalgie, un instinct héréditaire, le réveil d’une aspiration au pays de leurs ancêtres. Ou peut-être c’était le mirage des nuages qui les attirait, comme si c’étaient des montagnes fantastiques tournées vers le zénith, ou bien des stries labourant les plaines dorées sous la pourpre du couchant. Peut-être ont-ils réellement imaginé qu’ils voyaient de leurs propres yeux ce pays désiré surgir de la mer, ses contours apparaissant dans le lointain horizon, et nouveau perdu - une promesse qui ne fut pas toujours remplie, ni jamais oubliée. L’histoire polynésienne nous apprend que ces familles d’îles eurent une tendance naturelle à se démultiplier vers l’ouest - comme dans nos villes modernes, agglomérant sans cesse les districts environnants, étirant leurs faubourgs vers le soleil couchant [20]. Encore et encore, les voyageurs polynésiens, embarqués dans leur soif pour l’inconnu, tentèrent de découvrir ces terres promises, comme les nomades des steppes se déplaçant à la recherche de nouveaux pâturages. Même tardivement, au début de ce siècle, le peuple de Nouka Hiva - maintenant décimé par la guerre, l’oppression et la maladie [21] - envoyait, de temps en temps, leur surplus démographique de jeunes hommes dans la direction supposée de l’île d’Utupu, dont on disait que le dieu Tao avait apporté le cocotier [22]. Des couples heureux, emplis d’espoir, aurait pris la marée transparente du soir et vogué vers ce pays éloigné ( [23]) ; ils ont vogué, et ne sont jamais revenus : nul ne sait si la mer les a aspirés ou si le démon de la faim les a dévorés, ou bien s’ils ont finalement abordé l’ultime rivage de la Perpétuelle Jeunesse [24].

III.

Certes les tribus sauvages de l’Europe pendant l’âge de pierre eurent aussi leurs migrations et leurs contre-migrations, parcourant d’un point à un autre des contrées fort éloignées les unes des autres ; mais la condition politique et social des ces tribus n’offrait pas de cohésion suffisante pour qu’il fût possible de fixer la mémoire de leurs allées et venues. Dans un monde lui-même inconnu, leurs voyages demeurèrent ignorés, comme s’il n’avaient jamais eu lieu ; tandis que les migrations également inconnues des insulaires du Pacifique se trouvaient du moins rattachées, par le lacis des navigations malaises, au grand monde de l’Inde insulaire et continentale, permettant ainsi aux Orientaux de se former une idée de cette mer immense, parsemée d’une voie lactée d’îles et d’îlots qui s’étend au large de la côte d’Asie à des distances immesurées. Ce n’est pas de ce côté du monde qu’on eût pu concevoir l’Océan - ainsi que le firent les Grecs - comme un fleuve serpentant, enfermant de ses bras étroits les terres continentales. L’Indien et le Malais doivent l’avoir considéré plutôt comme un espace sans limite, allant se perdre dans l’infini des cieux.

Dans ces premiers temps, l’Est se trouvait ainsi grandement en avance sur l’Ouest, à la fois par l’étendue de son domaine connu et par la plus grande cohésion de ses races [25]. Mais depuis trente siècles, et sans qu’il y a eu régression de sa part - car d’une manière générale l’évolution s’est faite partout dans le sens du mieux ou, au moins, d’une plus grande connaissance - l’Est s’est trouvé lui-même singulièrement distancé par l’Ouest. On a même émis l’idée que la précocité de sa civilisation fut en soi la cause de cet arrêt de développement ; que les races asiatiques et polynésiennes avaient atteint un niveau de civilisation trop précoce et donc inférieur [26]. Certains écrivains s’abandonnant aux fantaisies mystiques et arguant d’une prédestination supposée providentielle, ont essayé d’expliquer le contraste entre l’Ouest et l’Est par une différence de races originelle et indestructible. Les races orientales et occidentales, disent-ils, auraient été créées différemment, dès les commencements, l’esprit des Orientaux, nuageux et chimérique, étant porté aux perceptions tordues, aux raffinements subtils et aux ambiguïtés contradictoires, tandis que l’esprit des Occidentaux aurait été doué du génie de l’observation, d’une rectitude naturelle de pensée, de la vraie compréhension des choses. Le mythe du Serpent dans le Paradis Terrestre [the Garden], symbolisant aux yeux de ces écrivains l’influence pernicieuse de l’Orient dominerait l’histoire. Mais une conception pareille ne repose évidemment que sur le souvenir des conflits qui eurent lieu à certaines époques entre populations projetées les unes contre les autres par la guerre ou la rivalité, aux différents stades de leur développement politique et social. Entre une civilisation décadente et une société en pleine voie de croissance [in full process of growth], les conditions ne sont pas égales : pour les juger équitablement, il faut les considérer aux périodes correspondantes de leur vie collective ; il serait injuste par exemple de comparer la Grèce dans sa triomphante jeunesse à la Perse dans son âge de sénilité [27]. En écartant donc cette prétendue différence essentielle des races, nous devons nous tourner vers les conditions géographiques du monde oriental et y chercher les causes du retard de son développement, comparé aux progrès de l’Occident [28].

En premier lieu, le Grand Océan, avec ses milliers d’îles, n’a pour son immense étendue liquide qu’un très faible proportion de terres émergées en dehors de l’aride continent australien ; et les centres de civilisation, tels que Samoa, Tahiti, les groupes de Tonga et de Fidji, séparés les uns des autres par de longues distances et n’ayant qu’une faible population, ne pouvaient exercer une influence considérable. Il n’y avait pas assez de place dans ces étroits archipels pour donner naissance à un grand foyer de rayonnement intellectuel. La Nouvelle-Zélande, assez vaste pour devenir la demeure d’une nation puissante, se trouve trop loin dans les mers solitaires du sud, loin des voies des îles polynésiennes [29]. Elle fut colonisée plus tard ; et peut-être trente générations à peine s’y sont-elles succédé. Quant aux îles équatoriales, de la Papouasie à Bornéo, elles sont grandes et très favorablement situées à l’angle sud-oriental de l’Asie, dans l’axe du mouvement général de la civilisation [30] ; mais la richesse même de leur végétation forestière et les facilités de l’existence permirent aux tribus aborigènes de se maintenir dans leur isolement primitif ; et la plus grande partie de ces archipels magnifiques fut ainsi laissée en dehors de la marche du progrès ; les aventuriers malais, aussi bien que les colons de races différentes, se contentèrent d’occuper les rivages maritimes. L’intérieur resta inexploré, et se trouva parfois dans quelques îles complètement fermé aux visiteurs par les "Coupeurs de têtes". Deux grandes îles seulement, les plus rapprochées du continent asiatique, Sumatra et Java, se rattachaient au monde civilisé de l’Asie orientale ; la première d’une manière très incomplète, puisque les forêts de l’intérieur et les plateaux étaient encore occupés par des barbares, ennemis de tout commerce avec l’étranger. Quant à Java, si elle jouit en entier du privilège d’être associée au domaine de la civilisation hindoue, elle le doit incontestablement à sa configuration géographique. Très longue, très étroite, sans chaîne de montagnes continue comme dorsale, coupée à intervalles réguliers par des passages qui sont autant de détroits, elle fut, dès les premiers jours de sa colonisation, un moyen d’accès facile comme si elle avait été un arc d’îles en collier. Venant d’où ils voulaient, des côtes du nord comme du sud, les immigrants pénétrèrent facilement dans ce pays ouvert entre les volcans géants, lesquels contribuèrent eux-mêmes - contrairement à ce qu’on peut penser - à rendre comparativement les îles plus accessibles, en brûlant les forêts impénétrables des étroites vallées et ouvrant ainsi le chemin d’un rivage à l’autre.

De même, il n’eût pas été possible de trouver, sur les rivages continentaux, un centre commun pour le monde oriental. Si remarquable que fût le progrès de la pensée dans les communautés qui naquirent sur les rives de l’Indus et du Gange, à Ceylan, sur les côtes de Malabar et de Coromandel, dans les bassins des rivières indo-chinoises, dans les plaines baignées par le Yangtse-Kiang, et dans la Terre Jaune des Cent Familles, ces diverses civilisations ne se groupèrent jamais en un tout politique, et le lien, lorsqu’il se forma, fort relâché, ne se maintint que pendant une courte période sous l’influence du prosélytisme religieux. Les communications entre ces diverses contrées furent toujours rares et incertaines. Des tribus nombreuses, habitant en groupes indépendants presque toutes les régions des montagnes, partageaient en fragments distincts le territoire des nations civilisées. Pris comme un tout, ce territoire prend plutôt joliment la forme d’un éventail. L’axe du bassin de l’Indus, où furent chantés les premiers poèmes védas, pointe vers le sud-ouest ; les courants unis du Gange et du Brahmapoutre s’unissent dans leur delta commun en coulant directement vers le sud ; les fleuves de l’Indo-Chine se dirigent vers le sud-est, tandis que les rivières de la Chine - et, avec elles, le progrès de la culture qui prend les mêmes voies - vont vers l’est. Ainsi les diverses activités de ces contrées sont animées d’une tendance naturelle centrifuge : elles n’ont jamais rencontré de centre géographique commun ; et même la péninsule indo-chinoise, située en plein cœur du monde oriental, constitue plutôt en de nombreux endroits une barrière de séparation, avec ses chaînes de montagnes habitées par des tribus sauvages. D’autre part, le plateau du Tibet, la région du passage forcé entre la Chine et l’Inde - qui, au point de vue géométrique, renferme le véritable foyer du demi-cercle des pays sud-orientaux de l’Asie - étire ses crêtes neigeuses à de telles hauteurs et sous un climat si dur que ses populations clairsemées, s’il y en a, sont obligées de se mettre à l’abri dans les profondes vallées qui fissurent le sol.

Au nord-ouest, le monde oriental est limité par les traits de force des chaînes de montagne et, en beaucoup d’endroits, par des espaces arides presque inhabitables. Son mode de communication avec le monde occidental, toujours précaire et souvent interrompu, passait par des cols périlleux de montagnes, ou bien par la mer, en évitant les déserts de Gédrosie (sud-est du Bélouchistan), vers le golfe Persique, ou en doublant la péninsule arabique par l’étroite porte de la mer Rouge. C’est ainsi que par de minces filets, presque goutte à goutte, la quintessence de la pensée orientale avait à se distiller avant de pouvoir atteindre le torrent de la culture occidentale. Mais, par un remarquable contraste, les veines par lesquelles devait se faire cet épanchement d’un monde à l’autre sont disposées dans un sens diamétralement opposé aux axes de civilisation de l’Asie extrême. Au lieu de diverger dans un angle obtus, elles tendent l’une vers l’autre, toutes convergeant uniformément vers le bassin de la Méditerranée hellénique [31]. La longue fissure de la mer Rouge, qui unissait le pays des Hymiarites et l’Ethiopie à l’Egypte du delta, pointe directement vers la mer de Syrie dont la séparait une étroite plage sableuse ; la vallée serpentine du Nil s’ouvre dans la même direction ; le golfe Persique, continué au nord-ouest par le cours de l’Euphrate, se dirige en ligne droite vers cet angle de la Méditerranée où se trouve l’île de Cypre ; tandis que plus au nord, toutes les rivières, tous les chemins de commerce qui descendent de l’Anatolie, du continent asiatique et des plaines sarmates à la mer Noire, deviennent des affluents des mers grecques à travers le Bosphore et l’Hellespont. Même la péninsule anatolienne se divise en de nombreuses petites îles secondaires enfermant les bassins qui tous s’inclinent vers la Grèce. Ainsi le merveilleux cosmos des îles et des caps grecs devint, grâce à la convergence, des voies, le point de rencontre nécessaire et le foyer d’élaboration de tous ces anciens éléments en de nouvelles formes.

Il serait sans fin de décrire en détail la marche de la culture en Occident. D’innombrables écrivains en ont raconté l’histoire, et sa connaissance constitue une part de l’éducation classique ordinaire. Chacun sait comment les berceaux de la civilisation ont jailli en succession du sud-est au nord-ouest, sous un climat plus dur et moins égal que celui de l’Inde ou du Pacifique et, par conséquent, sous des conditions qui imposent à l’homme une lutte plus sévère pour s’adapter, des efforts plus vigoureux et plus soutenus. Chacun sait comment Rome, située au milieu d’un demi-cercle de volcans éteints, entourés dans leur dos par le demi-cercle, plus grand, des Appenins, s’est progressivement consolidée par elle-même dans ce double rempart, puis qu’elle s’est rendue maîtresse de toute l’Italie, du côté intérieur du mur alpin, et que, fermement établie au centre de la Méditerranée et du monde connu, elle finit par annexer tous les pays dont les eaux se déversaient dans la mer intérieure, et beaucoup de ceux qui bordaient la mer ouverte. Quand le pouvoir politique de Rome a disparu, son pouvoir juridique est resté ; et l’ancienne Rome fut remplacée par une Rome nouvelle, puissamment religieuse qui s’attacha par le lien subtil de l’influence spirituelle les peuples qui avaient été jusque là conquis par l’épée. Après la Rome italienne, d’autres centres d’intense vitalité surgirent au nord des Alpes, sur le versant extérieur de l’Europe ; mais, même en déplaçant son centre de gravité vers le nord et l’ouest, le monde de la civilisation occidentale n’a rien perdu, ou bien les a regagnées s’il les avait perdues, des terres qui avaient formé la partie du monde connu par les Grecs.

Le domaine sans cesse croissant de l’ascendance européenne finit par embrasser le monde entier. Agrandi, pour commencer, de l’addition des deux Amériques, il est en train de s’adjoindre le continent africain, tandis que ses empiétements perpétuels absorbent doucement les vastes territoires de la civilisation rivale. Soit directement, par force et conquête, soit indirectement, sous la pression continuelle du commerce et des influences morales, le monde entier est en voie d’être européanisé. Des deux moitiés du monde luttant pour l’existence, la moitié occidentale a vaincu : la prépondérance est à elle pour le futur ; mais elle a largement gagné grâce aux armes que l’Orient lui avait forgées, puisque les religions de l’Occident ont été élaborées en Inde avant qu’elle n’arrivent et soient remodelées en Perse, en Palestine, en Egypte, en Grèce, à Rome. Parallèlement, ce triomphe total de l’Ouest bouleverse le progrès des nations qu’il a conquises. De l’Europe occidentale, centre d’équilibre entre les forces de la race humaine, rayonnent non seulement toutes les routes commerciales mais aussi les idées et les influences de la vie sociale, dans leur solidarité collective.

Grâce à l’interpénétration mutuelle, le contraste entre l’Est et l’Ouest est en train de diminuer graduellement. Il reste néanmoins assez tranché ; et en de nombreux endroits - particulièrement en Chine et en Inde - il se présente sous une forme qui semble rendre la réconciliation comme une tâche presque impossible. C’est maintenant aux deux extrémités de la terre que les forces opposées se rencontrent dans toute l’intensité de leur antagonisme ; mais, quelquefois en un point, quelquefois en un autre, le conflit continue. Les plus anciennes légendes historiques - l’expédition des Argonautes, le mythe de Troie [32] - rappellent l’état de tension permanente dans lequel les populations anciennes vivaient et s’affrontaient - représentations en miniature des deux mondes et, comme eux, recherchant, en dépit de leur profonde hostilité, une sorte d’union. Les Grecs étaient bien conscients de la signification profonde de ces instincts héréditaires qui les jetèrent dans des conflits avec les peuples d’Asie et qui les amenèrent, finalement, avec Alexandre, aux berges de l’Hydaspes [33].

C’est dans cette même région que nous devons rechercher la fin - pas encore actuelle, probablement, plutôt lointaine - du conflit entre les deux mondes [34]. Voyages et commerce, passant par les grandes voies maritimes, contribuent doucement à l’apport d’une construction mutuelle entre les races d’hommes qui se dirigent vers leur unification intellectuelle et morale. L’Angleterre, qui domine actuellement l’Inde, travaille avec persistance, même contre sa volonté, à réduire les contrastes qui divisent les populations de la péninsule, à leur donner une unité morale correspondant à leur position géographique [35] ; mais les barrières des montagnes et des solitudes qui, au nord-ouest de l’Inde, marquent la limite naturelle entre l’Est et l’Ouest, restent toujours difficiles à franchir comme elles le furent depuis deux mille ans. Les cols ne sont ouverts qu’aux privilégiés - privilégiés par la fortune ou par le pouvoir politique ; il n’y a pas encore de grandes routes pour faciliter la liberté de mouvement d’aller et de partir [36]. Avant que de telles routes soient ouvertes à la liberté des nations, il faut que soit réglée une fois pour toute une grande question d’équilibre politique - la plus grande et la plus pressante des temps modernes - qu’elle le soit aux pieds de ces hautes montagnes de l’Hindoustan qui se sont dressées à travers toutes les époques comme des barrières dans l’angle de passage entre les deux mondes. L’Angleterre et la Russie sont les deux pays spécialement impliqués dans l’antagonisme ; c’est à eux de résoudre - par des moyens pacifiques si possibles - ce problème de niveler les montagnes d’Asie centrale. Il a été dit une fois - quoique dans un sens purement dynastique, que l’histoire n’a pas encore ratifié - que "les Pyrénées n’existent plus" ! Il reste à la civilisation occidentale de dire, véritablement, d’un point de vue humain et non dynastique : "Nous en avons fini avec l’Himalaya !".

[1] ) "Est" et "Ouest", et non pas "Orient" et "Occident", conformément aux expressions françaises choisies par Elisée Reclus dans le chapitre VI du tome I de L’Homme et la Terre (1905) (référencé infra en H & T), notamment p. 324. Ce chapitre constitue l’ossature du présent article. De façon générale, la traduction tente de respecter les choix stylistiques de Reclus dans ses écrits en français. Elle reprend sa graphie des toponymes en version française. L’article s’accompagne d’une dizaine de notes brèves, généralement bibliographiques, qui ont été intégrées entre parenthèses dans le corps du texte, sauf celles qui sont accompagnées d’un astérisque. Les notes ci-dessous relèvent donc du traducteur. Entre crochets sont indiqués les termes anglais adoptés par Reclus.

[2] Ritter Carl (1859) : "De la Configuration des Continents", Revue germanique, novembre, trad. E. Reclus.

[3] "Mauritanie" [Mauritania] est le toponyme régulièrement utilisé par Reclus pour désigner ce qu’on appelle de nos jours l’ »Afrique du Nord".

[4] Ce toponyme de "péninsule Asiatique" [Asiatic peninsula] est tombé en complète désuétude, à l’instar de son quasi équivalent "Asie mineure" qui est de moins en moins utilisé.

[5] A noter la différence avec la version de H&T : « Les mots "Est" et "Ouest" changent donc de sens pendant le cours des âges, et, pour obtenir plus de précision dans la signification réelle de ces termes, on a dû, comme dans la botanique et dans la zoologie, ajouter un qualificatif au nom des pays : "Orient slave", "Orient grec", "Orient chinois", "Extrême-Orient" » (p. 324).

[6] En note, Elisée Reclus donne une traduction en français qui n’est pourtant pas, curieusement, strictement équivalente : "Orient slave", "Orient grec", "Orient chinois", "Extrême Orient". C’est celle qu’il reprendra dans H&T (cf note supra).

[7] On voit la différence de traitement linguistique - qui n’est pas propre à Reclus - entre le "Far East", traduit par "Extrême-Orient", et le "Far West", traduit par "Grand Ouest" puis adopté tel quel en français. Manifestement, la métagéographie cultive l’image de l’"extrême" en ce qui concerne l’Asie et le mythique Orient - de la pointe finisterienne mais aussi de l’extrémité exotique - tandis qu’elle connote la vision des vastes espaces pour le Grand Ouest américain, rapidement popularisé dans sa version anglo-saxonne (ni amérindienne, ni hispanique) à l’instar des cow boys. La géographie européenne et européocentrée a clairement fait ses choix philologiques.

[8] Elisée Reclus met des majuscules pour "Ancien Monde" dans H&T (p. 326, etc.), mais pas pour "ancient world" dans l’article en anglais.

[9] Autre toponyme tombé en désuétude. "Farther" désigne un endroit encore plus éloigné que "far". La "Farther Asia" (Outre-Asie) est donc située encore plus à l’est que le "Far East" (Extrême-Orient). A comparer avec la conception différente que Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) a de l’Asie. Dans La Philosophie de l’histoire (1837), celui-ci distingue "Hither Asia" (Perse, Syrie, Asie mineure…) et "Farther Asia" (Inde, Chine…). Cette "Outre-Asie" hégélienne allant de l’Inde jusqu’au Japon correspond à la définition de "l’Extrême-Orient" qu’adopte l’Ecole Française d’Extrême-Orient en 1901 (Pelletier 2004). En revanche, l’Extrême-Orient correspond, selon Elisée Reclus, à l’ensemble qui comprend « la Chine et le Japon » et « qui s’étend aussi à l’Indo-Chine, aux Philippines et aux îles de la Sonde » (NGU, VII, p. 2). Au toponyme « îles de la Sonde » Reclus lui préférera en 1889 celui d’ « Insulinde » qu’il emprunte à l’écrivain néerlandais Edward Douwes Dekker (1859), alias Multatuli (1820-1887).

[10] Dans H&T, Elisée Reclus écrit (p. 327) : « Mais cette frontière, en grande partie artificielle, … ».

[11] Dans H&T, Reclus donne "jusqu’à huit cent habitants par kilomètre carré" (p. 328). De nos jours, ce chiffre de 800 est resté le même à l’Est de la plaine gangétique, dans l’Etat du Bihar, et autour de Calcutta dans l’Est du Bengale occidental, atteignant parfois 1200 hab./km2 en zone rurale (Asies Nouvelles, 2002, Paris, Belin, p. 80).

[12] Dans H&T, Reclus précise « pour la faune, du moins » (p. 328). Originaire de Tübingen, Johann Georg Gmelin (1709-1755) explora la Sibérie, de l’Oural au Kamtchatka, de 1733 à 1743, comme membre de la grande expédition scientifique organisée par l’impératrice Anne de Russie. Ensuite, il occupa jusqu’à sa mort la chaire de botanique et de chimie dans sa ville natale. On connaît de lui la relation de son exploration, Reise durch Sibirien (1751-52).

[13] ) Elisée Reclus rajoute "actuellement" dans H&T (p. 331).

[14] Bénéficiant des multiples explorations de l’océan Pacifique (Cook, Lapérouse, Bougainville, Dumont-Durville…), le géographe danois francisé Conrad Malte-Brun (1775-1826), auteur de la première Géographie Universelle (à partir de 1810), avait proposé une série de toponymes-clefs qui feront date. Parmi eux figuraient ceux Indo-Chine, créé vers 1820, et d’Océanie, préféré en 1837 à celui d’Océanique qu’il avait forgé en 1813 mais qui n’avait pas eu de succès. Elisée Reclus a repris ces deux néologismes.

[15] Ce terme classique hérité d’Homère désigne les peuplades pré-helléniques qui peuplaient la Grèce et les pays environnants.

[16] La Malaisie, qui est le nom actuel de l’Etat de la Fédération malaise (Malaysia), désignait à la fin du XIXe siècle une zone beaucoup plus vaste, correspondant à l’ensemble formé de la péninsule malaise et de l’Insulinde. Le nom de Malaisie a d’abord été proposé dans cette acception par le naturaliste M. Lesson lors de son voyage sur La Coquille dans les mers océaniennes (1822-1825), dirigée par Louis-Isidore Duperrey (1786-1865). Il est retenu par Malte-Brun en 1837, qui rappelle son auteur et précise que cet espace correspond à "l’Océanie occidentale" (Bruneau 1986, Blais 2001).

[17] * Mariner (1817), Account of the natives of the Tonga Islands, London.

[18] * "Cruise of the Alert".

[19] Les raisons expliquant les migrations des Polynésiens, ainsi que des Micronésiens, font encore l’objet de débats. Ces migrations sont caractérisées par l’incroyable extension d’une même culture sur un espace océanique et insulaire pourtant immense, tandis que les Mélanésiens se cantonnant dans la région de Papouasie et alentours sont fragmentés par une multitude de langues non moins incroyable. Leurs causes restent finalement assez mystérieuses. Bonnemaison Joël (1995) : "L’Environnement des îles". Océanie, Géographie Universelle, vol. 7, Paris-Montpellier, Belin-Reclus, p. 329-336. Gorecki P. (1988) : "L’origine du peuplement de l’Océanie : encore énigmatique". Atlas des îles et Etats du Pacifique, B. Antheaume et J. Bonnemaison, Montpellier-Paris, GIP-Reclus/Publisud. Plus tard, dans L’Homme et la Terre (vol. III, chap. XIII), Elisée Reclus s’appuiera sur les travaux de F. W. Christian, publiés dans le Geographical Journal (1899, XIII), de Joshua Rutland (1897) et d’Olivier Beauregard (1889) pour expliquer les migrations polynésiennes en rapport avec le monde malais.

[20] Ce qu’on pourrait appeler le "tropisme occidental", à savoir l’extension vers l’ouest des installations humaines et singulièrement dans les villes, est un thème récurrent chez Elisée Reclus.

[21] Nuku-Hiva est la plus grande des îles Marquises (340 km2, deux milliers d’habitants), avec relief volcanique, falaises et vallées en gorge. Les traces d’occupation les plus anciennes à ce jour dans les Marquises remontent à 200 ans BC. La présence pré-européenne de la patate douce y reste une énigme.

[22] * Rienzi ; Fornander, "Account of the Polynesian Races".

[23] Selon une hypothèse souvent admise, et notamment soutenue par E. Best (The Maori, 1941), le peuple maori de la Nouvelle-Zélande proviendrait des îles Marquises et de la Société (cf la légende de Maui). Auquel cas il s’agit d’une direction non pas occidentale mais méridionale. En outre, les traces archéologiques font supposer un premier peuplement de l’île de Pâques en provenance des Marquises, au IVe ou Ve siècle de l’ère chrétienne, donc une direction sud-orientale. Quelles que soient les hypothèses retenues et les directions mises à jour, le tropisme océanique des Polynésiens rapporté par Reclus et d’autres est validé.

[24] Il est difficile de ne pas voir dans cette légende une correspondance avec le mythe de la "contrée des îles divines" (shenxian xiang) (jap. shinsen-gô) qui a marqué l’imaginaire du monde sinisé (Chine, Japon, Corée). Il s’agit d’un Eden où vivent des Immortels. Selon l’une de ses versions les plus courantes, d’origine taoïste, un dénommé Xufu (jap. Jofuku) qui vécut sous le règne du premier empereur de la dynastie Qin (IIIe siècle BC) serait parti à la recherche de trois îles-montagnes où séjournaient les Immortels, et ne serait jamais revenu. La tradition chinoise place ces trois îles - Yingzhou (jap. Eishû), Fangzhang (jap. Hôjô) et Penglai (jap. Hôrai) - dans la "mer d’Orient", soit quelque part du côté de la Corée ou du Japon, donc vers l’est. Cf Pelletier Philippe (2005) : "Où est la mer d’Orient ?". L’Imaginaire des points cardinaux, Michel Viegnes éd., Grenoble, Ellug. A noter qu’Elisée Reclus évoque cette légende où « l’empereur Hoang-ti envoya dans l’archipel [japonais] trois cent jeunes couples pour y cueillir la "fleur d’immortalité" » dans le volume III, chap. XI, de H&T (p. 90). Il tire cette information, en citant son auteur, de "Du Halde, Description de la Chine, 1735", le fameux ouvrage en quatre tomes du père jésuite français Jean-Baptiste Du Halde (1674-1743), dont le titre complet est Description géographique, historique, chronologique de l’Empire de la Chine (1735), et qui a inspiré plusieurs générations d’essayistes et de savants, comme le géographe Jean-Baptiste Bourguignon d’Anville (1697-1782).

[25] Elisée Reclus écrit "peuples" et non pas"races" dans H&T (p. 332).

[26] * Gaëtan Delaunay, Mémoire sur l’Infériorité des Civilisations précoces.

[27] Dans H&T, Elisée Reclus utilise la comparaison suivante : « Il serait injuste de comparer les Etats-Unis dans leur triomphante jeunesse à la Chine dans son âge de sénilité » (p. 335).

[28] Dans H&T, Elisée Reclus utilise "telluriques" à la place de "géographiques" (p. 335).

[29] Dans H&T, Elisée Reclus ajoute "trop en dehors des voies historiques" (p. 335).

[30] Cette idée d’Asie du Sud-est considérée comme "l’angle de l’Asie" sera reprise par le sociologue et orientaliste Paul Mus. Mus Paul (1977) : L’Angle de l’Asie. Paris, Hermann, 272 p.

[31] Dans H&T, Elisée Reclus ajoute "et romaine" (p. 339).

[32] Elisée Reclus détaille les mythes des Argonautes et de Troie dans H&T, vol. II, p. 286-291.

[33] Elisée Reclus éprouve de la fascination pour cet affluent de l’Indus, Hydapses ou Djelam (actuel Jhelum), l’un des "Cinq fleuves" de la "Pentapotamie". A tel point qu’il s’y réfère à de nombreuses reprises dans son œuvre, et qu’il y consacre cartes et illustrations. Le Jhelum descend de Srinagar et longe les derniers contreforts des montagnes d’Asie centrale (Hindu-kuch, Karakorum…), au sud et à l’est de la "Chaîne saline" (l’actuelle Salt range du plateau Potwar).

[34] Si l’on prend en compte la situation actuelle de tension entre le Pakistan et l’Inde, avec le Cachemire, opposant les référentiels musulman et non-musulman (hindouiste, laïc), et, tout proche, la situation de l’Afghanistan, on peut créditer Reclus d’une bonne vision qui lui demande, quoiqu’il lui en coûtât, de distancier son optimisme ainsi que les échéances fraternelles.

[35] Ce rôle donné à l’Angleterre, puissance impérialiste, peut paraître curieux eu égard aux convictions et à l’engagement politique de Reclus. Mais celui-ci a toujours distingué ce qu’on peut appeler colonisation politique, ou impérialiste, et colonisation humaine, ou populaire (cf Giblin Béatrice (1981) : "Elisée Reclus et les colonisations". Hérodote, 22, p. 56-76). Même si la distinction entre ces deux types de colonisation n’est pas facile à faire - elle ne l’a d’ailleurs pas été concrètement dans le processus historique, d’où de grandes variations entre l’Inde, l’Algérie et le Brésil par exemple - il n’en reste pas moins que les conséquences complexes, plus ou moins contradictoires, de leur combinaison sont visibles, encore de nos jours. C’est particulièrement net en Inde où l’héritage britannique est en grande partie assumé par le peuple indien, ne serait-ce qu’avec la langue anglaise unificatrice et dispensatrice de puissance internationale, même si les tares de la colonisation n’y sont pas oubliées. L’un n’empêche pas l’autre. Le recul historique et la reprise en main par les savants locaux de l’histoire coloniale de leur propre pays sous un angle moins passionnel depuis une vingtaine d’années semblent paver la voie de l’optimisme ultime prôné par Reclus. Mais il y a encore du chemin…

[36] Ce plaidoyer pour les grandes routes ouvrant les cols, y compris par des tunnels (comme sa proposition sous le col de Montgenèvre pour relier Marseille à Milan), et facilitant le contact entre les peuples, est une constante dans l’œuvre de Reclus. Sa défense de la liberté de circulation - logique pour un libertaire, et mise à mal par tous les régimes autoritaires - converge avec sa conception de la colonisation populaire : s’installer où l’on peut, pour vivre à sa faim. Si le terme de colonisation est désormais chargé de connotations négatives, ce qui n’était pas encore le cas à la fin du XIXe siècle, même au sein du mouvement socialiste (occidental, d’où des contradictions et tensions ultérieures), on peut pratiquement le remplacer, en ce qui concerne les phénomènes actuels, par celui de "migrations internationales". Pour Reclus, la problématique entre les deux est très proche.


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