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La "région" comme métaphore

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Le régionalisme est, avant tout, une manière d’être. C’est une pratique de réhabitation, de redécouverte de son identité propre, de re-création de ses réalités culturelles liées à un lieu.
Illustration : Diane Bianca Bonfils

La figure de la région constitue un important défi aux imaginaires économistes, étatistes et technologiques. Les régions sont une présence considérable, quoiqu’elles n’ont pas de limites clairement définies. C’est le cas des écorégions, géorégions, biorégions, ethnorégions, mythorégions, psychorégions ou de toute autre espèce de région. Le régionalisme requiert une imagination dialectique qui saisit la détermination mutuelle entre divers domaines de l’être, entre l’unité et la multiplicité, la forme et l’absence de forme, l’être et le néant. Le concept de région implique un jeu réciproque entre des frontières d’espaces naturels qui se recouvrent et évoluent, et celles des espaces imaginaires qui s’écoulent et se redéfinissent. Comme Max Cafard l’écrit dans "The Surre(gion)alist Manifesto",

"Les Régions sont inclusives. Elles n’ont pas de bordures, de limites, de frontières, de lignes d’État. Bien que les Régionalistes soient marginaux, les Régions n’ont pas de marges. Les Régions sont traversées par une multitude de lignes, de plis, de stries, de veines, de plissements. Mais toutes les lignes sont incluses, aucune n’est exclue. Les régions sont des corps. Des corps qui s’interpénètrent. Des corps qui s’interpénètrent dans des espaces quasi simultanés." [1]

Le régionalisme est, avant tout, une manière d’être. Le biorégionalisme, par exemple, a fort peu à voir avec la topographie, la délimitation des espaces, et beaucoup avec la topologie au sens étymologique, l’attention au logos du lieu. C’est une pratique de réhabitation, de redécouverte de son identité propre, de re-création de ses réalités culturelles liées à un lieu. " Se re-situer signifie se re-créer ". [2] Nous trouvons nos origines, nos racines, lorsque nous créons cette origine à travers l’acte de la découverte. La mise à jour de ces racines est un acte créatif imaginatif, une décision qui explore des aspects de notre relation naturelle qui ont pu être réprimés, niés ou ignorés. Mais les racines que nous détectons nous lient au sol, à la terre, sources de nourriture. À travers l’exploration des faits d’un lieu apparemment accidentel, nous retrouvons nos relations avec des contextes plus larges, les cycles de la nature, les ensembles naturels plus vastes, l’aventure de l’espèce, l’histoire de la planète, la saga universelle, jusqu’à même l’événement cosmique originel. "Nous suivons nos racines et découvrons qu’elles s’étendent toujours plus profondément et plus exactement. Elles forment une toile infinie, si englobante, que l’arrachement en devient impossible et impensable, le déracinement irrationnel." [3]

À suivre ce parcours, on décentre l’imaginaire, mais cette décentration est un recentrement. Selon Max Cafard, " nous, les surré(gion)alistes proclamons la fin du Centrisme, mais nous cherchons à créer et recréer une multitude de centres. Parce qu’il n’y a pas un Centre (le Dieu patriarcal, l’État autoritaire, le Bilan inéluctable), des centres imaginés peuvent proliférer. L’esprit humain a toujours trouvé le cœur de l’univers dans des lieux significatifs. En vérité, n’importe quel lieu peut être le centre. De tels centres sont les lieux d’intense spiritualité, points de convergence des réalités […]." [4] Cette idée n’est pas étrangère à la tradition libertaire et communautaire. C’est à quoi Martin Buber se référait quand il disait que " la vraie essence de la communauté doit être découverte dans le fait, manifeste ou non, qu’elle a un centre, " un centre qui " est discernable comme étant [transparent] à la lumière de quelque chose de divin, " mais qui " sera d’autant plus vrai et [transparent] qu’il sera créature terrestre, liée au centre. [5]" Cafard décrit cette rencontre avec le corps spirituel de la terre : " Un fantôme hante l’Europe. Breton [malgré lui] l’a bien énoncé : ‘La terre, drapée de sa cape verdoyante, me fait aussi peu impression qu’un fantôme.’ Mais il a laissé échapper la force de l’impression, car qu’est-ce qui peut nous impressionner plus qu’un fantôme, que nous fuyons avec autant de résolution, excepté dans nos rêves ? […] Quand nous ne sommes nulle part, l’existence est ailleurs. La Région est l’ailleurs de la civilisation. " [6]

Le biorégionalisme est la recherche de cet ailleurs. Il réunit de manière imaginative la culture et le sentiment de soi avec le monde naturel, et il redécouvre la nature dans les univers psychiques et spirituels. De cette manière, il capte à nouveau cette perspective holistique, incarnée dans la vision du monde d’un groupe tel que les Wintus, mais dans le contexte d’un savoir élargi par le contexte planétaire et universel de ce holisme. Si le biorégionalisme surgit de la tentative de la société postindustrielle pour confronter ses propres contradictions et limites à travers la synthèse d’un savoir universaliste et d’un imaginaire holistique perdus depuis la société tribale, les cultures tribales peuvent, elles aussi, universaliser leur sensibilité holistique. En Papouasie occidentale, les peuples indigènes appliquent une image holistique et communautaire de la nature et de la culture aux problèmes de l’impérialisme politique et de l’économisme globalisé. Kelly Kwalik, meneur du mouvement indépendantiste de Papouasie occidentale, dit à propos de Freeport Indonesia, compagnie minière colossale qui pille sa terre en collusion avec le régime indonésien, et qui est engagée dans un génocide : "Nous appelons les montagnes nos femmes. Freeport s’est marié à nos montagnes mais n’a jamais payé le prix de la mariée." [7] À travers cette image, le peuple papou, l’entreprise multinationale, le monde naturel, la terre tribale, l’histoire de la conquête, l’exploitation et l’expropriation de la terre sont réunis dans un univers imaginaire de relation, de consanguinité, de rituel, d’échange de don, de sacralité, de respect et de transgression.

Le régionalisme, partout où il apparaît, est intimement connecté à l’image de l’état sauvage, qui retient un énorme potentiel subversif. Dans un monde qui se permet des rebellions à bon marché et où n’importe quel réactionnaire peut mettre en scène une révolution couronnée de succès avec l’aide d’une entreprise de relations publiques convenable, l’état sauvage reste l’irrécupérable défi à l’ordre régnant. Le sauvage se réfère aux aspects spontanés de la culture et de la nature. Nous le découvrons sous les formes de culture sauvage, nature sauvage, esprit sauvage : dans le poétique, l’inconscient et l’état sauvage. Nous le rencontrons dans la terre vivante, et dans les processus de croissance et de déploiement aux niveaux personnel, communautaire, planétaire et cosmique. Il ne s’agit pas de déceler le sauvage dans quelque état " virginal " ; il est toujours mêlé au civilisé, à la domestication et même à la domination. La découverte du sauvage au sein d’un être ou d’un domaine de l’être signifie que se dévoilent ses manifestations propres, ses aspects créatifs, sa relative autonomie. Il est le fondement du respect des êtres et même, davantage, de l’émerveillement, de la crainte et du sens du sacré de toute chose. Les révoltes et individualismes de la culture prédominante semblent bien bénignes à la lumière de la remise en cause du civilisé par le sauvage.

L’imaginaire écologique défie aussi la figure prévalante d’un tout, dans la mesure où n’importe quelle vision de l’univers survit dans un monde toujours plus fragmenté et incompréhensible. La question de la nature et de l’avenir du récit historique et cosmologique a reçu une attention croissante du fait que les mythes et symboles prépondérants ont perdu leur sens ou commencé à se dissoudre dans l’océan d’information postmoderne. Si nous devions choisir le mythe majeur de la société de consommation, ce serait celui d’un héros de récit qui pourrait se résumer ainsi : la naissance du héros dans un compte d’épargne à son nom, l’initiation quand le héros reçoit sa première carte de crédit et se trouve accepté dans la caste des propriétaires, les épreuves quand le héros gagne de riches trophées en luttant contre les dragons de la Montagne des Dettes et dans la compétition pour un emploi, enfin le triomphe quand le héros défait les dragons et pénètre dans le royaume enchanté du revenu des investissements et de la retraite anticipée. Ce mythe est resté à un niveau implicite dans la société contemporaine et son avenir comme récit culturel principal est quelque peu problématique. Les inconvénients du mythe ne sont pas simplement que la nature du triomphe semble bien loin d’être un accomplissement spirituel, mais que fort peu de personnes ont un espoir réaliste d’accomplir de hauts faits d’héroïsme économique, et que l’identification indirecte avec la classe opulente demeure invraisemblable. Les masses peuvent continuer à être intriguées par " les styles de vie des riches et des célébrités, " mais ceci est loin de constituer une " identification ". Dans la mesure où les valeurs de consommation les plus optimistes battent en retraite dans un régime économique postfordiste, la crainte inspirée par les riches sera toujours plus entremêlée de colère, d’hostilité et de ressentiment.

Un mythe alternatif pour l’avenir serait un récit englobant la terre, la région et le lieu spécifique. Joseph Campbell, qui n’était pas un penseur particulièrement écologiste mais qui connaissait assez intimement la dimension mythique, suggère que l’humanité traverse une période entre des mythes prédominants, et que " le seul mythe qui va valoir la peine d’être médité dans le futur immédiat " est celui " relatif à la planète " qui relie l’histoire de la vie de la personne " au monde de la nature et au cosmos." [8] Campbell estimait que l’image photographique de la Terre, prise de l’espace, détenait un pouvoir unifiant dont l’effet commence seulement à être ressenti. Cette image, cependant, est ambiguë, car elle peut être transformée en une représentation rapetissée de la planète en tant que totalité, dont la complexité illimitée est dissoute dans une figure simplifiée, composite, de masses de terres et d’océans. L’image planétaire peut devenir l’emblème " New Age " du " vaisseau spatial Terre ", conception fondamentalement technocratique plus apparentée à la domination humaine qu’à l’écologie holistique. En revanche, à mesure que les humains développent une plus grande connaissance de la complexité écologique et qu’ils découvrent la merveilleuse richesse du lieu, l’image terrestre peut englober les images de la diversité locale et régionale et devenir une représentation holistique de l’unité-dans-la-diversité planétaire. De plus, comme l’horreur du globalisme économiste technocratique devient de plus en plus apparente, la figure dialectique contraire de la Terre vivante va nécessairement gagner en force imaginaire.

Certains ont suggéré que l’imaginaire écologique devrait se dilater jusqu’à des dimensions cosmiques ou universelles. Cela peut paraître du donquichottisme en un temps où l’on restreint de plus en plus ses espérances, mais c’est tout-à-fait raisonnable du point de vue de l’imaginaire social. Toutes les cultures ont senti le besoin d’imaginer le macrocosme, et notre désorientation actuelle peut résulter tout autant des déficiences de nos cosmologies que de l’accroissement du niveau des gaz toxiques dans l’atmosphère terrestre. Brian Swimme et Thomas Berry soutiennent que l’histoire de l’univers, empruntée à la cosmologie contemporaine et transformée en récit culturel orienté, "est le seul moyen d’assurer, en notre temps, ce que les récits mythiques de l’univers apportaient aux peuples tribaux et aux premières civilisations classiques de leur époque." [9] À travers le récit de l’univers et de la Terre, les peuples aboutissent à " un sens de leurs liens aux diverses composantes vivantes et non vivantes de la communauté terrestre." [10] À vrai dire, ils se réimaginent comme communauté terrestre plutôt que comme une collection d’egos voraces entourés de " ressources " à perte de vue. L’histoire de l’univers et de la Terre relativise les valeurs péremptoires des cultures et secouent l’imaginaire régnant, tout comme elle donne une nouvelle signification imaginaire à l’existence, à la conscience et à la créativité. [11]

Assurément, la possibilité qu’un imaginaire écologique émancipé déplace l’imaginaire régnant ne dépend pas de ses seules qualités inspirantes. Une telle transformation exigerait l’émergence d’une communauté qui entreprenne résolument de créer des formes d’organisation écologiques libératrices, sans lesquelles l’imagination sera sans force sociale et demeurera marginalisée. Cependant, l’émergence d’une telle communauté dépend lui-même de la régénération de l’imagination créative et de ses pouvoirs d’inspiration à notre époque de cynisme et de résignation.

(Trad. de l’anglais par Ronald Creagh)

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Voir en ligne : Article paru dans Réfractions n° 1 (1997)


[1Max Cafard, « The Surregionalist Manifesto, » in Exquisite Corpse 8 (1990) : 1.

[2Ibid.

[3Ibid.

[4Ibid.

[5Martin Buber, Paths in Utopia (Boston : Beacon Press, 1958), p. 135

[6Cafard, p. 23.

[7Kelly Kwalik, cité dans « The Stone Age War on our Doorstep, » Sydney Morning Herald, Dec. 30, 1995. La réaction à cette déclaration par l’Occidental éclairé est que cette notion de prix de la mariée reflète une perspective patriarcale, particulièrement hiérarchique. Bien que ces aspects patriarcaux de la culture papoue ou de n’importe quelle autre culture doivent être soumis à la critique, le lecteur occidental devrait garder à l’esprit que dans une culture fondée sur le don-échange, l’échange est une expression des relations de parenté et de la cohésion sociale plutôt que la surenchère individualiste d’une marchandise.

[8Joseph Campbell, The Power of Myth (New York : Doubleday, 1988), p. 32.

[9Brian Swimme and Thomas Berry, The Universe Story, New York : HarperCollins, 1992), p. 3.

[10Ibid. P. 5

[11Par le régionalisme, ce récit universel est concrétisé, de sorte que la narration incorpore la réalité de l’unité-dans-la-diversité. Le régionalisme lie cette image du tout aux diverses images de la physis, mise en avant de la nature. Le régionalisme est ainsi la réalisation pratique de l’universel concret.


Mis en ligne par : CREAGH Ronald

Pour citer cet article :
La "région" comme métaphore,
Dernières modifications : 25 avril 2015. [En ligne].
https://raforum.info/spip.php?article1836
[Consulté le 8 octobre 2017]



BIANCA BONFILS, Diane, artiste plasticienne.
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