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CREAGH, Ronald.- Le regard captatif de l’État

James C. Scott, Seeing Like A State. How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed. New Haven and London : Yale University , 1998. Yale Agrarian Studies Series.xiv+445 p.

Savez-vous pourquoi les cités labyrinthiques du Moyen-Âge et leurs rues populeuses ont été remplacées par des avenues rectilignes ? Pourquoi les terrains irréguliers ont été aplanis et réduits à des espaces homogènes, hiérarchisés, géométriques ? Pourquoi les forêts domaniales sont nettoyées de leur sous-bois ? Pourquoi vous avez un nom de famille, une adresse postale, et des registres qui suivent fidèlement votre parcours dans la vie ?

La raison en est que l’enrégimentation visuelle des espaces urbain, rural et social permet de mieux cerner leur valeur marchande. Répertorier une population sert à mieux l’administrer, c’est-à-dire d’abord à la ponctionner du point de vue financier et à la mobiliser pour les besoins de la production et de l’armée.

Tout l’ouvrage de Scott montre comment les pouvoirs publics, au lieu d’établir des critères qui permettraient de comprendre la complexité naturelle et sociale, préfèrent simplifier la réalité pour la rendre plus « lisibles », en fait plus utile à leurs desseins.

Par exemple, pour connaître la quantité de bois qu’une forêt produit par an, il est plus simple d’y planter une seule variété d’arbre. On arrache donc toute les autres variétés de la flore : les herbes, les fleurs, les lichens, les mousses, les buissons, les grimpants. Ainsi disparaîtront aussi les reptiles, les oiseaux, les nombreuses espèces d’insectes, et presque toute la faune, sauf celle qui intéresse l’État.

Ou prenez la Révolution française : elle supprime la complexité sociale en éliminant tous les groupes intermédiaires, notables et élites locales, à travers lesquels elle collectait les impôts, organisait la conscription et recevait l’information nécessaire. Elle remplace cela par le « citoyen » abstrait, réduisant la nation à des êtres uniformes et homogènes. Assurément, les citoyens reçoivent ainsi des « droits », ce qui est tout bénéfice pour certains groupes opprimés, par exemple les juifs ; mais ces droits restent dépendants de l’État et peuvent donc être révoqués par lui.

Le bras de l’État s’étend à toutes les formes de propriété. En Union Soviétique, « le rêve des fonctionnaires et des réformateurs agraires… était de transformer le système de champs ouverts en une série de fermes indépendantes… Ils étaient motivés par le désir de briser l’emprise de la communauté sur la maisonnée et de remplacer la taxation collective de la communauté toute entière par une taxe sur les propriétaires individuels » (41).

On peut d’ailleurs ajouter que l’on voit le même phénomène aux États-Unis ou en Australie, où l’État récusait les droits collectifs des peuples Indiens ou Aborigènes, et où les libres associations communistes se virent refuser aussi le droit d’avoir une propriété collective.

Aucun Français n’ignore que les boulevards parisiens furent créés par Haussmann au XIXe siècle pour contrôler les manifestations populaires. Mais pour prendre un exemple plus récent, en mai 68, la police avait bien du mal à poursuivre les agitateurs dans les vieilles rues de Montpellier. Le cœur de la ville, que son maire actuel a choisi de renvoyer dans le passé en le baptisant « centre historique », est encore aujourd’hui un dédale complexe ; une photo aérienne montre qu’il ne répond à aucune figure abstraite d’ensemble : il a été créé par la population en fonction de ses besoins. En revanche, le nouveau quartier d’Antigone a la forme élégante d’une guitare quand on le voit d’avion. Malheureusement, ses habitants ne vivent pas en aéroplane et leurs rues sont désespérément mornes. Conçues à des fins commerciales ou ostentatoires, leur caractère abstrait chasse toute envie de se rassembler, de se récréer sans cérémonie, de susciter des relations de voisinage.

Mais pour en revenir à notre ouvrage, on imagine qu’il n’est pas tendre pour les réalisations de Le Corbusier ou d’un grand nombre d’urbanistes contemporains. Leur vision esthétique de l’ordre, leur ségrégation de la ville selon ses diverses fonctions – districts résidentiels, services publics, rues commerçantes, quartiers d’affaires, – suscitent l’uniformité monotone et ne prennent pas en compte le coût social que représente le déplacement des familles, comme si celles-ci n’étaient que des boules de billard ou des grains de sable. Ce sont les gens qui font la ville, n’en déplaise aux planificateurs : même les enfants préfèrent jouer sur les trottoirs, qui offrent une plus grande sécurité, que dans les parcs qui leur sont destinés.

L’identité individuelle procède aussi désormais de l’État. La création des patronymes apparaît dans la Chine du 4° siècle avant J.-C., au temps de la dynastie Qin, en vue de mieux dénombrer la population en vue de la taxer, la mobiliser, lui imposer un travail forcé. (65) Il faut attendre le 14e siècle en Europe pour qu’apparaisse le même phénomène. L’État de Florence, en 1427, invente des noms de famille plutôt que d’enregistrer les surnoms existant. En Angleterre ou en France, les gens étaient désignés par leurs parents (« Jean, fils d’André »), leur lieu d’origine (« Maruejols »), leur profession (« Boulanger »). C’est le développement des registres officiels qui suscite le surnom individuel.

On pourrait multiplier les exemples de ce réductionnisme étatique : imposition d’une langue officielle, destruction des cultures locales, centralisation des réseaux de circulation., Les fonctionnaires modernes sont distants du réel ; il leur faut donc des données abstraites pour le saisir : sondages d’opinion, indices divers, nomenclatures des aliments, bref tout un appareillage qui met en place une société panoptique mais irréelle parce que standardisée, où l’on cherche à contrôler directement, sans intermédiaire, les individus et les marchandises. Cette vision synoptique, réservée aux seules autorités, traduit l’impossible projet de réduire le réel à du perceptible et du quantifiable. Les mesures précises et standardisées sont préférées aux données exactes. Il n’existe pas pour l’État d’autres faits que ceux qui sont contenus dans un document prévu à cet effet : c’est bien ce que savent tous ceux qui sont prisonniers d’un passeport ou d’une identité dont ils aimeraient bien se passer. (80-83) Et les cartes et autres documents n’ont pas pour seule fonction de refléter le monde : elles servent à le façonner.

C’est ici que se mêlent les croyances scientistes et technocratiques de la modernité. Le siècle des Lumières croit en la perfectibilité de l’ordre sociétaire : l’État n’est plus au seul service du souverain, il devient le moteur du progrès moral. Les codes légaux ne peuvent plus se contenter de refléter les mœurs diverses, ils doivent créer une communauté culturelle en généralisant les coutumes les plus rationnelles et en supprimant les plus barbares. (90) De Saint-Simon à Le Corbusier, de Lénine à Jean Monnet, toutes les variantes de la gauche et de la droite politique ont cru en une reconstruction de la société et se sont servis de l’État pour réaliser ces plans.

La société doit donc être séparée de l’État et traitée comme un objet. On peut donc la décrire de manière scientifique. Par exemple, un suicide individuel peut servir à caractériser une population lorsqu’on en établit le pourcentage ; les données statistiques deviennent lois sociales.

Un État-nation progressiste peut donc améliorer l’ordre sociétal en en modifiant les coutumes. Ainsi s’instaurent des normes d’hygiène, de construction, de structure familiale, de planning social et même de contrôle génétique de la population en vue de purifier la race : en 1926, 23 des 48 États qui formaient les États-Unis avaient des lois qui permettaient la stérilisation.

Bien entendu, les travailleurs sont les premiers sujets de la planification sociale ; quant aux sous-populations indésirables – indigents, vagabonds, malades mentaux et criminels,– elles deviennent l’objet privilégié d’une ingénierie sociale intense. Bref, la volonté de maîtriser le tumultueux mouvement de l’histoire, que le progrès technique ne fait qu’accélérer, se substitue aux multiples sources d’inventivité et de changement ; une autorité unique se charge de planifier le tout, de figer la plasticité et l’autonomie de la vie collective dans un ordre social fixe où chaque groupe a une place prédéterminée.

On ne peut ici montrer tous les développements de cet ouvrage majeur, tant par sa réflexion théorique que par le champ couvert. L’auteur se situe dans la tradition de Patrick Geddes, Lewis Mumford, Paul Goodman, et Jane Jacobs et il se réclame de Kropotkine, Bakounine, Malatesta et Proudhon (ce qui est sans doute une première pour un professeur de Yale). Sa recherche sur le terrain l’a mené de la Malaisie à l’Éthiopie, de Chandigarh à Brasilia. Il connaît aussi bien le grand bond en avant de la Chine que les secrets du champ cadastral français. Les illustrations de l’ouvrage sont abondantes et pertinentes ; sa lecture m’a procuré un authentique plaisir.

Naturellement, un ouvrage aussi parfait réclame quelque critique, et je discuterai ici de son présupposé non formulé. L’auteur considère que l’État peut servir nos libertés ou les supprimer. Évitant les généralisations injustifiées, il cite deux situations où l’action de l’état est néfaste : lorsqu’il adopte un planning utopique ou quand il n’a pour ses sujets qu’un mépris autoritaire.

En fait, l’ouvrage n’offre aucun exemple où les pouvoirs publics favorisent les libertés. Cela n’a rien de surprenant puisque, d’après l’auteur, l’État ne tient pas compte de la complexité des choses, il ne retient que ce qui intéresse l’observateur officiel. En outre, loin de se limiter aux régimes despotiques, les exemples montrent que la menace apparaît aussi dans les régimes prétendus démocratiques.

De plus, l’auteur pense que l’État représente la seule alternative au capitalisme, parce qu’il est capable de le contrôler ou de se substituer à lui. Mais n’y a-t-il pas d’autres possibilités, celle de groupes humains agissant selon leurs besoins ? Et si l’État a supprimé toutes les élites indépendantes pour régner sur ses sujets sans intermédiaire, le modèle proposé par l’auteur n’explique pas pourquoi il n’a pu agir de même à l’égard de l’entreprise capitaliste, cet autre Léviathan.

En dépit de ces remarques, le modèle proposé est fort utile parce qu’il est applicable à un grand nombre de situations. Il explique adéquatement l’échec de mainte entreprise globale dans le tiers monde et les effets dévastateurs de la perspective simpliste du nouvel ordre mondial. Si l’État façonne notre inconscient et notre imagination, est-il surprenant que les individus tendent à simplifier à l’extrême leur vision de la nature et du réel ?

Bref, après avoir lu ce livre, on ne voit plus le monde comme avant.


Ronald Creagh


Du même auteur : La Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, 2013 : Seuil). 544 pages


Mis en ligne par : CREAGH Ronald

Pour citer cet article :
CREAGH, Ronald.- Le regard captatif de l’État,
Dernières modifications : 25 avril 2015. [En ligne].
https://raforum.info/spip.php?article6820
[Consulté le 25 novembre 2017]



Voir aussi :


Du même auteur : La Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, 2013 : Seuil). 544 pages



CREAGH, Ronald (1929 - ....)
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